Pénalisation du client ? Les belles histoires de tonton Robert, par Isabelle Alonso

Plusieurs blogueuses féministes abolitionnistes ont décidé de relayer cet excellent texte d’Isabelle Alonso à propos du discours, ultra-misogyne, de Robert Badinter au Sénat, auditionné dans le cadre de la loi de lutte contre le système prostitutionnel. Si vous aimez ce texte, vous pouvez à votre tour le partager et rebloguer !


« Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté» . 

John Stuart Mill

« La raison du plus fort est toujours la meilleure» . 

Jean de la Fontaine.

UnknownAvertissement: le texte qui suit est délibérément empreint de la plus totale irrévérence pour Maître Robert Badinter. Pourquoi? Parce de cet homme considéré comme brillant, érudit et prestigieux on est en droit d’attendre non pas qu’il soit d’accord avec des thèses qui ne sont pas les siennes, mais à tout le moins qu’il montre une attitude respectueuse vis-à-vis des gens qui ne pensent pas comme lui. Or dans cette audition devant le Sénat, il fait preuve d’une condescendance et d’une ironie plus dignes d’une scène de music hall que d’une prise de parole devant une Chambre très Basse ce jour là. Donner dans la caricature, quand c’est Dodo-la-Saumure qui s’y colle, ça reste cohérent. Quand c’est un homme qui, par son combat pour l’abolition de la peine de mort (dont médiatiquement on lui attribue tout le mérite alors qu’elle fut l’objet d’une très longue mobilisation collective) passe pour une référence morale, ça donne envie de lui retourner l’impolitesse.

UnknownLe pourfendeur de guillotine se serait-il lancé dans le one man show, à l’instar d’un jouvenceau à la recherche de lui même ou d’un financier en rupture de ban ? On peut se poser la question quand on visionne les mimiques, sourires complices, œillades en biais, petits rires dont il ponctue ce passage en revue de tous les arguments qui justifient le bon plaisir du client. La performance a eu lieu 14 mai 2014 et en attendant la sortie du DVD (je rigole…) vous pouvez le retrouver sur Sénat.fr. Des repères temporels sont également notés tout au long du texte qui suit.

 Théâtre: Sénat.

Festival: « Commission spéciale sur la lutte contre le système prostitutionnel »

Durée: 66 minutes.

Titre: « Audition de Maitre Robert Badinter »

Auteur: Robert Badinter.

Mise en scène: quelques millénaires de patriarcat.

Langue: de bois.

Pitch: La prostitution, c’est mal. Très mal. Mais seulement quand c’est contraint par d’horribles mafias. Autrement c’est juste un déplorable et séculaire mal social. Quant à la pénalisation du client, c’est une fantaisie, un concept aberrant qui prêterait à sourire s’il ne plongeait le juriste patenté dans une consternation navrée.

Bilan carbone: garanti sans idéologie.

Ambiance sonore: silence, recueillement. Le Maître parle.

Présentation: Jean Pierre Godefroy, Sénateur.

00:12 Nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir Monsieur Badinter, ancien Président du Conseil Constitutionnel, ancien Garde des Sceaux, et ancien collègue au Sénat, je dois dire que pendant tout le temps où j’ai siégé, quand je suis arrivé en 2001, j’ai toujours beaucoup apprécié les interventions de Monsieur Badinter, …, et du fait de la compétence qui est la vôtre, nous souhaitions avoir votre analyse de cette Proposition de Loi, et non pas un Projet de Loi, qui nous vient de l’Assemblée Nationale. Merci beaucoup de votre présence. Vaseline et onctuosité.

02:00 En vrai professionnel, l’Artiste commence par détendre le public sur un ton léger, presque badin:

03:37  « …nul ne saurait m’accuser de n’être pas féministe, parce que si je n’étais pas féministe, je n’aurais pas le privilège de célébrer bientôt notre cinquantième anniversaire de mariage, elle ne l’aurait pas supporté… » Imparable! Je suis féministe, puisque je suis marié avec une féministe!  On pense au maître, Fernand Reynaud: « Je suis pas un imbécile, puisque je suis douanier! ». Robert Badinter est féministe par capillarité conjugale. CQFD.

UnknownAprès cette entrée en matière, changement de ton, ça ne baguenaude plus. Il plante les piquets qui vont clôturer son discours: Cour, Convention, Europe, Sauvegarde, Droits de l’Homme. On se raidit de déférence. Le Glorieux se pose en juriste. À juste titre, vu que juriste, il l’est indéniablement. Ancien Garde des Sceaux, ex-Président du Conseil Constitutionnel, ancien Sénateur, il a des biscuits plein sa musette. Se placer d’un point de vue juridique, pourquoi pas? Pour autant, la Loi des Hommes n’est pas la loi de la gravitation universelle, ce n’est pas une loi physique à laquelle tout serait soumis sur notre planète. Le Droit est une création humaine qui repose sur des principes. C’est une écriture, pas un bloc de béton armé. Ceux qui conçoivent la loi, la rédigent et la font voter se situent dans un contexte social et culturel précis. L’Illustre choisit d’ignorer l’encre patriarcale dans laquelle a trempé la plume du législateur. Libre à lui. Mais c’est un parti pris à partir duquel il ne peut plus prétendre à une quelconque neutralité. Quand, à la minute 03:08, il emploie l’étrange formule « le rapport entre la prostitution et femmes-et-hommes« , il substitue délibérément une terminologie on ne peut plus vague, « femmes-et-hommes« , à un mot qui permettrait d’identifier ce dont il parle, à savoir le rapport de forces politiques entre femmes et hommes et ses conséquences sur la prostitution. Ce mot existe, et il n’est pas nouveau: patriarcat. Ce choix est en soi une prise de position. Éluder la domination masculine quand on aborde la question de la prostitution, revient à parler de construction navale sans tenir compte de l’élément liquide. Armé sur la terre ferme, aucun navire ne risque le naufrage. Mais on ne peut pas dire qu’il flotte. Même d’un point de vue juridique.

Unknown05:04 « …le débat très vif des années 80, même 70 déjà aux USA, je me souviens d’avoir eu là les premiers échos à partir de la théorie des genres, des visions des féministes radicales américaines, à Los Angeles, j’ai entendu déjà des assertions qui ont conduit aux propositions de Loi que nous avons aujourd’hui… »  Plaît-il? Échos? Théorie des genres? Visions? Assertions? Quel est ce galimatias? Il parle de quoi, précisément? Historiquement? Peu lui chaut. Son propos est ailleurs. Cette allusion aux « féministes radicales américaines » envoie un signal  au public. Dans le discours ambiant, la « féministe » porte une dose de suspicion. Si de plus elle est « radicale« , c’est une sorte de féministe au carré, la suspicion se démultiplie. Quand de surcroit elle est « américaine« , la suspicion devient accablement. Ces femmes là racontent n’importe quoi. Quoi précisément? Peu importe. Pas la peine de relever. A ses yeux, ça ne vaut rien. La « féministe radicale américaine » est une harpie, une empêcheuse de prendre l’ascenseur, une extrémiste qui déclenche par sa simple évocation l’impuissante consternation qu’on réserve aux illuminés. Parole disqualifiée d’office. Les jalons sont posés.

05:42  « …on ne peut pas parler de la prostitution comme le faisait l’illustrissime sénateur à vie Victor Hugo, dont chacun sait qu’à la fois il écrivait les malheurs de Fantine et n’était pas tout à fait insensible aux charmes  de ces dames… » Première apparition, il y en aura d’autres, du partenaire indispensable au kit argumentaire du client: la référence historique. On appelle sur scène le grand ancêtre, la figure positive, le héros vénéré… le collègue sénateur! Victor Hugo, son art d’être grand père et son goût de la chair fraîche. Si lui allait aux putes, à fortiori Monsieur Tout-le-Monde !

imagesPuis le Brillant joue les GPS: où en sommes nous, par les temps qui courent ? Il commence par une révélation qui laisse sur le cul: le  monde a changé et mystérieusement la prostitution aussi! Déroutante modernité. Attention, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il n’a pas dit, il nous précise que c’est moche, la prostitution, pas bien du tout, c’est mal,  » …un mal social, permanent, constant… » n’allez pas imaginer qu’il trouve ça bien, mais bon, en même temps, c’est hyper super différent de ce que c’était avant, parce que d’abord y a des garçons, ha, voilà qui déroute, et puis y a des occasionnelles, les intermittentes, les clignotantes, les un-coup-tu-la-vois un-coup-tu-la-vois pas, et en plus vous savez quoi? Elles ont le téléphone ! Portable! Et même Internet ! Alors qu’avant, au temps du Palais Royal et des Napoléon d’Or (ancêtre de l’euro), pas du tout. (09:30) Voilà qui n’a pas échappé au Rigoureux : avant, c’était autrement. Ok. Sur la forme, ça n’avait échappé à personne. Mais sur le fond? Un élément reste d’une remarquable constance : un pénis, moyennant quelque monnaie cédée par le porteur, obtient l’opportunité de s’introduire dans un orifice (vagin, bouche anus). Du Napoléon Or à Internet, rien que de très familier. Classique. Le décor change, l’esprit reste, la bite demeure. Le droit de pénétrer, le pouvoir de payer.

10:35  Après la « féministe radicale américaine » il embraye sur un deuxième warning: le mot « système« , pioché dans « système prostitutionnel« . On pourrait penser que c’est le mot « prostitutionnel » qui charrie de l’ambiguïté en ce qu’il ne précise pas si on parle de la personne qui est prostituée, de celle qui paye ou de celle qui encaisse, mais non. Non. Ce qui gêne le Resplendissant, c’est bien le mot « système« . Pourtant, le « système« , qu’il soit métrique ou monétaire, cardio-vasculaire ou digestif, n’est que l’ensemble des données permettant la description d’un fonctionnement. En liant le mot « système » à LePen et à Vichy, rien que ça, il le colorie en brun. Histoire de baliser le chemin de notre pensée, miner le terrain et ainsi délégitimer l’analyse adverse (11:14): « …quand on aborde le terrain sérieux du Droit, il faut éviter de parler de « système » contre lequel on va lutter… ».  Un peu gros. Surtout si on note qu’à la minute (04:26) il vient de prononcer la phrase suivante (c’est moi qui met en majuscule): « J’ai eu toute ma vie …  la passion des lois bien faites et des lois qui expriment très exactement à la fois les motifs pour lesquels ces lois sont adoptées et qui s’inscrivent dans un ensemble, un SYSTÈME de principes qui sont définis … » Un quoi? Tout dans la rigueur, à ce qu’on peut voir.

Il est temps de passer à la substantifique moelle de la critique de cette loi de pénalisation des clients de la prostitution qui à ses yeux cumulerait les trois tares suivantes:

- elle est inefficace

- elle est injuste

- elle n’est pas conforme aux principes fondamentaux du Droit.

Mais n’anticipons pas ! Avant de tordre le cou à ces followeuses de féministes radicales américaines inspiratrices des lois qui consternent l’Éblouissant, il tient à prendre une précaution supplémentaire:

14:14  « …pour ne pas donner le sentiment le moins du monde d’une sorte de partialité… » Partialité? Lui ? Il a levé le doute depuis le début, posé les jalons de sa subjectivité dès la deuxième minute, mais il ne s’en est pas rendu compte ! Douanier un jour, douanier toujours! Comme preuve de son impartialité, il choisit de se retrancher derrière un rapport fait au Sénat Belge. Faudra pas venir lui chercher des poux dans la tête si ce qui suit est aberrant au dernier degré. C’est pas lui qui le dit, c’est des Belges. Et c’est pas n’importe où, c’est au Sénat. Mais c’est n’importe quoi! Jugez plutôt:

Les « promotrices de la Loi Suédoise » affirment les trois fantaisies suivantes:

- La prostitution est une forme de violence masculine.

Masculine ? C’est à dire à l’encontre des femmes? Alors qu’il y a des homosexuels ? Il pouffe, l’Illustre! Mais où peut-on aller chercher une idée pareille, il se le demande! On sent l’influence pernicieuse des féministes radicales américaines! La présence d’homosexuels prémunirait contre la violence masculine comme la coccinelle éloigne le puceron. Et ça, les gens sérieux le savent.

- Il est physiquement et psychologiquement dommageable de « vendre » du sexe,

14:55  « je mets « vendre » entre guillemets parce que c’est de la communication, ça, c’est pas du Droit« . Attention, haute voltige! Billard à trois bandes. Il choisit, c’est lui qui s’exprime, le mot vendre. On vend ? On vend pas ? Si on vend, on vend quoi?  Si on ne vend pas, on fait quoi ? Il se garde de répondre. Il met des guillemets. Ce faisant il conteste une logique marchande que par ailleurs il justifie tout au long de son audition. En clair : touchez pas à ce mot, non seulement il n’est pas approprié, mais il est à moi. Tordu ? Pas du tout! C’est du Droit! Lui, il fait du Droit. Les autres, « de la communication! » De la pub, de la propagande, de la manipulation ! Pas du Droit ! Et si c’est pas du droit, c’est pas sérieux, il se tue à vous le dire !

- Aucune femme ne se prostitue volontairement.

16:14   » …je ne suis pas sûr, quand on regarde la Toile, qu’on puisse accepter cette proposition… »  Bluffant ! C’est bien simple, il a un détecteur de contrainte, le Beautiful. On la lui fait pas, à lui. Si la fille sourit, c’est qu’elle n’est pas contrainte, ça tombe sous le sens! Suffit de regarder l’écran!  On lui voit les dents, les coins de sa bouche remontent, c’est clair, elle sourit ! Et elle serait contrainte? Allons donc! Restons sérieux!

Maintenant que nous voilà convenablement oints du sérieux qui convient, allons plus loin. Le Sublime ne nous demande pas de lui faire confiance, il fait mieux que ça! Il extirpe de sa besace du rab de papier. Des enquêtes. Des études. Et pour clouer le bec à toute éventuelle contestation de la validité de ces documents à charge, il assène :

images17:28   » …je rapporte toute une série que je vous laisserai d’études et de commentaires généralement universitaires, par des auteurs généralement femmes, peu suspectes à cet égard de rallier des thèses machistes« . Et toc! Une femme ne saurait rallier des thèses machistes. Surtout une femme universitaire. Ou une sociologue. Ou une philosophe. Pourquoi ? Parce que. Toujours l’esprit douanier! Le féminisme, c’est non seulement un caractère conjugal, mais aussi un caractère génétique commun à toutes les femmes, de Margaret Thatcher à Marie Bonaparte en passant par Marine LePen. Si quelqu’un trouve plus sérieux, on se passe les ovaires au micro-ondes et on se les mange sauce gribiche à la terrasse du Pigalle !

Et que disent-elles, ces féministes chromosomiques?

18:13  Il cite: « notre position en ce qui concerne la politique en matière de prostitution est qu’elle doit être fondée sur la connaissance et l’expérience plutôt que sur la morale ou l’idéologie radicale féministe. Nous croyons également que lorsque les politiques sont élaborées les acteurs au cœur de cette politique, c’est à dire ici les prostituées elles mêmes ou eux mêmes doivent être consultées et respectées, »  Les voilà, les féministes radicales, à l’américaine! On n’aura pas attendu longtemps! Au nom de la morale ou de l’idéologie, elles omettraient de consulter et de respecter les prostituées elle mêmes! Elles se croient tout permis ou quoi? D’où parlent-elles, analysent-elles, proposent-elles? Quelle est leur légitimité à l’ouvrir sur le sujet ? Heureusement, il veille. Peu soucieux de reconnaître que les abolitionnistes ont toujours mis le sort des personnes prostituées au cœur de leur pensée, notre Avocat (donc neutre et habilité, lui, à parler de ce qu’il veut) en appelle ici à des universitaires (neutres aussi, on aura compris la logique) pour affirmer que seules les personnes prostituées peuvent émettre un avis sur la prostitution. Heu… Voilà qui coupe le sifflet à bien du monde. A la niche, Karl Marx, coucouche-panier Lévi-Strauss, au dodo Voltaire, aux oubliettes Victor Schœlcher ! De quoi je me mêle ! Ni ouvrier, ni Peau Rouge, ni blasphème, ni esclave? Alors ta gueule! Et Pasteur qui invente un vaccin alors qu’il est même pas malade! Bande d’imposteurs! Y en a même, il paraît, c’est ce qui se dit, qui parlent de peine de mort alors qu’ils n’ont jamais tué personne! On se gondole !

UnknownLa démonstration se poursuit avec forces citations, développements et considérations alambiquées, armada de patronymes nordiques, survol de contrées septentrionales, pour affirmer que la prostitution est un mal, certes, mais il y a pire, bien pire! Essayez seulement de l’interdire et vous verrez, avec horreur, se profiler à l’horizon, surgir, se matérialiser devant vos yeux éberlués….. ce qui existe déjà ! Les mafias, la traite! Voilà ce qui nous attend ? Elles sont là depuis longtemps.

21:48  Le Scintillant évoque des « bordels flottants » dans des eaux aussi glacées qu’internationales, accueillant une   »forte clientèle« ! Si celle ci attrape un rhume à bord, ça sera la faute de ces nigaudes d’abolitionnistes ! Voilà ! On tremble. On est dans le vrai méchant, pas dans le débonnaire…

25:14  « le mal profond … c’est la traite, le trafic organisé honteux, ignoble et extraordinairement lucratif des êtres humains auquel se livrent les mafias. C’est véritablement un fléau … pas de mot assez sévère… c’est un fléau qui aujourd’hui hélas … est en augmentation dans l’ensemble Européen ». Forcément, personne ne va prétendre le contraire. Plus abject qu’une mafia albanaise, ça court pas le macadam. Et du coup, ça relativise le micheton. Il trace son chemin, il trace…

On lui parle pénalisation du client, il balaye, il écarte, il élimine ! Y a plus important! Quoi? Lui, sa vie, son oeuvre ! Oui, car Lui, il oeuvre! Les autres grenouillent, barbotent, s’égarent. Lui, il s’intéresse à des trucs fondamentaux, à un Parquet Européen!

28:58  » …et croyez moi ça a une autre importance que la pénalisation des clients … » Il insiste sur sa propre importance, (« j’avais le privilège d’œuvrer« , « je présidais« , « j’avais renforcé« ). Il s’auréole d’autosatisfaction. Puis il nous confiture de son dédain : il y a la vraie cible, celle que Sa Splendeur a déterminée, puis il y a

30:36  « la cible idéologique pour satisfaire des postulats de principe sur la violence quotidienne faite aux femmes« . Et celle là ne vaut pas tripette. Postulats de « principe« . C’est à dire déconnectés du réel. Billevesée, faridondaine, carton pâte. Pour distiller crescendo, mot après mot, un tel mépris, il faut un déficit d’empathie pathologique. Ne rien ressentir. Et en faire un argument. Fouler aux pieds la souffrance d’autrui pour servir sa  thèse. On nage dans l’impartialité.

En quoi la pénalisation du client, sujet du jour, et un Parquet Européen seraient-ils incompatibles? On se le demande.

Il poursuit. Brutale accélération de l’argumentation. On se la repasse au ralenti, attention, ça va très vite !

31:00 « …la pénalisation du client elle est nulle en ce qui concerne la répression contre les réseaux pour une raison d’évidence constante c’est que le client ne connait pas les réseaux mafieux qui ont apporté la fille il ne connait que la fille… » Nulle ! Il cause jeune quand il veut, le Grand Sachem. Et pourquoi, nulle ? Ça tombe sous le sens! Parce que le client, il connait pas la mafia, il connait que la fille! Il veut une meuf à niquer, pas une visite des coulisses ! Du coup, il sert à rien. Comme s’il n’était pas là. Il ne fait que passer, un petit coup de bite et au revoir la compagnie, c’est pas lui qui va guider notre Inspecteur Gadget au cœur du réseau ! Le client, c’est peanuts! Nada! Nibe de nibe! Il ne sert à rien. C’est bien simple, on se demande ce qu’il fout là.  Il insiste: « …c’est nul! et plus que nul!… » Nul et plus que nul? Qu’est ce qui, précisément, est plus nul que nul ? S’en prendre au client! Client absous d’office. Même le client du réseau mafieux? Même le client du réseau mafieux. Ces réseaux « qui ont apporté la fille« , comme il dit. Apporté? En Français, on apporte un objet. On amène une personne. Il ne saurait être plus clair. L’empathie qui manquait au paragraphe précédent se trouve ici, pour le client. En toute neutralité idéologique.

images-1Le client est le chevalier blanc du business. Si on l’importune, ça catapulte les prostituées dans les buissons direct, sur les aires d’autoroute,  » …parkings déserts … fourrés… bosquets… et puis les hôtels …studios…  » Et ça sera de la faute de l’insupportable pression idéologique de féministes radicales même pas Américaines. Dans le même esprit, songer à supprimer le verrouillage des banques, qui provoque l’attaque à main armée. Si les coffres forts restaient ouverts, les braquages seraient inoffensifs. Le gangster, il s’en fout de voler, il veut juste l’argent.

34:00  Une étape hygiène ne saurait manquer. Le Vénéré connait son parcours. Au sujet de la prostitution, il est de tradition, avant même de se poser la question du quoi, du pourquoi et du comment, de considérer la chose du point de vue sanitaire, « les conditions d’hygiène … il faut d’abord penser à la sécurité sanitaire des prostituées« . Au XIXème siècle, période de totale tolérance des maisons du même nom, les autorités organisent la surveillance des prostituées et le rythme des visites médicales auxquelles elles sont soumises. La prostituée transmet des maladies, il convient donc de la ficher, l’encarter, l’ausculter car elle est le vecteur, elle est le collecteur de ce qu’on appelle les maladies vénériennes, c’est à dire maladies de Vénus, on ne saurait être plus clair. Les images comparant la prostituée à une sorte d’égout humain sont légion dans les textes d’époque. Et c’est de la maladie à sens unique, de la prostituée au client. Le risque pris par le client a toujours obsédé les autorités, clientes elles aussi. En revanche, la question de savoir qui a filé la chtouille à la prostituée ne fait pas partie du tableau. Personne n’a jamais contrôlé les clients. Le Chatoyant reste muet sur le sujet. Quant aux ravages psychiques, psychologiques, physiques, sur la prostituée, du simple fait de multiplier des rapports sexuels sans désir, voilà qui reste dans l’angle mort des hygiénistes. Les Gentils Organisateurs de la prostitution ont la salubrité sélective.

36:50 Les arguments défilent, sans surprise. Nous voilà face à l’impuissance de la force publique :  »je laisse de côté les expériences historiques bien connues sur la suppression de la prostitution« . Expériences bien connues? Aucun gouvernement au monde ne s’est jamais attaqué sérieusement à l’abolition de la prostitution. On s’est attaqué aux prostituées elles mêmes, ce qui n’est pas exactement la même chose, chacun en conviendra, mais cette nuance, pour des raisons mystérieuses, échappe à notre Indomptable, qui persiste dans l’à peu près.

38:50  Après la prophylaxie, la psychanalyse! A l’ombre des grands ancêtres, Flaubert, Maupassant, Baudelaire, fauchés par la vérole, avec Freud en guest star, entrée en scène des célébrissimes pulsions irrépressibles et de la diabolique alliance Éros-Thanatos. La sexualité masculine serait un concentré de sauvagerie

inéluctable,  « …la peur de la maladie et la mort n’a jamais pu dissuader les client…« ,

incontrôlable, « … c’est oublier ce qu’est la pulsion sexuelle et surtout la pulsion sexuelle chez les jeunes gens ça n’a jamais empêché, ça a dissuadé certains mais ça n’a jamais empêché beaucoup d’aller au bordel y compris les pires… »,

inéducable « …on sait que dans les backrooms on a recommencé sans préservatifs… » à qui il serait vain de fixer des limites.

UnknownCe gloubiboulga conceptuel pose comme axiome que les pulsions des uns doivent pouvoir s’exercer aux dépens des autres parce que c’est comme ça, que ça a toujours été comme ça, on n’y peut rien, c’est une constatation objective indépendante de toute vue idéologique. L’idéologie c’est les autres. Quiconque percevrait du machisme dans ce raisonnement serait victime d’une regrettable distorsion idéologique. Le Flamboyant passe au peigne fin le cheminement mental du client, mais ne saurait s’attarder sur les cailloux qui ont balisé le parcours de la prostituée. Par crainte, sans doute, qu’une sournoise imprégnation idéologique ne lui brouille l’écoute.

Il reconnaît sa perplexité « …vous êtes là dans un domaine qui est le plus complexe qui soit… » S’il vraiment il souhaite s’éclaircir les idées, et il en a grandement besoin, je ne saurais trop lui conseiller (à lui et à tout le monde) la lecture d’un texte à la réjouissante radicalité:« Abolir la prostitution? Non: Abolir le proxénétisme. », de Marie-Victoire Louis. De quoi éclairer les lanternes les plus obscurcies.

43:10  Puis Robin des Lois nous met en garde. La pénalisation du client fonctionnerait au détriment des plus pauvres:  » …les escort girls de luxe pour les uns et pour les autres la misère prostitutionnelle plus la poursuite pénale… ».  Certes, mais c’est là une étrange manière de poser la question. Que les riches échappent à sa rigueur invaliderait le principe de la Loi. D’ailleurs, puisque les riches peuvent échapper à l’impôt et ne s’en privent pas, supprimons les impôts.

Unknown-2Allons plus loin. Il entonne maintenant l’antienne patriarcale consistant à juxtaposer des objets et des femmes. Cigarettes, whisky et p’tites pépées: « … si vous interdisez la prostitution elle devient clandestine, si vous interdisez l’alcool, on sait ce qu’a donné la prohibition aux USA, vous interdisez la drogue le trafic ne se fait pas dans les pharmacies … ça continuera de façon clandestine... ». La comparaison, fréquente, de la prostitution avec le trafic de drogue, d’alcool et autres substances prohibées  fait l’impasse sur un détail. Une broutille. Le cannabis, l’alcool, la cocaïne peuvent être consommées, sniffées, fumées. Elles ne peuvent être maltraitées. On ne peut exercer sur elles ni chantage ni violence. Dans le cas qui nous occupe la substance concernée est un être humain, pas une matière inerte. Ça ne fait pas de différence, apparemment. Considérer le corps vivant d’un être humain comme un produit de consommation en dit long la qualité du regard posé sur les personnes prostituées. Quel est le statut de cette personne dans un tel raisonnement ?

Puis, dans cet inépuisable catalogue des Trois Cuisses (oui, je sais, elle est indigente celle-là, mais je commence à fatiguer, il me saoule, le Taulier), il aborde la question des moyens. Des forces qu’on choisit de mobiliser:

46:10  « …vous pensez que nos concitoyens apprécieront le fait qu’on va recruter des policiers non pas chargés de protéger leur sécurité, leur personne, leur bien … mais aller poursuivre les clients qui vont là accepter les sollicitations des filles ou des garçons? Allons! »

« La mayonnaise c’est pas bon parce que j’ai pas d’œufs pour la faire ». Un top chef qui raisonnerait comme ça se ferait virer. Jamais la lutte contre le proxénétisme, n’a été dotée de moyens à la mesure de ce à quoi elle s’attaque. Considérer que le manque de volonté politique mis à appliquer une loi en invalide le principe, ça a un côté indéniablement novateur, quasi rock’n’roll ! Plus juridique, tu meurs.

Unknown-647:50  Puis on passe à la vitesse supérieure, à l’abri de la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme:  » je le dis avec beaucoup de fermeté la loi méconnaît la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme … et méconnait les principes de la CEDH qui … sont la structure morale et juridique de notre système judiciaire … je vous demande de vous référer aux décisions de principe de la CEDH,  … la CEDH, ça n’est pas seulement à l’usage des pays de la communauté européenne, ça vaut pour les 47 États du Conseil de l’Europe, … y compris ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe… » Ça fait un peu beaucoup, je vous le mets quand même? Après une incursion dans la forêt de la jurisprudence Européenne, puis un crochet par les riantes contrées des tortures sadiques extrêmes, « …le Marquis de Sade très dépassé … mutilations effrayantes… » histoire de rappeler une fois encore qu’il y a toujours pire que la prostitution bon enfant, à la papa, yop-la-boum, l’Étincelant nous prend par la main. Nous entraîne vers des sentiers parfumés où fleurissent des notions harmonieuses: « les adultes consentants sont maîtres de leur corps, leur sexualité est celle qu’ils veulent pratiquer du moment qu’il n’y a pas contrainte, libre à eux de le faire, c’est un des éléments profonds de la liberté individuelle et … du droit au respect de l’intimité d’une vie privée qui par ailleurs est si menacée en ce moment… » . Liberté, respect, intimité pour les adultes consentants. Idyllique ! Du moment qu’il n’y a pas contrainte! Dans ce contexte, que disent vraiment ces mots? Qui les utilise et dans quelles circonstances?  Qu’est ce que le consentement?  Cette question, pourtant essentielle, n’est pas traitée. Et qu’est ce que la contrainte? Rappelons que nous parlons ici de prostitution, pas d’une garden party chez les Bisounours.

52:14  Climax de la démonstration. D’un point de vue juridique, bien entendu:  »… la Cour dans son considérant 25 a considéré que la prostitution …  est incompatible avec la dignité de la personne humaine, ce que moi je crois, mais elle n’est incompatible en termes juridiques que lorsqu’elle est contrainte… » Et l’Immense ne connait qu’un type de contrainte. Il pose sur les plateaux imaginaires d’une balance-à-peser-la-contrainte-d’un-strict-point-de-vue-juridique. D’un côté les « mafias, proxénètes, réseaux« , trois mots qui désignent la même atrocité mais qui, accolés, terrifient davantage. Ça, c’est de la contrainte! Et de l’autre? « C’est pas le désir d’une robe, qui peut être considéré comme une contrainte c’est exactement la pression exercée et irrésistible par le tiers… ça c’est la contrainte et c’est la notion de traitement inhumain et dégradant » Le « désir d’une robe », facteur déclenchant bien connu, ne saurait constituer un traitement inhumain et dégradant!  Désir, robe ? Soie, taffetas, lipstick, houppette, bal, tourbillon, valse, ivresse! On change d’univers! Nous voilà dans le shopping, le caprice, la mode ! L’éternel féminin ! Les p’tites femmes de Paris, leur délicieuse frivolité et leur gambette légère ! D’un point de vue juridique, je vous le rappelle. Remarquable synthèse. Pour réduire les déterminismes de misère et de violence qui aboutissent au trottoir à un « désir de robe« , il faut être un Jivaro de l’empathie doublé d’une ceinture noire de cynisme.

52:29  Soit on considère que la prostitution fait partie des grands systèmes de domination historiques tels que le servage, l’esclavage, le féodalisme ou l’apartheid, et elle doit être abolie.

Soit on considère, comme notre Superbe, que c’est  » … un mal social, permanent, constant… », acceptable si on en éloigne les mafias.

Soit on sort de la logique, et on supprime en bloc. Soi on y reste, on aménage et on s’accommode.

Unknown-3Comme dans le cas de cet homme qui frappe sa femme parce que la soupe n’est pas assez salée. Soit on considère qu’il ne doit jamais, par principe, frapper sa femme, point final. Soit on mesure le taux de sel de la soupe. Deux logiques.

L’Impeccable a choisi son camp:   »…on peut regarder les propositions de Net, on peut regarder l’expérience multiséculaire, hélas, femme ou homme, ça existe, il y a d’autres raisons que la contrainte pour lesquelles on se livre à la prostitution  » En plus de l’envie d’une robe? Lesquelles? Les annonces du Net et l’Histoire ! Ça ne veut rien dire ou c’est moi qui sature?

Puis, jamais avare de son ironie, il se gausse autant qu’il s’étrangle face au postulat suédois: « …Elle se prostitue donc elle est contrainte donc elle ne se prostituerait pas si elle n’était pas contrainte, CQFD c’est fini! … Non! Ça c’est pas possible! On peut pas jouer avec des questions aussi fondamentales que la preuve à charge de l’accusation, et dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible y a plus de culpabilité ! Pas possible!.. » Pas possible. Faut mesurer le sel.

57:00  « …Il faut que à propos de cette personne là et à ce moment là, … on puisse prouver qu’il s’exerce sur elle une contrainte… ». Au cas par cas… Comme si, pour abolir la peine de mort on avait non pas érigé un principe (on ne tuera plus au nom du peuple français) mais procédé à une évaluation de l’adéquation de la décapitation, condamné par condamné.

Reprenons: « …dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible!… » Il parle de l’innocence de la prostituée, là. Si on comprend bien, il envisage qu’elle soit coupable. Mais de quoi? Il ne s’attarde pas, tu m’étonnes. Mais nous, attardons nous. Il pose la question de « l’innocence« , pour poser la question de la contrainte. A elle de prouver! « …c’est toujours à l’accusation de prouver la culpabilité… ». C’est comme demander à un naufragé de Lampedusa (qui a pourtant volontairement payé sa place sur le rafiot) ou à une couturière en sweatshop (qui accepte d’être payée dix euros par mois) de faire la preuve de leur innocence.

Puis il assène « on ne peut pas jouer avec des questions fondamentales« . Lui, il joue pas! Il dribble, il jongle, il feinte! C’est le Ronaldo du maquereau!

Nul ne saurait récuser les droits de la défense, ni la présomption d’innocence. C’est une évidence. Mais la preuve… Ah, la preuve! Elle mérite qu’on s’y arrête. Pratique, la preuve! Terrain miné pour les innocents, propice aux criminels :

- Al Capone fut finalement coffré pour fraude fiscale car il était juridiquement impossible de prouver les vols, chantages, tortures, assassinats et autres éléments de son flamboyant succès, éléments connus de tous. Ce n’est pas parce que le dispositif législatif ne permet pas de prouver un crime que ce crime n’existe pas.

Unknown-1- Dans le Droit actuel tel que le patriarcat l’a façonné, la violence masculine passe à travers les gouttes. Combien de viols restent protégés dans les méandres de procédures qui mettent l’agressé-e en position d’accusé-e ? La majorité. Au nom de la présomption d’innocence on met au même niveau la parole du violeur et celle de la victime.  On reste dans la logique des agresseurs. Il est des viols accompagnés de coups dans lesquels on a considéré que le sperme présent dans le vagin ne constituait pas une preuve: la victime pouvait avoir été frappée par un homme, puis avoir baisé volontairement avec un autre. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Loi.

- Tant qu’on se situe à l’intérieur d’un corpus de lois rédigé dans un contexte et une idéologie  précis, on reste englué dans sa logique aussi pernicieuse soit-elle. Et donc on la confirme. Il aurait été impossible d’abolir l’esclavage si on était resté dans la logique du planteur. Impossible de supprimer l’apartheid en restant fidèle au principe de développement séparé.

58:35  L’Apocalyptique nous met en garde: la pénalisation du client, ça serait cataclysmique. La porte ouverte à la barbarie. Chantage, brutalités, suicides. « … avec des textes comme ça et des mafias, le chantage ça va donner!… » Il évoque un exemple historique, de clients piégés au temps du délit l’homosexualité entre adulte et ado. Oui, vous avez bien lu: l’ado piégeant l’adulte. Ado-loup vs adulte-agneau. En but à des méchants, des vrais. Pas des simulateurs, pas des demi-sel. Des pointures.

« …on retrouve ça dans Sartre, dans Les chemins de la liberté, le giton racolait ou se laissait racoler par le riche homosexuel dans sa maturité et puis on allait dans la chambre d’hôtel, et à ce moment là… » Suspens! « …faisait irruption le reste de la bande et commençait un chantage qui ne s’arrêtait plus… désespoir…destruction totale… » On aime les jolies histoires de Tonton Robert, elles sont hors sujet, mais elles font peur !

Et voilà! Le scénario se reproduirait ! « Trop facile! » Machination haletante, hitchcockienne, un peu fouillis mais on n’en tremble que davantage, à mesure que l’étau se resserre. « …Le rendez vous est pris, la fille dans le réseau, n’avez qu’à installer la voiture tout près de l’hôtel ou … tout à l’heure photos et ensuite vous relevez le numéro de la voiture ou vous faites photographier à l’intérieur et vous n’avez plus qu’à venir présenter la note! … voilà ce à quoi on aboutira. » Pauvre client ! Paparazzé! Chopé en flag juste pour avoir voulu gâter Coquette !

60:30  Et s’il y a délit, il y a… complice! Quid de la complice, hein, la complice, faudrait pas l’oublier! On en fait quoi, elle existe ou il rêve? La complice, vous dis-je! La perverse, qui organise et prémédite sa propre exploitation! On ne va quand même pas la laisser s’en tirer comme ça?  Et d’ailleurs, qui est-elle?

Unknown-4« …Qui est complice? Celui qui provoque! Celui qui par promesse, incite à la commission de l’infraction, il est complice! C’est dans le Code Pénal un principe qui ne remonte pas à hier et ça la théorie de la complicité ici on arrive à cette situation mais qui défie l’intelligence juridique, la raison juridique, …le provocateur ou la provocatrice disons et c’est plus communément le cas, elle propose, elle peut être d’ailleurs très jolie, ah, ah, au café, son regard appuyé, etc, des charmes évidents… ».  Regard appuyé? Charmes évidents? Toujours en pleine neutralité et d’un point de vue juridique? Non. Le Visionnaire est ici clairement dans la peau du client. Identifié à lui. Il s’y voit, il se fait un film:  » …je vais me référer à un film récent « Jeune et jolie »…   Il fait feu de tout bois. Tant qu’à faire il aurait pu se référer aux mythes classiques, de la Dame au Camélia à Julie la Rousse, mais non, il est moderne. Il ose Ozon! Sans vergogne. Sans partialité aucune et au nom de grands principes du Droit, il voit dans la prostituée non pas une personne réelle mais l’héroïne d’une oeuvre de fiction imaginée de toute pièce et avec un brin de fantaisie par un cinéaste spécialisé dans la féminité fantasmée. François Ozon assura, à Cannes, en 2013, que la prostitution est un fantasme pour de nombreuses femmes. D’où tirait-il cette certitude? De son propre film! Ça, c’est de la référence, et de la sérieuse! Face à la mythique « Jeune et jolie », le très réel « Vieux et pourri ».

Après cette évocation de l’incitatrice-provocatrice-complice, ce cri du cœur:

61:56  « …je me dis la chair est faible… etc… on connait, tous!… »  Houlà, l’Impeccable se dévoilerait-il ? On connait, tous ? Encore en toute impartialité et du strict point de vue juridique, bien entendu ? « …ils cèdent à la tentation… » Là on pédale dans le taboulé. Le mot « tentation » revient six fois. Le client candide, victime d’une glissade de sa volonté face au machiavélisme d’une tentatrice jouant de ses charmes, finit par craquer, ça peut se comprendre! Et on en viendrait à ce que ça se sache dans son quartier ? Chez lui, là où sa femme, sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins le prennent pour un brave type ? « …on saura pourquoi il était là c’est fou ce qu’il y a comme indiscrétion dans ce domaine… » Il connaitrait la honte de celui qui a trempé son biscuit en dehors des eaux territoriales? On frémit…

Unknown-5La « provocatrice« , profitant du désir qu’elle suscite, aura tout loisir de compromettre des innocents, « des jeunes gens un soir de concours réussi comme jadis quand ils allaient au service militaire, ou un match de football triomphant, un peu trop de bière, ils cèdent à la tentation, on verra ce que ça donnera le moment où ils seront en concurrence pour devenir ingénieur en Chef de la SNCF. » Les ambitions d’un ingénieur en Chef de la SNCF ruinées par une adepte de la vie facile assouvissant ses désirs de robe! Sortez vos mouchoirs. Personnellement, je suis au bord des larmes.

64:06  Avouons que sans l’apparition ultime, en Deus ex Machina, de Foucault en personne, caution ultime, la démonstration aurait été moins absolument conforme aux classiques du genre. Là, il manque pas un bouton de guêtre! Un monde sans prostitution serait un monde totalitaire. Point d’orgue. La messe est dite.

« …Foucault jadis faisait des cours où il évoquait la police des corps, la tentation ultime des régimes totalitaires… » Police des corps? Du corps de qui? Que toutes les sociétés totalitaires sans exception aient toujours organisé et contrôlé la prostitution ne semble pas obstruer le raisonnement de l’Auguste. Il est au dessus de la mesquinerie des polémiques. Il ne veut pas « entrer dans les querelles qu’on connait » ? Ça fait une heure qu’il y barbote jusqu’au cou, mais il n’est pas mouillé ! C’est juste qu’on ne saurait entrer là d’où on est jamais sorti.

En conclusion, les bons conseils de Tonton Robert. Ce qu’il ne faut pas? « Se divertir« . Se laisser distraire. Il faut rester dans l’essentiel, déterminé par lui, autrement c’est pas du jeu. Il ne faut pas davantage « Transformer le Code Pénal en affichage d’idéologie« . C’est pas du jeu non plus. Il ne joue pas, Robert Badinter. Pas son genre. Il nous gratifie de sa présence, nous inonde de son sérieux, nous pulvérise de sa neutralité impartiale. Si les enjeux du débat n’étaient pas aussi lourds, on pourrait s’esclaffer tant il semble ne pas se rendre compte que ça se voit, son jupon dépasse. Son allocution est le long  plaidoyer pro domo de qui se donne bonne conscience en fustigeant les mafias pour mieux dédouaner les clients. Pourquoi? Allez savoir… A moins que… N’étant pas prostituée, je ne saurais, à ses yeux, épouser la cause des personnes prostituées. Or lui passe une heure à défendre becs et ongles le client. Il s’en donne le droit. Il s’y voit. Se pourrait-il que… Non… Pas lui! Fausse route, sans doute…

« S’il n’y a pas de contrainte, si ce sont des motivations quelles qu’elles soient, que ce soit l’ambition la cupidité ou que ce soit l’argent, peu importe, ou le désir, ce qui serait beaucoup mieux, ou le plaisir parce que c’est pas absolument interdit, en tout cas dans le Code Pénal… » Son choix de mots est aussi neutre que le PH d’une piscine d’acide chlorhydrique. Le mot « contrainte » est utilisé ici comme le mot « consentement » dans les procès pour viol, systématiquement agité par le violeur et nié par la victime. Et pour qualifier les chemins de la prostitution, observons la progression du vocabulaire: « ambition, cupidité, argent, désir, plaisir« . Le plaisir a le dernier mot. Le plaisir de qui ?

Unknown-5Constatons, sur cet exemple, de quoi sont faits les Pères de la Nation, les références morales, les grandes figures de la République, les donneurs de leçon, les prescripteurs de pensée, les timoniers inoxydables. Des faux culs planqués derrière des grands principes qu’ils trahissent à chaque ligne, défenseurs acharnés d’une hiérarchie dont ils nient l’existence. Des dominants cyniques qui doivent leurs privilèges historiques à la violence la plus brutale et qui plaquent sur leurs abus de pouvoir les mots qui mentent, les mots qui planquent, les mots qui tuent.

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Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. … en vidéo !

Mon amie, Clémentine, a bien voulu réaliser une petite vidéo sur la culture du viol. J’ai écrit le scénario qui est une synthèse de deux articles de mon blog sur les les cultures enclines au viol et les cultures sans viol : les études interculturelles et le cas de la culture occidentale.

J’espère que c’est plus accessible, plus ludique, bref plus sympa que les articles, notamment pour les personnes peu touchées par ce sujet. Mais les articles permettent d’approfondir pour les curieu-x-ses.

Je remercie chaleureusement Clémentine ! Et je vous propose de partager cette vidéo si elle vous a plu !

Déjà 3 ans !

3 ans
Mon blog a trois ans déjà !
Le temps passe vite…
Merci à toutes mes lectrices et lecteurs…

J’en profite pour parler de mes autres blogs féministes :

Feminist Pictures

Feminist Pictures : des images drôles et amusantes en rapport avec le féminisme… Un peu en stand-bye pour le moment, mais ça devrait reprendre.

 

FemCitations

FemCitations : des citations de penseuses féministes qui m’ont paru pertinentes, intéressantes, marquantes…

 

 

Et à venir sur ce blog : la troisième partie sur l’objectivation sexuelle.

Un guide pour les hommes qui ne veulent pas violer : comment s’assurer qu’elle est consentante et désirante

Au hasard d’une promenade sur le web, je suis tombée sur un petit guide en suédois : Så blir du säker på att tjejen vill ligga med dig ("Comment être sûr qu’une femme veut coucher avec vous ?")

Je l’ai trouvé pas trop mal fait. Une "fan" de ma page Facebook, Emilie a traduit les phrases. Merci beaucoup Emilie ! :) Je me suis chargée de réaliser le workflow, et d’apporter quelques modifications (adaptation à la France, ajout de quelques phrases…)

Vous pourrez le trouver sous la forme d’une page web. Je le mets aussi en format image ci-dessous (cliquez dessus pour l’avoir en grand). Malheureusement au format image, les textes sont moins bien centrés sur les cases, il est donc un peu moins joli.

Remarque : ce graphique n’a pas vocation à être imprimé et utilisé scrupuleusement lors des relations sexuelles (incroyable n’est-ce pas ? ;) ). C’est plus un support pédagogique pour indiquer que quand on prend des initiatives sexuelles, notre responsabilité est engagée. C’est aussi pour avoir ces quelques questions en tête (après tout, les femmes, elles, ont bien constamment en tête "que dois-je faire pour ne pas être violée ?" donc pourquoi n’aurait-on pas à l’esprit "que dois-je faire pour être certain de son consentement ?") et pour inviter chacun-e à être attentif à sa ou son partenaire. Je pense par ailleurs que chez les personnes respectueuses et attentives, ce workflow est intégré et automatique. De plus, même s’il y a beaucoup de cases, vous verrez qu’en réalité suivre ce guide durant une relation sexuelle, c’est-à-dire, faire attention aux réactions et désirs de son ou de sa partenaires (pas "attends je sors mon guide" : bref j’espère qu’on se comprend…), demande peu de temps. Enfin, ce guide n’est pas seulement adressé aux personnes directement concernées, mais à tout le monde, pour qu’on change de regard sur les violences sexuelles (j’explique ceci plus en détail ci-dessous). Par exemple, je trouverais cela chouette que quand il y a une plainte pour viol, la police, au lieu de demander à une victime "Qu’avez vous fait pour pas vous faire violer" (en gros), demande à l’accusé "Qu’avez vous fait pour vous assurer du consentement ?".

guide du consentementCe guide s’adresse à tout le monde. Néanmoins, il est centré sur les hommes hétérosexuels, car la plupart des cas de viols et d’agressions sexuelles concernent un homme (agresseur) et une femme (victime).

Je pense que ce guide n’est pas exhaustif : on peut encore se poser d’autres questions pour être bien certain que la femme qu’on a en face de soi désire ce rapport sexuel. Néanmoins, l’objectif n’est peut-être pas de répertorier toutes les questions possibles et imaginables (le workflow serait trop long et doit rester pédagogique !) mais de responsabiliser les hommes.

Étymologiquement, "responsable", ça veut dire quoi ? Ce mot vient du latin responsus qui signifie « qui doit répondre de ses actes ». Or, lorsqu’il y a une affaire de viol, seule la victime est considérée comme responsable : c’est à elle que ses proches, la police, les magistrats, le quidam, demandent des comptes. A quelle heure est-elle sortie ? Est-ce qu’elle avait bu ? Était-elle habillée correctement ? L’a t-elle allumé ? Comment a t-elle exprimer son refus ? Est-ce qu’elle a dit non ?… En écrivant ces questions, je réalise qu’il existe déjà une sorte de workflow à propos du viol, présent dans l’esprit de toutes les femmes. Et elles savent que de très nombreuses réponses vont mener à la case "Si tu te fais violer, tu l’auras mérité, tu seras responsable !".

A l’inverse, l’agresseur est complètement déresponsabilisé : on ne lui demande rien. Personne ne s’inquiète de savoir s’il a réfléchi avant d’agir, s’il a songé au consentement ou au désir de la femme qu’il a agressée.

Pour reprendre un exemple récent qui avait choqué beaucoup de personnes : vous souvenez de l’article puant de la Dépêche ? Une femme, après avoir passé la soirée avec son ex, était allée dormir dans le lit de celui-ci. Quelques temps après, l’ex en a profité pour toucher son sexe pendant qu’elle dormait. Elle s’est réveillée, s’est débattue, s’est enfuie et a porté plainte. Néanmoins, tout le long de l’article, le journaliste a considèré que l’homme a eu un comportement tout à fait légitime.

Or je discute parfois sur un groupe Facebook intitulé "Les copines de Causette", un groupe qui est censé être féministe (et la grande majorité des membres le sont). Néanmoins récemment, cette affaire rapportée par la Dépêche a fait débat, et j’ai pu lire, de la part de femmes (se disant féministes), des choses comme "Quelle idée d’aller dormir dans le lit de son ex !", "Elle n’a pas exprimé clairement son refus", "Elle aurait pu réfléchir avant, quelle idiote !", "Les hommes sont un peu concons, c’est à nous de prendre nos responsabilités, on ne doit pas les laisser croire des choses" (niveau déresponsabilisation, là, ça va loin), etc. Bref, j’ai pu lire de nombreux mythes sur le viol, ce qui m’a considérablement affligée.

J’ai été triste de lire ces propos qui interrogeaient uniquement les actes de la victime… Pourquoi ces personnes ne se sont-elles pas plutôt dit : "Puisqu’elle dormait, comment a t-il pu s’imaginer qu’elle était consentante ?", "Il aurait pu réfléchir avant, quel idiot !", "Elle n’avait pas exprimé clairement son accord, il est donc en tord", etc. Bref, on se demande toujours ce que la victime a fait ou n’a pas fait, mais on oublie l’agresseur. Il est temps de changer de perspective, de ne plus se demander "Mais qu’a t-elle fait pour se protéger du viol/pour exprimer son refus ?" mais plutôt "Qu’a t-il fait pour s’assurer de son consentement ?".

Remarquons qu’il n’est pas interdit de sortir, de boire, de s’habiller légèrement, ou même d'"allumer" un homme. Il n’est non plus pas interdit d’être imprudente et idiote. En fait, non seulement, ce n’est pas interdit, mais en plus je ne vois pas en quoi c’est moralement condamnable puisque ces actes ne font pas de mal à autrui. Et même si parmi mes lecteurs ou lectrices, certain-e-s considèrent que oui, s’habiller légèrement, commettre des imprudences ou susciter le désir chez un homme, "ce n’est pas bien", est-ce que cela mérite une peine aussi lourde qu’un viol ? Non. On a le droit de commettre des erreurs, de faire confiance à des personnes, de vivre sa vie. Ce qui est condamnable et odieux, c’est de profiter de cette confiance accordée et de la faiblesse d’une personne.

Je demande donc aux personnes qui blâment les victimes : Pourquoi les détestez-vous tant ? Pourquoi tant de haine ? Pourquoi leur comportement vous énerve t-il ? Pourquoi votre indignation se tourne vers la victime et non pas vers l’agresseur ? Je vous laisse méditer là-dessus. (je pense que les réponses ne seront pas les mêmes selon que vous êtes un homme ou une femme)

Par ailleurs, la violence masculine est imprévisible. Cela ne signifie pas que tous les hommes sont violents, mais qu’on ne peut pas deviner à l’avance si un homme l’est ou pas. Des hommes à l’air parfaitement gentil sont des violeurs. Je connais des femmes qui ont été violées par des amis proches, qu’elles connaissaient bien, en qui elles avaient tout à fait confiance. Cela signifie, qu’à moins de ne jamais fréquenter d’hommes, il est quasiment impossible d’éviter des situations à risques quand on est une femme. Cela peut donc arriver à n’importe quelle femme.

Le viol est un problème endémique, un crime considérablement banal. Comme je l’écrivais dans un article sur la culture du viol en Occident (vous y trouverez les sources de ces chiffres) :

En Occident, le viol est un phénomène à l’ampleur considérable, comme l’indique plusieurs études.

Ainsi, en France, l’enquête ENVEFF de 2000 (Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France) a indiqué que 0,3% des femmes interrogées (toutes âgées de 20 à 59 ans) avaient été violées dans l’année précédente. Si l’on applique cette proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine, ce sont donc quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l’année, auxquelles il faudrait rajouter les femmes de 18 à 20 ans et celles de plus de 59 ans, sans compter les mineures. Par ailleurs, l’enquête INSEE 2005-2006 portant  sur des femmes de 18 à 59 ans donne le chiffre de 0,7 % de femmes violées, et de 1,5 % pour les viols et les tentatives de viols réunis, sur deux années.  Le rapport de l’ONDRP de 2012 explique qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154 000 femmes ont été victimes, avec une marge d’erreur de 45 000 victimes. Cela signifie qu’il y a entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an. Enfin, on évalue à 16% le nombre de femmes françaises ayant subi au moins un viol ou une tentative de viol au cours de leur vie. Plus de la moitié d’entre elles (59%) ont vécu cette violence alors qu’elles étaient mineures.

Aux États-Unis, il y aurait environ 200 000 victimes de viol (âgées de plus de 12 ans) par an. Par ailleurs, 18 à 25% des femmes américaines auraient subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie.

En Australie, une étudiante sur six affirme avoir été victime d’un viol durant sa vie (17 % ont été victimes de viol et 12 % de tentative de viol) selon une enquête réalisée par l’Union nationale des étudiants australiens auprès de 1.500 femmes étudiant à l’université.

Comment arrêter cette endémie ? Comment enfin faire cesser le viol ? A mon avis, il n’existe qu’une seule solution  : responsabiliser les hommes. Leur faire comprendre que si une femme se sent violentée dans un rapport qu’ils ont eu avec elle, ils sont les seuls responsables. Ils ont à répondre de leurs actes, ils doivent se questionner sur ce qu’ils ont fait ou pas fait.

Exemple pédagogique : est-ce que vous connaissez la brochure Combien de fois quatre ans ? Une femme raconte comment, alors qu’elle était vierge, un homme l’a pénétrée sans qu’elle soit d’accord. L’homme a visiblement rentré son pénis dans son vagin très rapidement, en l’écrasant en plus, et ne lui a donc pas vraiment laissé le choix… : "Et puis il m’a pénétrée, sans que je m’y attende". Il s’agit donc d’une pénétration par surprise : cela constitue un viol aux yeux du code pénal. Cette affaire a été beaucoup discutée sur des forums punks/anarchistes/antifa. J’ai ressenti – encore une fois – énormément de peine quand j’ai lu les propos des commentateurs et commentatrices. Les gens disaient que ce n’était pas un viol, car elle n’avait pas dit "non" très clairement. Et puis, bon, elle l’embrassait donc elle était forcément d’accord pour une pénétration (brutale, en plus !). Encore une fois j’ai été choquée par l’omniprésence des mythes sur le viol. J’ai été déçue car je pensais que ce milieu les gens étaient un peu plus sensibilisés au sexisme et aux violences sexistes, mais visiblement c’est pareil qu’ailleurs.

Combien de fois 4 ansMais ce n’est pas tout : l’homme accusé a publié ce qu’il appelle une réponse ici (attention, soyez prévenu-e-s : ce contenu est à mon sens choquant). Je me suis d’ailleurs rendue compte, avec effroi, que quand on tape "combien de fois quatre ans" dans Google, la réponse du violeur, publiée également sur le site Indymedia (mais quelle honte !), apparaît en premier, avant le témoignage de la victime, donc (j’ai moi-même anonymisé le lien pour éviter de lui donner trop de visibilité).

Qu’est ce que ce texte ? L’auteur ne nie pas les faits, mais il ne répond pas de ces actes, ne les explique pas. Au contraire : il fait tout pour se déresponsabiliser. Notons certaines phrases qui sont vraiment… surprenantes :

je me demande comment j’aurais pu comprendre ce qui était visiblement encore très confus pour elle à ce moment-là.

C’était maladroit, mais à aucun moment je n’ai entendu « non ». A aucun moment cette personne m’a fait comprendre ce qu’elle ressentait, son angoisse et son désir de ne pas aller plus loin.

j’ai du mal à imaginer comment j’aurais pu le voir, le savoir ou le comprendre, j’en suis sincèrement désolé.

L’auteur prend comme excuse qu’il ne pouvait pas savoir. Ça ne tient pas la route : s’il ne savait pas, il aurait du s’abstenir. Je répète ce qui est écrit sur le diagramme : ce n’est pas à la personne de vous signifier qu’elle n’est pas pas d’accord, c’est à vous de vous assurer de son consentement avant d’entreprendre quoi que ce soit. Une personne n’est pas "par défaut" sexuellement disponible : dans le doute, il faut considérer qu’elle ne l’est pas. Ici, c’est particulièrement flagrant : il s’agissait d’une jeune femme vierge, il était donc quasiment certain que sa première pénétration allait être douloureuse (Une pénétration peut aussi l’être pour des femmes non vierges si elles ne sont pas excitées. On ne rentre donc pas dans une femme comme dans un moulin). Il semble évident dans cette situation, qu’il fallait y aller doucement, pas à pas. En plus, circonstance aggravante, la victime avait dit auparavant qu’elle avait mal ! Raison de plus pour freiner et prendre le temps. Si l’auteur avait pris la peine de réfléchir et de tenir compte des besoins et des désirs de cette jeune femme (comme nous y invite le workflow) , il ne l’aurait pas violée.

elle a voulu « se mettre en danger » et a fait quelque chose qu’elle ne voulait pas faire.

En prenant ça en compte je peux entendre qu’elle se soit sentie violée. Comme elle l’explique, elle s’est forcée à faire quelque chose qu’elle ne voulait pas faire, elle s’est mise « la pression » parce qu’elle voulait être « à la hauteur »…

Je n’ai jamais agressé personne

Déresponsabilisation encore : il n’a agressé personne. C’est elle qui est responsable de s’être auto-violer (!)

Alors si, il y a 14 ans, quelque chose à dérapé d’une manière ou d’une autre

Il dit qu’il n’a violé personne, mais il admet à mi-mots que "quelque chose" a pu avoir eu lieu ! On dirait presque qu’un viol peut se commettre tout seul, que son pénis est rentré tout seul dans le vagin de la victime.

Je précise que j’ai laissé à ce monsieur un commentaire… qui n’a jamais été validé.

Pourquoi je prends cet exemple ? Parce que cet homme refuse de se confronter à ses actes, et que cela est typique des violeurs. Et de ce que j’ai lu sur les forums punks, peu de gens lui demandent des comptes. Personne ne lui a demandé comment  il s’était assuré que  la personne qu’il avait en face allait apprécier une pénétration aussi brutale (puisqu’il a rentré son pénis soudainement), alors qu’elle était vierge et qu’elle avait dit auparavant qu’elle avait mal. Il se cherche des excuses, et les gens sur internet le confortent là-dedans. S’il ne se sent pas responsable de ce qui est arrivé, s’il ne se remet pas en questions, comment être sûr qu’il ne va pas commettre une autre agression ? Si les hommes ne se sentent pas responsables des conséquences de leurs actes sexuels sur le ressenti de leurs partenaires, il est évident qu’ils vont continuer à violer.

Ce diagramme pose des questions sur les actes des hommes (et sur, de manière plus général, les actes de celles et ceux qui initient des rapports sexuels). Il les responsabilise puisqu’il les oblige à répondre. C’est pour cela que je trouve qu’il est excellent. Je vous invite à le partager autant que possible, afin de renverser la perspective dans l’esprit des gensCe que j’apprécie aussi dans ce graphique, c’est qu’il demande à la personne elle-même s’il est certaine qu’elle désire avoir un rapport sexuel.

Je vois déjà certains hommes venir s’exclamer : "Pfff, ces femmes ! Elles ne savent pas ce qu’elles veulent ! Croyez le ou non, on m’a déjà reproché de ne pas prendre d’initiatives parce que je faisais attention au consentement de ma partenaire. Donc, soit on nous dit qu’on est un mauvais coup, soit on nous dit qu’on est un violeur ! Faudrait savoir". Ma réponse :

  1. Toutes les femmes ne sont pas pareilles (scoop !), ce qui explique qu’elles n’ont pas toutes la même vision des choses.
  2. La frustration est infiniment moins grave que la violence sexuelle. Par ailleurs, une femme ne peut pas vous tenir responsable de ne pas être capable de lire dans ses pensées ! Par contre, elle est tout à fait en droit de vous tenir responsable de ne pas avoir tenu compte de ses désirs et de ses besoins. Enfin, oui, il est vrai que peut-être que beaucoup de femmes n’expriment pas clairement leurs désirs. La faute à notre culture patriarcale qui considère qu’il n’est pas correct de la part d’une femme d’avoir des désirs sexuels, et encore moins de les exprimer. Tenir compte du consentement des femmes, être attentif, laisser le bénéfice du doute au profit du "non" plutôt que du "oui", permettra peut-être aux femmes de s’efforcer à formuler plus clairement ce dont elles ont envie. Cela ne peut que rendre les rapports sexuels plus clairs et plus sains ;) .

En conclusion, l’idée phare de mon article : la responsabilité. Il faut questionner les personnes accusées de viol et leur demander des comptes.

Mise à jour

Je regarde un peu les commentaires postés ici, sur Facebook, mais aussi sur Rue69 qui a mis en avant cet article (merci !). Je trouve que c’est intéressant de constater les types de commentaires :

  • Les femmes me disent deux choses : la majorité semble ravie de ce guide. Mais certaines s’interrogent : est-ce la peine d’avoir créé un tel diagramme ? N’est ce pas évident qu’il faille être attentif à son partenaire ?
  • Les hommes (surtout sur Rue69… c’est affligeant) semblent dire qu’être attentifs à sa partenaire, c’est tue-l’amour, débandant, anti-sexe, etc. (Bon il y a aussi 2 hommes qui ont dit clairement qu’ils le trouvaient bien)

Ça expliquerait pas mal de choses.

Mise à jour 2

Une personne m’a écrit pour me dire qu’elle trouvait dommage d’avoir inclus une vignette sur la prostitution (qui était présente dans le graphique originel). Je suis abolitionniste mais je ne veux pas créer de polémique alors que le sujet abordé (le viol) est plutôt consensuel entre les féministes .

Je me dis qu’abolitionnistes et non abolitionnistes seront d’accord sur ce point : un homme qui paye une prostituée ne peut pas savoir si elle a un proxénète ou non, si elle appartient à un réseau ou non, et donc si elle est contrainte à la prostitution. Donc il prend un risque à ce niveau là. Si on veut vraiment être certain d’avoir un rapport sexuel consensuel, on ne couche pas avec une femme prostituée.

Mise à jour 3

J’ai rajouté 3 choses qui m’ont semblé importantes dans le graphique :

  • L’ivresse (suggestion de La Peste)
  • Le chantage affectif et le fait de s’imaginer qu’un rapport sexuel est un dû (suggestion de Diké)

Je vais m’arrêter là, même si vous avez encore d’autres suggestions, car c’est long à faire ;) (et je pense que maintenant il recouvre quand même les situations les plus courantes)

Mise à jour 4

Un commentaire intéressant d’Olympe :

"Est-elle inconsciente? Sa conscience est-elle altérée par l’alcool ou une autre drogue?" Le fait que ce soit dans la même case me gêne.
On pourait imaginer:
-"Inconsciente: n’y pensez même pas! si elle dort, laissez la dormir en paix et si elle fait un coma ethylique il serait temps de vous bouger les fesses pour appeler les secours."
-"Sa conscience est altérée par l’alcool ou une autre drogue: est elle en mesure de s’exprimer clairement? Est-elle entreprenante?…"

Bref avoir picoler n’empêche pas d’être consentante, il faut cependant être vigilent au degré d’alcoolémie (ou autre).

Je suis plutôt d’accord… Mais ce graphique est assez lourd à modifier (l’ajout d’une case m’a pris 2h hier…) donc je préfère ne pas le modifier (ne disposant pas d’un temps infini). Je pense que l’important n’est pas que le graphique soit parfait (il ne peut pas l’être : la réalité est trop complexe pour être résumée sur un tel graphique) mais qu’il permette d’interroger le comportement des violeurs.

Mise à jour 5

Suite à un commentaire de Nutella, j’ai préféré enlever une citation, et en modifier, histoire de mieux restituer la "réponse" du violeur.

L’objectivation sexuelle des femmes : un puissant outil du patriarcat – le regard masculin

Partie 2 : le regard masculin ou male gaze

Partie 1 : définition et concept-clés

oeil

Après une première partie introductive, je vais rentrer dans le vif du sujet et commencer par discuter de la forme d’objectivation sexuelle la plus commune, celle qui passe par le regard masculin. Cette forme d’objectivation est souvent appelée male gaze dans les pays anglo-saxons et consiste à inspecter et évaluer le corps des femmes.

Sur le graphique présenté en introduction, nous nous trouvons donc à la première étape : les expériences d’objectivation sexuelle, qui surviennent quand autrui nous traite comme un objet sexuel.

Graphique résumant les conséquences de l’objectivation sexuelle de l’article Sexual Objectification of Women: Advances to Theory and Research par Szymanski & Moffitt 2011

Graphique résumant les conséquences de l’objectivation sexuelle. Tiré de Szymanski & Moffitt 2011

Le male gaze : une prérogative des hommes qui s’exprime via le harcèlement sexuel

Dans les années 1930 déjà, la psychanalyste allemande Karen Horney remarquait que tous les hommes possédait un « droit socialement sanctionné […] de sexualiser toutes les femmes, indépendamment de leur âge ou de leur statut »1.

Blachman

Blachman est une émission danoise humiliante et misogyne dont le concept est le suivant : deux hommes évaluent le corps d’une femme qui se présente nue devant eux. L’animateur, Thomas Blachman, s’est justifié en disant que « le corps d’une femme aspire à être commenté ».

Ce droit s’exprime quand des hommes inspectent et jugent le corps des femmes. Cette inspection peut s’accompagner de commentaires évaluateurs ou sexuels2–4, qui tendent d’ailleurs à être dénigrants quand ils sont adressés à des femmes racialisées3. Le fait d’examiner et de commenter à haute voix le corps des femmes a été considéré comme étant du harcèlement sexuel par plusieurs auteurices5–7. Le harcèlement au travail et sur la voie publique (le « harcèlement de rue ») ont été ceux qui ont été les plus étudiés par les universitaires, mais ce type de violence peut avoir lieu dans d’autres contextes, par exemple dans les bars et lieux de fête7,8 dans le cadre scolaire9,10, à la plage naturiste11 ou encore à la piscine12.

Le harcèlement sexuel : une expérience banale pour les femmes

Pour les femmes, il est fréquent d’avoir été victime de ce type de comportement, si bien que pour beaucoup, le harcèlement sexuel semble être une part inévitable de leur existence. Dans une étude datant de 1999, 90% des 1990 femmes canadiennes interrogées déclaraient avoir subi au moins une fois du harcèlement de la part d’un inconnu. Dans une enquête de 20005, ce chiffre était de l’ordre de 85% ; par ailleurs 51% des femmes avaient vécu du harcèlement de la part d’une personne connue. Dans une publication de 200813, un tiers des 228 étudiantes interrogées déclaraient subir des sifflements, remarques et des regards déplacés tous les 2-3 jours ou plus souvent, et 41% au moins tous les mois.

Les résultats d’une étude, dans laquelle des femmes et des hommes devaient tenir quotidiennement un journal intime sur le sexisme ordinaire14, montraient qu’entre 20 à 30% des femmes avaient subi, en deux semaines, au moins un acte d’objectivation sexuelle, qui se traduisait notamment par des commentaires de nature sexuelle. Les 10 hommes qui avaient participé à l’étude n’en avaient subi aucun.

Dans un rapport fédéral de 1988, 28 % des fonctionnaires américaines interrogées avaient affirmé avoir subi des regards ou des gestes sexuels non désirés sur le lieu de travail, et 35 % des remarques, blagues ou questions sexuelles, dans les deux années précédentes15. Comme l’indique une enquête similaire datant de 1994, le taux de victimisation reste constant puisqu’à cette date, 29% des femmes fonctionnaires disaient avoir subi des regards ou des gestes sexuels non désirés dans les deux années précédentes16. Dans ces enquêtes, on remarque cependant un progrès au cours du temps puisque les femmes ont tendance à prendre ce type de comportement plus au sérieux. En effet, en 1988, 81% des femmes considéraient que les regards et gestes déplacées étaient du harcèlement sexuel, contre 68% des hommes. En 1994, les chiffres montaient à 91% et 72%, respectivement pour les femmes et les hommes16.

Une étude qualitative de 200217 consistant en 43 entretiens approfondis avec des hommes et des femmes, a permis de mieux comprendre ce que signifie ce male gaze sur le lieu de travail. Il est apparu que, si les femmes considéraient que ce comportement relevait du harcèlement sexuel, les hommes estimaient qu’il s’agissait d’un passe-temps inoffensif. Les interviews révélaient que l’inspection du corps des femmes par les hommes est une tactique pour démontrer leur pouvoir, par leur droit d’évaluer physiquement et sexuellement les femmes ; par ailleurs, les entretiens démontraient également que cette activité est une forme de jeu entre hommes… un jeu où ils jouent avec des objets : le corps des femmes. C’est aussi un moyen d’affirmer sa masculinité et de créer un lien entre hommes, puisque l’évaluation des femmes est souvent faite en groupe. Les interviews des hommes montraient qu’ils ne considéraient pas le ressenti des femmes comme ayant de l’importance dans ce jeu, ce qui dénotait un manque d’empathie certain.

Dans une analyse sur le harcèlement de rue4, basée sur des entretiens avec des femmes de plusieurs pays (Liban, Syrie, France…), Elizabeth Kissling note que les femmes voient ce type de commentaires évaluateurs comme intrusifs, même quand ils sont positifs, tandis que selon les hommes, il ne s’agirait que de compliments. Or, l’autrice montre que ces commentaires évaluateurs vont à l’encontre des normes du compliment : ils sont faits dans un lieu public, à une personne de sexe opposé, une inconnue de surcroit ; ils portent parfois sur des parties du corps sexualisées, non disponibles à l’évaluation publique, et ils ne sont pas toujours positifs. Il ne s’agit donc pas de véritables compliments, et il est donc logique qu’ils mettent mal à l’aise un certain nombre de femmes. Dans tous les cas, ces commentaires, même positifs, ramènent les femmes à leur statut de femme : un corps à juger.

Notons enfin que les hommes qui harcèlent sexuellement les femmes, sont aussi ceux qui ont des croyances problématiques à propos de la sexualité et des violences sexuelles. Ils adhèrent notamment plus aux mythes sur les viols18. Cela indique qu’il existe un continuum entre les violences/objectivations sexuelles, des moins graves (regards et commentaires déplacés) aux plus dramatiques (viol).

Conséquences du harcèlement sexuel

Alors que le harcèlement sexuel est souvent perçu comme quelque chose de bénin, il n’est pas sans conséquence pour celles qui le subissent, selon plusieurs études de psychologie sociale.

Auto-objectivation et honte de son corps

De nombreuses études prouvent que le fait de subir le male gaze induit l’auto-objectivation, à savoir le fait d’adopter un regard extérieur sur son propre corps. Cette auto-objectivation a elle-même des conséquences néfastes : elle crée notamment un sentiment de honte vis-à-vis de son corps.

maillot

Le simple fait de porter un maillot accroît la honte corporelle

En 1998, Fredrickson a montré que le simple fait d’essayer un maillot de bain crée la sensation d’être exposé·e aux regard, même s’il n’y a pas d’observateur extérieur19. Porter un maillot de bain induit donc une plus forte auto-objectivation que le fait de porter un pull. Cette auto-objectivation entraîne un sentiment de honte de son corps et un dégoût de soi chez les femmes, aboutissant à des restrictions alimentaires ; à l’inverse, lors des expériences, les hommes en maillot de bain ne ressentaient pas du dégoût, mais de la timidité. Par ailleurs, le port d’un maillot de bain diminuait les capacités en mathématiques, chez les femmes, mais pas chez les hommes, ce qui pourrait être dû au fait que l’auto-objectivation consomme des ressources mentales. Cette expérience du maillot de bain a été plusieurs fois répliquée20,21. Il a été ainsi confirmé que le fait de porter un maillot de bain induisait une plus forte auto-objectivation, que le fait de porter un pull, en particulier chez les femmes blanches, et que cette auto-objectivation n’était pas sans conséquences (plus fortes émotions négatives, notamment un plus fort sentiment de honte de son corps et une plus forte anxiété, moindres performances en mathématiques, etc.). L’auto-objectivation est visiblement plus forte chez les femmes blanches, cependant, les autres groupes ethniques, ainsi que les hommes, ne sont pas tout à fait épargnés20. Par ailleurs, l’effet négatif d’un regard objectivant sur les performances en  mathématiques a été confirmé chez les femmes dans une autre étude22.

Une étude de 2001 a confirmé que le fait de se sentir regardée avait ce type de conséquences néfastes : des femmes devaient s’imaginer dans des situations centrées sur le corps (plage, vestiaire…) ou non (cantine, maison…)23. Le simple fait de s’imaginer dans des situations où le corps est exposé, rendait les femmes moins satisfaites de leur corps, et diminuait leur estime corporelle, ainsi que leur estime de soi.

Un article de 2004 relate une expérience permettant d’estimer plus spécifiquement l’effet de l’anticipation du male gaze sur 104 femmes24. On indiquait à ces femmes qu’elles allaient devoir interagir, soit avec un homme, soit avec une femme. Elles devaient ensuite remplir un questionnaire. Les femmes qui s’attendaient à interagir avec un homme ressentaient, de manière significative, un plus fort sentiment de honte vis-à-vis de leur corps, et une plus forte anxiété physique sociale (c’est-à-dire qu’elles percevaient négativement leur corps et s’inquiétaient des réactions d’autrui à ce propos), que celle qui pensaient qu’elles allaient rencontrer une femme. D’autres études ont montré que les femmes qui avaient subi le plus de regards déplacés, de remarques sexuelles ou encore d’attouchements, étaient celles qui adoptaient le plus un regard extérieur sur leur corps (auto-objectivation) ou qui ressentaient le plus de honte par rapport à leur corps13,25.

crocodile

Les compliments sur l’apparence ont un effet négatif sur l’image corporelle. Issu du Projet Crocodiles

Par ailleurs, il a été montré que, bien que les compliments sur l’apparence améliore l’humeur des femmes à qui ils sont adressés, ils renforcent chez celles qui ont déjà tendance à s’auto-objectiver leur sentiment de honte par rapport à leur corps et leur perception d’être un objet sexuel (auto-objectivation)26. Une autre étude a montré que les compliments sur le physique, encore plus que les critiques, poussaient les femmes à surveiller plus attentivement leur corps, et à les rendre plus insatisfaites de leur apparence physique27. Par ailleurs, plus les femmes prenaient mal les critiques, ou plus elles appréciant les compliments, plus elles surveillaient leur corps et en étaient insatisfaites.  Ainsi, tout ce qui attire l’attention sur l’apparence physique,  y compris les compliments, surtout s’ils font plaisir à la personne à qui ils sont adressés, peut avoir des conséquences négatives sur l’image corporelle. En effet, les commentaires – positifs ou négatifs – qui sont faits aux femmes à propos de leur apparence physique servent à leur rappeler que leur corps est soumis constamment à évaluation.

Enfin, les femmes fréquemment victimes de harcèlement par un inconnu (dans la rue, un bar, un magasin…) ont de plus fort niveau d’auto-objectivation13.

Sentiment d’insécurité et peur du viol

Le harcèlement de la part d’un inconnu augmente la peur du viol4,5,13. Ce type de harcèlement réduit le sentiment de sécurité des femmes lorsqu’elles marchent seules la nuit, lorsqu’elles utilisent les transports en commun, qu’elles sont seules dans un parking ou encore, lorsqu’elles sont seules à la maison5. Des recherches précédentes ont par ailleurs montré que la peur du viol induit une restriction de la liberté de mouvement des femmes, qui évitent alors de sortir la nuit ou de s’aventurer à certains endroits28.

Peur du viol

Le harcèlement augmente le sentiment d’insécurité

Une étude qualitative4 montre que les commentaires, mêmes non menaçants, effraient les femmes à qui ils sont adressés. L’autrice fait remarquer que la plupart du temps, les femmes admettant être effrayées par le viol sont ridiculisées par les hommes, voire par les femmes ; pourtant, la violence des hommes est imprévisible, et les commentaires sexuels peuvent être donc perçus comme des menaces. Il n’est donc pas important de savoir si le harcèlement sexuel est conscient ou inconscient, intentionnel ou non, banal ou exceptionnel : le fait est qu’il est expérimenté par les femmes comme violent et intimidant. L’autrice en conclue que dans un contexte où les femmes ont peur du viol, le harcèlement sexuel dans l’espace public a pour fonction de créer un environnement de terrorisme sexuel. Selon elle, le terrorisme sexuel se manifeste de différentes façons : viol, inceste, harcèlement sexuel au travail, violences conjugales, etc. Ces comportements ne sont pas seulement des produits d’un système de terrorisme sexuel, mais reproduisent aussi activement ce système. De la même façon, le harcèlement sexuel dans l’espace public n’est pas seulement une conséquence d’une culture de terrorisme sexuel : il est aussi un facteur de création de cette culture.

Carrière professionnelle et bien-être au travail

Le harcèlement sexuel au travail a des conséquences désastreuses en termes de carrière et de bien-être. Il diminue la satisfaction au travail et le bien-être physique29,30. Une étude de 1997 portant sur 447 femmes a montré que celles qui avaient subi des niveaux de harcèlement sexuel faible, modéré ou élevé rencontraient plus souvent certains problèmes psychologiques (sentiment de malaise, insatisfaction au travail, symptôme de stress post-traumatique…) que les femmes qui n’avaient pas connu aucun harcèlement sexuel31. Cette étude a démontré qu’être exposée au harcèlement sexuel au travail, même de manière modérée, avait des conséquences très importantes sur le bien-être. Par ailleurs, elle a montré que le harcèlement sexuel avait toujours des  effets négatifs, même quand les victimes n’avaient pas considéré que ce qui leur était arrivé relevait du harcèlement sexuel. Ce dernier résultat a été corroboré par une autre étude de 199932.

Sentiment d’impureté

Les femmes ayant été objectivées peuvent se sentir moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver

Les femmes ayant été objectivées peuvent se sentir moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver

Les femmes ayant été objectivées, via des commentaires ou des attitudes se focalisant uniquement sur leur apparence, peuvent se sentir salies et moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver33. Ce sentiment d’impureté émerge uniquement si les victimes se sentent responsables du traitement dégradant qu’elles ont subi.  Par ailleurs, une autre étude a montré que des femmes, pensant que leur corps était examiné par des hommes, limitaient leur présence sociale en prenant moins de temps pour se présenter34. Or le sentiment d’impureté crée l’envie de sa cacher et de se rendre invisible28. Cela pourrait donc expliquer pourquoi des femmes qui ont le sentiment d’être regardées prennent moins longtemps la parole

Habillement

Notons également que le regard masculin envers le corps des femmes sert de mètre étalon à l’habillement féminin. Le corps des femmes doit être soit montré, soit caché. Les femmes sont invitées à porter des tenues mettant en avant la forme de leur corps, en particulier leur taille. Décolleté, dos-nus, haut moulant, jupe plus ou moins courte, talons-aiguilles qui font ressortir les fesses et les seins… : autant de vêtements qui dévoilent les formes du corps des femmes et qui sont considérés comme féminins. On dira ainsi d’une femme portant des vêtements amples qu’elle est « habillée comme un sac » et qu’elle est peut attirante car peu féminine. Mais on demande aussi aux femmes de ne pas trop se dévoiler, au prétendu risque d’être « vulgaire » et d’exciter la libido des hommes.

talon

Les talons aiguilles modifient la posture et mettent en relief des parties sexualisées du corps, notamment les fesses et les seins. Adapté de Hyperbate

Entre assez montrer et ne pas trop montrer, l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver pour les femmes. Dans un texte intitulé Race, Caste et Genre en France35, Christine Delphy résume bien cette problématique :

vetementsComme le remarquait dans une interview Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nousvoiler n’a d’égale que l’obsession des autres de nous dénuder. Ces deux obsessions ne sont que deux formes symétriques  de la même négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l’autre leur interdit de le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser et agir leur corps reste le désir des hommes. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes, dans cette ère prétendument libérée,  n’est toujours pas un corps à soi — un corps pour soi.

Fredrickson et Roberts suggère que le port de vêtements amples puisse être une stratégie utilisée par les femmes pour dissimuler leur corps et échapper à l’objectivation sexuelle1. A l’inverse, les vêtements moulants et peu couvrants serviraient à placer les femmes sur la scène de l’objectivation. Les environnements où les femmes sont tenues de mettre en avant leur corps – souvent via un uniforme – sont clairement objectivant36. Par ailleurs, porter de tels vêtements peut favoriser l’auto-objectivation, comme on l’a vu précédemment avec l’expérience du maillot de bain20,21,37. Corroborant cela, une étude a démontré que dans les salles de fitness, les femmes qui portaient des vêtements moulants, accordaient plus d’importance à leur apparence et surveillaient plus leur poids, que les femmes qui portaient des vêtements amples38.

Un regard qui fragmente

Des chercheurs ont plus spécifiquement étudié comment se caractérisait ce male gaze, et ont pu démontrer que les femmes sont regardées littéralement comme des objets, c’est-à-dire de manière fragmentée. Cela est bien expliqué sur le blog d’Olivier Klein, chercheur en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles et à l’Université de Mons, qui a travaillé là-dessus.

Nous ne regardons pas de la même façon les personnes et les objets. Les visages39 et les corps humains40,41 sont regardés comme un tout, et non pas comme un ensemble de parties. Ils font l’objet d’un traitement visuel configural : nous prêtons attention aux relations spatiales entre les différents éléments qui le constituent. Par exemple, pour identifier un visage, nous n’allons pas simplement nous concentrer individuellement sur le nez et les yeux, mais nous allons également analyser comment les yeux sont placés par rapport au nez. A l’inverse, un objet est regardé analytiquement : seuls les éléments un à un permettent d’identifier l’objet, tandis que les relations spatiales entre ces éléments sont négligées. Pour identifier une maison, par exemple, nous allons remarquer les éléments qui la constituent (un toit, une porte, des fenêtres…), mais la façon dont ces éléments sont placés les uns par rapports aux autres ne vont pas aider à la reconnaissance de l’objet.

Obama

A l’envers, ces deux images du visage d’Obama, vont vous paraître relativement similaires… mais à l’endroit vous allez vous rendre compte que l’une est particulièrement étrange ! Normal : on distingue plus facilement les visages à l’endroit qu’à l’envers.

En inversant une image, il est possible de distinguer un traitement visuel configural d’un traitement analytique39 : normalement, un visage ou un corps humain sera plus difficilement reconnaissable à l’envers qu’à l’endroit (traitement visuel configural), ce qui ne sera pas le cas d’un objet (traitement visuel analytique). Or, une expérience de 201242 a démontré que l’image d’un corps de femme sexualisée sera aussi facilement reconnue à l’envers qu’à l’endroit. A l’inverse, la photo d’un homme sexualisé est plus difficilement reconnue à l’envers qu’à l’endroit. Cela signifie donc que les femmes sont perçues comme des objets tandis que les hommes – même sexualisés – sont perçus comme des personnes. Notons que dans cette étude, aucun effet du sexe des participant·e·s n’avait pu être détecté, ce qui signifie que les femmes adoptaient elles-mêmes ce regard objectivant sur le corps d’autres femmes sexualisées.

Une autre méthode pour distinguer un traitement analytique d’un traitement configural est de déterminer si un élément, d’un objet ou d’une personne, est plus facilement reconnu dans son contexte, ou hors contexte43. L’élément d’un objet sera reconnu de la même manière dans les deux cas. Par exemple, une porte sera tout aussi facilement reconnue si elle est présentée seule que dans son contexte (une maison). A l’inverse, l’élément d’un corps ou d’un visage sera plus difficilement reconnu hors contexte : un bras seul sera plus difficilement identifiable qu’un bras représenté avec le reste du corps. Cela confirme l’idée que l’on reconnait les objets en identifiants les différents éléments qui les composent, tandis que l’on identifie les personnes en examinant l’ensemble des éléments, et comment ils sont agencés entre eux.

Tête d'une femme lisant, de Picasso

Tête d’une femme lisant, de Picasso. 1906

Pourtant, selon une autre étude de 201244, les parties habituellement sexualisées  (la poitrine et la taille) d’un corps féminins (lui-même non sexualisé dans l’étude), sont plus facilement reconnues quand elles sont présentées seules, que quand elles sont représentées avec l’ensemble du corps. L’inverse est vrai quand il s’agit de parties d’un corps masculin. A nouveau ce résultat suggère que, contrairement au corps des hommes, le corps des femmes est perçu comme un objet – aussi bien par les hommes que par les femmes – puisqu’il est identifié via ses parties sexualisées. Le fait que les femmes elles-mêmes adopteraient un regard objectivant sur les corps féminins pourrait être dû à la représentation objectivante des femmes dans les médias : les femmes finiraient par intégrer ce male gaze. Au final, cela corrobore bien la théorie de l’objectivation, telle qu’elle fut énoncée par Fredrickson et Roberts37 : les femmes, à force d’être objectivées, finiraient par se considérer elles-mêmes comme des objets sexuels (auto-objectivation).

Une dernière étude45 a cherché à déterminer ce qui pouvait déclencher un regard objectivant. Des hommes et des femmes ont dû regarder des images de femmes habillées, en se concentrant soit sur leur personnalité, soit sur leur apparence. Par ailleurs, le physique des femmes représentées variait et entrait plus ou moins dans les idéaux de beauté. Dans une interaction avec autrui, le visage est visualisé en premier ; puis le regard va sur le reste du corps mais revient régulièrement vers le visage par la suite, si bien que le visage est plus souvent regardé que le reste du corps46. C’est la différence entre le temps passé à regarder le visage et les parties sexualisées qui a été examiné, ainsi que le temps qu’il a fallu aux participant·e·s pour commencer à regarder les parties sexualisées (taille et poitrine) du corps, après avoir visualisé le visage. Il a pu être ainsi montré que les participant·e·s regardaient plus longtemps la poitrine et la taille, quand iels devaient se concentrer sur leur apparence, que lorsqu’iels s’intéressaient à leur personnalité. Cela était particulièrement vrai quand le physique de la femme était attirant, selon les normes de beauté en vigueur. Cette étude – contrairement à celles citées précédemment – a pu détecter un effet du sexe des participants, puisque les hommes adoptaient un regard plus objectivant : en effet, ils regardaient plus rapidement la poitrine après la visualisation du visage. Enfin, les hommes jugeaient plus positivement les femmes considérées comme belles, même quand ils devaient prêter attention à leur personnalité, tandis que les femmes ne faisaient pas de différence. Cela signifie que les hommes distinguent toujours les femmes en fonction de leur apparence, même quand ils sont censés se concentrer sur leur personnalité.

Un regard omniprésent qui s’étend aux médias

Le male gaze  ne reste malheureusement pas confiné aux cerveaux des hommes. Publicités, clips, films…. les médias nous imposent partout d’adopter ce point de vue objectivant.

Quelques chiffres issus d’études quantitatives

Voici quelques chiffres issus d’études, permettant de donner une indication sur l’étendue du male gaze dans les médias.

killingus

Killing Us Softly 4: Advertising’s Image of Women, un film de Jean Kilbourne qui a été l’une des premières à analyser et dénoncer le sexisme de la publicité. Pour voir le film, cliquez sur l’image

Dans une étude de 200847, environ 2000 publicités, tirées de magazines et représentant des femmes, ont été analysées. Un peu plus de la moitié d’entre elles dépeignaient les femmes comme des objets sexuels. Un peu moins de 10% des femmes étaient présentées comme des victimes, et 73% de ces victimes  étaient également représentées en objet sexuel.  Les auteurs de l’étude suggèrent que ces représentations de femmes, à la fois sexualisées et victimes,  ont pour conséquence d’associer sexualité féminine et douleur, et donc de banaliser et érotiser les violences contre les femmes.  Dans une étude de 199848 portant sur 505 publicités télévisuelles, les femmes étaient représentées comme des objets sexuels dans 20,8% des cas (contre 9% pour les hommes) ; dans 12% des publicités, elles étaient au moins partiellement dénudées, et dans 8% elles adoptaient une attitude sexuelle. Enfin, il a aussi été montré que les femmes sont plus souvent représentées de manière fragmentée (seulement une ou plusieurs parties du corps sont représentés) que les hommes49.

Au cinéma ce n’est pas mieux : un rapport50 portant sur les 500 films les plus regardés entre 2007 et 2012 montre que les femmes ne représentent que 28,4% des rôles parlants. Par ailleurs, parmi les films de 2012, 31,6% des personnages féminins portaient une tenue à connotation sexuelle (contre 7% des hommes) et 31% étaient au moins partiellement dénudées (contre 9,4% des personnages masculins). Enfin, entre 2007 et 2012, il y a eu une augmentation de 22% et de 32,5% des scènes présentant une adolescente en tenue sexy ou dénudée, respectivement.

Les femmes à la télévision ont plus de chance, que les hommes, d’être habillées de manière provocante51. Il a été montré en 1995, que dans les séries télévisées pour enfants ou adolescents, 11,5% des dialogues en rapport avec la sexualité sont des évaluations de personnages masculins sur le physique de femmes52. Par ailleurs, une analyse datant de 199753, portant sur 81 épisodes de séries américaines a démontré que le corps des femmes y  était souvent objectivé et l’objet d’insultes ou d’allusions sexuelles. Environ 84% des épisodes contenaient du harcèlement sexuel, et un épisode contenait en moyennes 3,4 incidents de ce type. A peu près 13% des comportements d’harcèlement représentés impliquaient un male gaze : des hommes ou des adolescents examinaient de manière sexuelle le corps d’une femme. Un tiers des actes d’harcèlement étaient des commentaires de nature sexuelle se focalisant sur des parties du corps féminin, en particulier les seins. Ces incidents étaient représentés de manière humoristique, ce qui minimise la gravité du harcèlement sexuel.

Dans les clips musicaux, les femmes portent plus couramment des tenues provocantes que les hommes54–56. Par exemple, dans 182 vidéos analysées en 1992, 37% des femmes portaient des vêtements suggestifs, contre seulement 4,2% des hommes54. Les femmes des clips sont sexuellement objectivées57, servant d’objets décoratifs qui dansent et posent, mais qui ne jouent pas d’instruments58,59.

Le tumblr "Repair her armor" se propose de redessiner les armures ridicules des héroïnes de jeux vidéo et BD

Le tumblr "Repair her armor" se propose de redessiner les armures ridicules des héroïnes de jeux vidéo et BD…

... et le tumbler "Esher girls" de redessiner les héroïnes déformées par l'hypersexualisation

… et le tumbler "Esher girls" de redessiner les héroïnes déformées par l’hypersexualisation

Enfin, les jeux vidéo ne sont pas en reste. Une étude de 200760, analysant des images de personnages dejeux vidéo provenant des magazines de jeux les plus vendus aux USA, a montré que 60% des personnages féminins étaient représentés de manière sexualisée, contre 1% pour les personnages masculins. De plus, environ 39% des personnages féminins étaient légèrement vêtues contre 1% des personnages masculins. Une étude un peu plus récente61 (2010), portant sur 489 personnages issus de 60 jeux, trouve des résultats similaires : les personnages féminins sont sous-représentés et hypersexualisés. Seulement 14% des personnages sont de sexe féminin. Ces femmes sont 41% à être représentés en tenue légère (11% pour les hommes), 43% nues ou partiellement nues (4% pour les personnages masculins) et 25% avec des proportions irréalistes (2% pour les hommes). Environ 40% des personnages féminins sont représentés avec une taille fine, et 26% avec une forte poitrine. Enfin, 16% des personnages féminins portent une tenue inappropriée vue les tâches qu’ils devaient accomplir (par exemple une armure ridiculement peu couvrante), contre 2% des personnages masculins.

Un indice d’objectivation sexuelle : le face-isme

Il existe un autre moyen d’avoir une idée du degré d’objectivation d’une image : il s’agit de l’indice de « face-isme » qui correspond au rapport entre la longueur occupée par la tête et la longueur occupée par l’ensemble du corps.62

A gauche : indice de 0,30. A droite : indice de 0,57.

A gauche : indice de 0,30. A droite : indice de 0,57.

Dès les années 1980, il a été montré que cet indice est généralement plus fort lorsqu’il s’agit d’images d’homme que d’images de femme, que ce soit :

  • dans des magazines ou des journaux62–64
  • sur des portraits et autoportraits des 6 derniers siècles65
  • sur des dessins effectués des étudiants américains des deux sexes65
  • dans des programmes télévisés de première partie de soirée65
  • dans des publicités télévisuelles pour vendre des bières66
  • des photos de professeurs d’Université allemands ou des photos officielles de membres du parlement allemand67
  • des photos de profil sur des sites de réseaux sociaux68

Ainsi, les médias ont tendance à représenter les hommes en mettant l’accent sur leur visage ; à l’inverse, ils mettent en avant le corps des femmes ; ces dernières sont d’ailleurs souvent représentées sans tête62. Cela indique clairement que l’on considère que le corps des femmes les représente, davantage que pour les hommes. Notons néanmoins que dans certains cas (par exemple les photos de profil), ce sont les femmes qui choisissent de se représenter avec un faible indice de face-ism, ce qui indique qu’elles ont-elles-mêmes intégré l’idée qu’elles étaient des objets sexuels.

Par ailleurs, dès 1983, il a été démontré que les personnes représentées avec un fort indice de « face-ism » sont évaluées plus positivement en ce qui concerne l’intelligence, l’ambition et l’apparence physique, que les personnes avec un faible indice62. Ces effets positifs de la mise en avant du visage dans les photographies ont été confirmés ultérieurement69. En revanche, le « body-ism » des femmes (le corps qui occupe beaucoup de place dans les photographies) renforce l’idée que les femmes sont des trophées ou des objets sexuels sans personnalité66.

Effets de ces représentations objectivantes sur l’image corporelle

De nombreuses études montrent que ces représentations objectivantes ne sont pas sans conséquences sur l’image corporelle. Il a été montré que l’exposition à des médias objectivant sexuellement induisait une augmentation de l’auto-objectivation, une surveillance accrue de son corps, un sentiment de honte corporelle et un sentiment d‘anxiété par rapport à son apparence, dans des échantillons constitués de femmes mais aussi d’hommes70–73. Cela semblerait particulièrement vrai pour les personnes ayant une faible estime de soi71. Par ailleurs, les personnes ayant une forte estime d’elles-mêmes, n’ayant pas internalisé l’idéal de minceur, et qui auraient auparavant expérimenté l’auto-objectivation, éviteraient le contact avec de telles médias, afin de se protéger de leurs effets délétères70,71.

Extrait de La domination masculine (2009), par Patric Jean. Exemple de photoshopage à partir de 1min33.

Une étude semble suggérer que l’exposition médiatique dans l’enfance pourrait avoir un rôle particulièrement important74. Une méta-analyse regroupant 77 études75 a confirmé que l’exposition à des médias montrant un idéal de minceur induisait une insatisfaction généralisée des femmes vis-à-vis de leur corps, une internalisation de l’idéal de minceur et des troubles du comportement alimentaire (anorexie et boulimie) ; par ailleurs, les femmes qui ont été en contact avec de tels médias s’investissaient plus dans leur apparence physique.

Effets de ces représentations objectivantes sur l’image des femmes et la tolérance aux violences sexuelles

Une étude a démontré que lorsque quelqu’un – femme ou homme – est objectivé sur une image (via une réduction de l’indice de face-ism, voire en enlevant carrément la tête), il est n’est plus tout à fait considéré comme une personne, c’est-à-dire qu’on lui attribue moins de conscience et qu’on considère qu’il mérite moins un traitement moral76. Cependant une autre étude indique que seules les femmes objectivées (mais pas les hommes) sont déshumanisées par les personnes qui les regardent77 ; ces dernières avaient en effet plus tendance à les associer au domaine de l’animal que de l’humain. Par ailleurs, il a été aussi démontré qu’une personne objectivée est considérée comme étant moins compétente, moins intelligente, moins expérimentée, moins chaleureuse, plus immorale et plus passive76,78–80. Une étude81 utilisant la technologie de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a confirmé ces résultats : face à des images de femmes sexualisées, l’activité du cortex préfrontal médian, impliqué dans l’attribution d’états mentaux à autrui (c’est-à-dire dans le fait d’attribuer à autrui des idées, des désirs, des intentions, des croyances…), diminuait chez les hommes sexistes hostiles (pour en savoir plus sur la différence entre sexisme hostile et le sexisme bienveillant, lire cet article). Notons aussi, que dans cette même étude, les hommes sexistes hostiles associaient les images de femmes sexualisées avec des verbes à la première personne (et non pas à la 3ème), ce qui suggère qu’ils les considéraient comme étant plutôt l’objet de l’action que le sujet.

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Plus un étudiant posséde d’images sexuelles dégradantes de femmes dans sa chambre, plus celui-ci a de chances d’adhérer aux mythes sur le viol.

Il a également été montré que quand des participants avaient vu des publicités représentant des femmes sexuellement objectivées, leur adhésion aux mythes sur le viol augmentait82,83. De plus, une étude84 a indiqué que quand des hommes, même égalitaristes et progressistes, visualisaient des scènes de films où des femmes étaient objectivées (en l’occurrence, dans l’étude, des scènes de 9 semaines ½ et Showgirls), leur perception du viol s’en trouvait modifiée12 : en effet, ces hommes avaient plus tendance à considérer qu’une victime de viol avait du plaisir et qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, par rapport à ceux qui avaient regardé un dessin-animé. Une autre étude a montré que plus un étudiant possédait d’images sexuelles dégradantes de femmes dans sa chambre, plus celui-ci adhérerait à ces mythes sur le viol, et justifierait ce crime85. Notons par ailleurs que les hommes qui adhèrent aux mythes sur le viol ont plus forte propension au viol (voir cet article). Enfin, une étude86 a également montré que quand on exposait des hommes à des images de personnages de jeux vidéo stéréotypés (dont, pour la moitié, des personnages féminins hypersexualisés), leur tolérance au harcèlement sexuel augmentait. A l’inverse, de telles images réduisait la tolérance des femmes au harcèlement, peut-être parce que face à de telles représentations, elles se sont senties particulièrement révoltées contre le traitement qui leur est réservé dans notre société.

Une étude87 a démontré que les hommes qui ont tendance à animaliser les femmes (en les associant spontanément à des termes comme « instinct », « nature », pulsion ») ou à les objectiver (en les associant aux mots « outil », « chose »…) ont plus forte propension au viol.

Les hommes et les femmes déshumanisent et animalisent les femmes objectivées, mais il semblerait néanmoins que les raison qui les poussent à cela diffèrent. En effet, une étude77 suggère que la motivation des femmes est de se distinguer des images objectivées et sexualisées qui les représentent et qu’elles jugent vulgaires et superficielles. Notons que les femmes qui déshumanisent le plus les femmes objectivées sont celles qui ont le plus intégré les normes de beauté, qui ont le plus envie de plaire aux hommes, et qui ont le plus haut niveau d’auto-objectivation88. Il se pourrait que ce soit parce que ces femmes voient leurs paires objectivées comme des corps auxquels se comparer, et non plus comme des personnes humaines. Pour les hommes, il semblerait que ce soit l’attirance sexuelle qui les mènerait à une objectivation et à déshumanisation : au lieu de tenir compte de la personnalité et des qualités humaines des femmes qu’ils jugent sexy, ils ne se focaliseraient plus que sur leur corps. Notons que les hommes déshumanisent les femmes dont ils sont attirés sexuellement, même quand celles-ci ne sont pas représentées de manière objectivante : l’objectivation se produit alors mentalement du fait qu’ils ne se concentrent plus que sur le corps des femmes et en oublient leur personnalité.

Ces résultats indiquent que l’objectivation entraine une déshumanisation des femmes, qui ne sont plus perçues comme étant des personnes à part entière. Ce processus mental permettrait alors à certains hommes d’utiliser les femmes comme une chose dont les désirs et des besoins n’ont pas besoin d’être pris en compte, notamment dans le cadre sexuel.

Conclusion

Les hommes ont un droit socialement toléré, voire encouragé : celui d’inspecter et d’évaluer le corps des femmes. Les femmes sont transformées en objets sexuels par le biais de ce regard, qui les réduit à leur corps, voire à des parties de leur corps. Le male gaze se manifeste par le harcèlement sexuel : regards concupiscents accompagnés éventuellement de commentaires évaluateurs. Ce harcèlement sexuel a des effets négatifs sur le bien-être des femmes : sentiment de honte par rapport à son corps, mal-être et auto-objectivation.

Par ailleurs, les études portant sur le regard ont montré que les femmes sont littéralement vues comme des objets : leur corps n’est pas vu comme un ensemble, mais est démembré visuellement.

Enfin, ce regard objectivant ne se contente pas d’être dans l’œil de certains hommes, mais s’impose à tou·te·s. Il est en effet omniprésent dans les médias : publicités, films, séries, jeux vidéo… Or, être exposé·e à de telles représentations n’est pas sans conséquences. Cette exposition entraîne une insatisfaction des femmes vis-à-vis de leur corps, une augmentation de l’auto-objectivation, et des troubles du comportement alimentaire (anorexie et boulimie). Les représentations objectivées des femmes pourraient également donner une image négative de ces dernières aux hommes : déshumanisées, elles n’apparaissent plus comme des personnes à part entière mais comme des choses dont les besoins n’ont pas besoin d’être pris en compte. Être exposé à de telles représentations favorise donc l’adhésion aux mythes sur le viol et augmente la propension au viol.

Pour aller plus loin….

  • Le test de l’objet sexuel (The Sex Object Test). S’inspirant du travail de Martha Nussbaum89 et de Rae Langton90 (voir la partie 1 : définition et concept-clés), Caroline Heldman, chercheuse en sciences politiques, s’est proposé de donner une liste de critères pour déterminer si une image est sexuellement objectivante :
    • L’image ne montre qu’une ou des parties d’un corps sexualisé
    • L’image représente une personne sexualisée comme pouvant remplacer un objet
    • L’image représente des personnes sexualisées comme interchangeables
    • L’image affirme l’idée que l’on peut violer l’intégrité physique d’une personne sexualisée et qui n’est pas en état de donner son consentement
    • L’image suggère que la disponibilité sexuelle est la caractéristique déterminante de la personne représentée
    • L’image représente une personne sexualisée comme une marchandise
    • L’image représente le corps d’une personne sexualisée comme une toile ou un support sur laquelle on peut dessiner et/ou écrire
  • La femme démembrée sur le blog d’Olivier Klein. Un article qui détaille la différence de traitement visuel entre les objets et les visages ou corps humains, et qui revient sur l’indice de face-ism.
  • Le male gaze sur le blog Genre ! Un article qui revient sur le male gaze qu’on nous impose au cinéma, dans la bande-dessinée, dans les jeux vidéo ou encore la publicité

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Bonne année 2014 !

Je vous souhaite une bonne année 2014, pleine de féminisme et avec le moins de sexisme possible !

Cette année je serai très occupée… Un article (la suite de ma série sur l’objectivation sexuelle) est en cours mais il me faudra sans doute du temps pour le finir ! Bref le blog risque d’être assez peu mis à jour.

J’ai décidé de quitter Twitter et le forum féministe (manque de temps, marre de l’agressivité….) mais le blog, ainsi que ma page Facebook, sont toujours ouvertes – mais peu actifs.

Ci-dessous, retrouvez les statistiques de mon blog pour l’année 2013 :

En voici un extrait :

Le Musée du Louvre accueille chaque année 8.500.000 visiteurs. Ce blog a été vu 110  000 fois en 2013. S’il était une exposition au Louvre, il faudrait à peu près 5 ans pour que chacun puisse la voir.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

RMC et prostitution : l’imposture dévoilée !

Il y a un an, Sandrine Goldschmidt écrivait ceci : Abolition de la prostitution : l’imposture médiatique !

Aujourd’hui, alors que deux députées ont déposé un rapport sur une proposition de loi à inscrire au calendrier législatif, qui propose une très timide pénalisation du client (au regard des violences subies par les personnes prostituées du fait que ces hommes paient pour disposer d’êtres humainEs), une grande chaîne de radio nationale lance une pétition contre cette pénalisation.

Affirmant que Brigitte Lahaie, animatrice, s’y oppose, ils invitent à la signer en ajoutant "nous nous opposons à cette proposition de loi". Qui sont-ils pour le faire ? Des spécialistes de la question ? Des militantEs qui ont travaillé des années au plus proche de la réalité de la prostitution ?

Non, simplement des hommes et quelques femmes instrumentalisées pour défendre ce scandaleux "droit de l’homme". Le droit de quoi ? Avoir des fantasmes, comme le disait il y a quelques jours une militante pro-prostitution. Avoir des fantasmes, ils en ont parfaitement le "droit". Le droit qu’ils ont en revanche de facto, c’est celui de payer pour détruire des femmes par une violence sans nom.

Alors tous les jours, à nous, féministes, on nous reproche notre "partialité" lorsque nous dénonçons les violences masculines. On nous censure lorsque nous voulons exprimer notre libre opinion. Les tribunes des abolitionnistes sont régulièrement rejetées par des journaux comme Le Monde, même signées par 55 associations… On nous reproche de vouloir censurer les "artistes" lorsque ceux-ci lancent de véritables appels au viol, ou, sous couvert de "ne surtout pas avoir de message", se font le jeu de l’industrie du sexe…

Et là, une grande chaîne de radio nationale se fait le porte-voix d’une pétition contre la pénalisation des clients ?

Enfin, la partialité des médias éclate donc au grand jour. L’imposture est dévoilée. Alors merci, RMC, au moins maintenant les choses sont claires !