L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – l’infantilisation et la sexualisation

Betty Boop

Betty Boop est un personnage aux caractéristiques très enfantines : grosse tête, grand front, grands yeux, sourcils hauts, petit nez, petite bouche pulpeuse, menton minuscule. Elle ressemble presque à une sorte de bébé sexualisé

Partie 1 : Introduction

Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace

Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté

Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire

Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs

Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – souffrir pour être belle

Partie 8 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine

Partie 9 : Conclusion

La jeunesse comme idéal

C’est un fait bien connu : une femme est belle si elle est jeune. Il existe une différence moyenne d’âge au sein des couples hétérosexuels, la femme étant généralement plus jeune que son conjoint. Cette différence est presque universelle, puisqu’une étude a montré que, dans les années 1990 et 2000, l’homme était en moyenne plus âgé que sa conjointe dans 201 pays sur 2021. En France, en 1999, les hommes en couple avec une femme avaient en moyenne 2,6 ans de plus que leur conjointe2. Dans 70% des cas, l’homme était né au moins l’année avant sa compagne, alors que la situation inverse n’existait que dans 20% des cas ; dans 10% des couples hétérosexuels, les deux partenaires étaient né∙e∙s la même année. Dans environ 6% des couples, l’homme avait au moins 10 ans d’écart avec sa compagne (la situation inverse représentait moins de 1% des couples). Notons néanmoins que la différence moyenne d’âge entre partenaires hétérosexuels s’est réduite entre les années 1950 et 1990 (mais les écarts d’âge importants ont été en progression)2.

Des données sur l’âge au premier mariage en 2007 indique que, plus les hommes se marient tard pour la première fois, plus l’écart d’âge avec leur épouse se creuse, alors que plus les femmes se marient tard pour la première fois, plus l’écart d’âge avec leur époux se comble1. Aux Etats-Unis, il a été montré que les hommes ont des chances de former un couple hétérosexuel stable tout le long de leur vie, alors que pour les femmes, cette chance se réduit drastiquement après 40 ans3. Par ailleurs, les femmes de 60 ans ou plus sont beaucoup moins fréquemment sexuellement actives que les hommes du même âge (55.8% des femmes mariées contre 73.8% des hommes mariés ; 5.3% contre 31.1% pour les célibataires)4. Cette différence peut être due à plusieurs facteurs (désintérêt pour la sexualité, maladie…), mais on peut supposer que le faible intérêt que suscitent les femmes âgées joue également un rôle.

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

On peut aussi noter l’existence d’un autre phénomène : le fait que des hommes quinquagénaires délaissent, voire quittent, leur épouse pour des femmes bien plus jeunes qu’eux. Je n’ai malheureusement pas trouvé d’études à ce propos, qui pourrait donner une idée de l’ampleur du phénomène, mais je présume que la majorité de mes lecteurices connaissent au moins un couple hétérosexuel dans ce cas. Sylvie Brunel, elle-même quittée brutalement par Éric Besson, a écrit un livre à ce sujet, où elle analyse ce phénomène comme une forme moderne de répudiation5.

Les représentations des femmes âgées dans les médias sont révélatrices du fait que ces dernières sont désexualisées. Ayant perdu de leur principal intérêt (le fait qu’elles soient de beaux objets sexuels), elles sont systématiquement sous-représentées, que ce soit à la télévision, dans les publicités, les films, les magazines, ou la littérature pour enfants6. Une étude américaine7 sur les publicités à la télévision indique que parmi les femmes représentées, seulement 7.3% ont 50 ans ou plus, contre 16.1% pour les hommes. Par ailleurs, les hommes de plus de 50 ans ont deux fois plus de chance d’être représentés comme personnage principal de la publicité. De plus, 22.5% des hommes de plus de 50 ans sont représentés donnant des ordres, contre seulement 4.7% des femmes de 50 ans ou plus. Enfin, si les femmes jeunes sont assez fréquemment sexualisées (par exemple, 7% des femmes âgées de 20 à 39 ans portent des vêtements « provocants » dans ces publicités), ce n’est plus le cas des femmes de plus de 50 ans (aucune ne porte de vêtements provocants).

Angelina Jolie

Les femmes aux traits enfantins sont jugées plus belles, mais aussi plus faibles et plus soumises…

Plusieurs études8–10 (généralement de psychologie évolutive) suggèrent que les hommes hétérosexuels sont attirés par les femmes qui ont un visage à l’air enfantin (front bombé, grands yeux, petit nez, lèvres charnues, sourcils placés  haut…). Les individus des deux sexes qui présentent des traits enfantins sont perçus comme plus naïfs, plus soumis, plus faibles, moins intelligents, moins sociables, moins menaçants, plus chaleureux et plus honnêtes11.

Par ailleurs, l’idéal de la minceur est également un idéal de jeunesse : la cellulite et l’apparition de rondeurs sont des caractères liés à la maturité sexuelle des femmes. La mobilité réduite, érotisée par exemple via les talons aiguille, pourrait également suggérer les mouvements maladroits des jeunes enfants.

En moyenne, les hommes accostent plus fréquemment les femmes blondes que les femmes ayant une autre couleur de cheveux (bien que, si on les interroge, cette préférence ne ressorte pas de manière évidente)12,13. Or, en Occident, la blondeur est notamment associée à l’enfance, les enfants ayant généralement des cheveux plus clairs que les adultes (d’où l’expression « nos chères têtes blondes »). Les femmes blondes sont sujettes à de nombreux stéréotypes négatifs : elles seraient moins intelligentes, moins compétentes, moins indépendantes, plus démunies, et auraient une sexualité plus permissive12. Peut-être est-ce en raison de cette association avec l’enfance, de cette vulnérabilité et de cette disponibilité sexuelle symbolisées par la blondeur que les hommes abordent plus fréquemment les femmes blondes. Néanmoins, les clichés très négatifs à leur encontre pourraient expliquer qu’ils ne disent pas les trouver plus belles que les femmes ayant une autre couleur de cheveux.

Extrait du projet crocodile

Extrait du Projet Crocodile

Outre la graisse, une autre marque de la maturité sexuelle des femmes est exécrée : les poils qui apparaissent spécifiquement à la puberté (et non ceux déjà présents chez les enfants, comme les poils des sourcils ou les cheveux) : ceux des jambes, des aisselles, et dans une moindre mesure ceux du pubis. Aux Etats-Unis, la norme du glabre aurait émergé entre 1915 et 1945, grâce à l’influence de magazines de mode comme McCall’s et Harper’s Bazaar14. Une enquête15 auprès de 1000 Néo-zélandais∙e∙s indique que 81% trouvent qu’il est acceptable pour les hommes de laisser leur poils à l’état naturel ; seulement 11% pensent de même pour les femmes. Comme je l’ai dit en introduction, les sentiments suscités à la vue de cette pilosité sont de l’ordre du dégoût16–19. Le fait de garder sa pilosité féminine est jugé sale, ou peu hygiénique19,20 : ainsi, les jeunes femmes australiennes qui retirent les poils de leurs aisselles et de leur pubis le font essentiellement pour « se sentir plus propres »21, et les femmes américaines qui enlèvent ceux du pubis agissent ainsi dans le but « d’avoir l’air plus propres »22. Garder ses poils, en particulier sur les jambes ou au niveau des aisselles, est socialement puni, et c’est aussi l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes enlèvent leur pilosité19,21. Les femmes qui gardent leur pilosité sont évaluées comme étant moins attirantes, bien sûr, mais aussi comme étant moins : intelligentes, sociables, joyeuses, positives, décontractées et morales qu’une femme sans poils23,24. Elles sont en revanche perçues comme étant plus actives, plus fortes, plus agressives, plus dominantes, plus indépendantes, en meilleure forme physique et s’affirmant plus.

Rupi Kaur règles

Cette photo de Rupi Kaur, la représentant avec son pantalon tâché de sang menstruel, a été modérée par Instagram car elle serait trop « choquante ». En même temps, ce réseau social est envahi de photos dégradantes de femmes (parfois mineures), objectivées sexuellement. Source

Une autre marque de maturité sexuelle des femmes est considérée comme « sale » et est sujette à tabou : les règles. Comme pour les poils, le sang des règles est construit comme un objet de dégoût qu’il convient de cacher absolument (au contraire du sang d’une plaie)25. Les femmes ne doivent dévoiler aucun signe qui puisse suggérer qu’elles ont leurs règles : pas d’odeur, pas de taches. Cette norme induit elle aussi un comportement d’autocontrôle : les femmes doivent en effet régulièrement contrôler que leur protection est bien efficace, ne laissant pas s’écouler le sang là où il ne faut pas. Elles utilisent également d’autres stratégies, comme porter des vêtements sombres et amples au moment des règles pour éviter tout problème134.

moule

Enfin, le sexe des femmes adultes est considéré comme laid, dégoûtant et malodorant26. En France, on l’associe à des mollusques comme la moule, l’huitre ou l’escargot (« schneck » signifiant escargot en alsacien), ce qui suggère qu’il est visqueux, mou et gluant. Une étude qualitative sur 20 femmes américaines27, ayant des profils différents en termes d’âge, d’orientation sexuelle ou de couleur de peau, indique que les femmes décrivent couramment leurs organes génitaux comme étant sales, en particulier au moment des règles. Deux tiers considéraient que leurs organes génitaux nécessitaient un entretien régulier, pour éviter qu’ils deviennent trop poilus ou malodorants (notons qu’aux Etats-Unis, la pratique des douches vaginales est plus commune qu’en France). Elles étaient également nombreuses à trouver leur vulve laide, trop grosse, trop foncée ou asymétrique, et à se comparer à ce qu’elles voyaient dans les films pornographiques : « J’ai vu d’autres vagins dans des pornos, où ils ont l’air si parfaits, alors que le mien est de travers et d’une couleur sombre ». On peut en effet faire remarquer que la représentation du sexe féminin dans les médias est éloignée de la réalité, et correspond plutôt à celui d’une fille prépubère : lisse, sans poils, relativement clair, et avec des petites lèvres cachées. C’est évidemment le cas dans les productions pornographiques. Une étude28 s’est penchée assez précisément sur la représentation des organes génitaux sur les photos de la page centrale du magazine Playboy. De 1953 à  2007, la pilosité des pubis  devenait de plus en plus rare. Sur des photos récentes (2007 et 2008), 61.2% des modèles ne présentaient absolument aucune pilosité pubienne, 19.5% présentaient une forme d’épilation non totale et seule 18.9% avaient une pilosité non altérée. Quand la vulve était visible (73 photos), les petites lèvres étaient invisibles dans 82.2% des cas (60 photos) ; dans 15.5% (11 photos) elles ne dépassaient pas des grandes lèvres et dans seulement 2.7% des cas (2 photos), elles étaient protubérantes (dépassaient les grandes lèvres). Des petites lèvres de couleur foncée n’étaient présentes que sur une seule photo.  Par ailleurs, notons que même dans les photos de femmes en maillot de bain ou en sous-vêtements, que l’on retrouve dans les magazines féminins, la zone génitale est représentée comme une simple surface, sans protubérance ou indentations29. En d’autres termes, alors que les vulves présentent une forte diversité de forme, de taille et de couleur30, un seul type est représenté dans les médias, ce qui fait qu’un certain nombre de femmes pensent que leur vulve est « anormale ». Enfin, le vagin est également considéré comme désirable s’il est étroit, signe d’une certaine pureté, rappelant la virginité et l’enfance31 (cf également « le point du mari »).

Les pratiques de beauté pour « rajeunir »

Le maquillage permet d'agrandir les yeux et de souligner les lèvres

Le maquillage permet d’agrandir les yeux et de souligner les lèvres

Pour lutter contre ces signes de maturation sexuelle ou du passage du temps, les femmes s’adonnent à de nombreuses pratiques. Les crèmes antirides, le botox ou les liftings permettent de lutter contre l’apparition des rides.  La teinture des cheveux sert soit à s’éclaircir les cheveux, soit à camoufler ceux qui sont gris. Les régimes, les massages et certaines crèmes promettent de « brûler » la graisse, en particulier la cellulite. Plusieurs pratiques permettent d’avoir des traits plus enfantins : le maquillage agrandit les yeux et met en valeur les lèvres (qui peuvent aussi être gonflées grâce à la chirurgie esthétique) et la rhinoplastie permet de réduire la taille du nez.

Les poils indésirables, en particulier ceux des jambes et des aisselles, sont retirés via le rasage et l’épilation15,17,21,32. Les études montrent que dans les pays occidentaux, entre 92 et 98% des jeunes femmes retirent les poils de leurs jambes, et qu’entre 91 et 96% enlèvent ceux des aisselles15,17,21,32 (ces taux reflètent la prévalence au moment précis de l’enquête – il faut noter qu’un certain nombre de femmes ne se rasent et/ou ne s’épilent qu’en été, ce qui peut expliquer la variabilité des réponses33). Une enquête de 2005 auprès de femmes britanniques de tous âges indiquait que celles âgées de 51 ans ou plus avaient significativement plus de chance de ne s’être jamais rasé ou épilé les jambes (21% contre 2% des femmes âgées de 21 à 50 ans)34. Des études chez les adolescentes et jeunes femmes australiennes indiquent qu’entre 36 et 75% d’entre elles enlèvent les poils de leurs jambes au moins une fois par semaine, et qu’entre 57 et 89% retirent au moins une fois par semaine ceux des leurs aisselles15,17,21,32. La majorité des femmes ont commencé à retirer les poils de leurs jambes et de leurs aisselles, dès le moment de la puberté, à l’âge de 12-14 ans15,21,33. Par ailleurs, les femmes féministes et/ou lesbiennes ont plus souvent tendance à garder leur pilosité, même si une majorité se rase ou s’épile tout de même afin d’éviter d’être stigmatisée32,33.

La pilosité masculine est aussi en partie éliminée, puisque beaucoup d’hommes se rasent la barbe et/ou la moustache (78% des hommes néozélandais le feraient régulièrement15), mais il existe une différence majeure avec l’épilation ou le rasage chez les femmes : la pilosité faciale des hommes n’est pas sujette à un tel tabou. Les hommes n’ont pas besoin de cacher leur barbe de trois jours et si quelques poils sont apparents, cela n’a rien de catastrophique. Or, chez les femmes, l’objectif du rasage et de l’épilation est de prétendre que le corps féminin est naturellement imberbe35. Toute trace de pilosité au niveau des jambes et des aisselles doit être éliminée, et c’est pour cela qu’elles commencent à se raser et/ou s’épiler dès la puberté, c’est-à-dire dès que ces poils apparaissent (alors que les hommes commencent plus tard15). Même quelques repousses sont jugées écœurantes car elles rappellent que les femmes ont des poils. L’existence de la pilosité masculine n’a pas besoin d’être cachée, car  les poils masculins, qu’ils soient sur le visage ou sur le reste du corps, ne sont pas perçus comme aussi dégoûtants que ceux des femmes17.

épilation

La norme du glabre s’étend aussi au pubis. La proportion de femmes de moins de 40 ans qui enlèvent au moins en partie des poils du pubis serait de 61 à 86% dans les pays occidentaux15,21,22. Il y a d’importantes variations en fonction de l’âge, les plus jeunes s’épilant/se rasant beaucoup plus fréquemment le pubis que les femmes plus âgées. Une étude américaine de 2010 indique ainsi que la prévalence de l’épilation/rasage du pubis diminue avec l’âge36. Par exemple, 88% des femmes américaines âgées de 18 à 24 ans épileraient/raseraient leur pubis (dont 59% de manière intégrale) alors que seulement 37% des femmes de 50 ans ou plus le feraient (dont 11% de manière intégrale). Aux Etats-Unis, il a été démontré que cette pratique est surtout répandue parmi les jeunes femmes blanches, hétérosexuelles, minces et gagnant au moins 30 000 dollars par an36.

De nouvelles pratiques émergent également pour « embellir » les organes génitaux des femmes et leur donner une apparence plus enfantine. La nymphoplastie (appelée aussi labioplastie : réduction des petites lèvres par chirurgie) est une pratique en pleine expansion37. Ainsi, en Australie, le nombre d’interventions a été multiplié par 2,5 entre 2001 et 2013 pour les patientes âgées de 15 à 24 ans. Au Royaume-Uni, une multiplication par 5 a été notée entre 2001 et 2008, pour les patientes de tous les âges.  Aux Etats-Unis la demande a augmenté de 44% entre 2012 et 201338. Si la nymphoplastie peut être indiquée en cas d’inconfort ou de douleurs, la principale raison est d’ordre esthétique. Ainsi, selon une étude britannique de 2014, 71% des femmes qui se feraient opérer le feraient notamment pour des raisons esthétiques39. Enfin, d’autres pratiques existent et se développent, même si elles restent minoritaires pour le moment, comme le blanchiment de l’anus et de la vulve.

Dans la culture pédophile, je remarque souvent des hommes qui me matent en public, les yeux lubriques, jusqu’à ce qu’ils voient les poils sur mes jambes – à ce moment là, ils affichent un dégoût ostensible. J’ai déjà entendu des groupes de mecs, en âge d’être étudiants, qui disaient ne pas pratiquer le cunnilingus avec une femme si ses lèvres sont trop proéminentes. Un homme qui tentait de coucher avec moi depuis trois ans a subitement changé d’avis quand il a appris que je ne m’épilais pas le pubis et que je ne le ferais pas. Autrement dit, plusieurs hommes ont arrêté d’être attirés par moi quand ils ont compris que j’étais une femme et pas une jeune fille.

Évidemment tous ces hommes qui manifestent une « préférence » pour les qualités susmentionnées chez les femmes ne sont pas des pédophiles au sens strict du terme. Mais il semble qu’un nombre important d’hommes, vraisemblablement suite à un conditionnement culturel profond, trouve séduisantes chez une femme les mêmes choses qu’un pédophile trouvera séduisantes chez une enfant. Lèvres minimales, vagins étroits, hymens intacts, peau de bébé, membres et vulves glabres, jeunesse éternelle, petits corps fragiles… Comme l’écrit l’utilisatrice de Tumblr « reddressalert », « comment se fait-il que nous ne reconnaissions pas que c’est essentiellement la description d’un bébé ou d’une toute-petite ? ».

Extrait d’un texte d’Alicen Grey : la culture pédophile

En conclusion, s’il est reconnu que la jeunesse est un idéal de beauté pour les femmes, il est moins fréquent d’entendre dire qu’en réalité, un certain nombre de caractères que les hommes jugent attirants chez les femmes sont en fait des caractères carrément enfantins. L’un des exemples les plus flagrants est  l’absence de poils. Cela n’est peut-être pas si étonnant si l’on sait que jusqu’au XIXème – XXème siècle, des hommes adultes avaient parfaitement le droit d’avoir des rapports sexuels avec des très jeunes femmes (12-14 ans), voire des enfants40. Jusqu’à l’époque moderne, les jeunes filles étaient souvent mariées vers l’âge de 12-14 ans40. Au début du XIXème siècle, les hommes avaient le droit de violer des enfants de 10 ans au Royaume-Uni40. A la fin du XIXème siècle, aux Etats-Unis, dans l’état de New-York, les rapports sexuels avec des enfants de 10 ans étaient légaux41.

Il va sans dire que les enfants sont beaucoup plus vulnérables que les adultes, car iels sont inexpérimenté∙e∙s et totalement dépendant∙e∙s de leurs parents. Même un∙e jeune adulte a un statut plus faible qu’un∙e adulte plus âgé∙e, car l’âge permet d’acquérir de l’expérience et du savoir. L’idéal de beauté lié à la jeunesse ou à l’enfance est donc bien un idéal de vulnérabilité et de faiblesse.

Un beau corps féminin est un corps sexualisé

talon

Les talons aiguilles modifient la posture et mettent en relief des parties sexualisées du corps, notamment les fesses et les seins. Adapté de Hyperbate 

Comme les femmes sont objectivées sexuellement, leur corps est perçu comme plus sexuel que celui des hommes. Certaines parties du corps féminin sont chargées d’une lourde connotation érotique. C’est notamment le cas des seins, des hanches et des fesses. Coupées en parties plus ou moins sexuelles, les femmes ne sont plus regardées comme des personnes, mais littérairement comme des objets, comme le montrent les études de psychologie (voir le regard masculin). Une fois érotisées, les parties du corps jugées sexuelles sont habillées d’une manière particulière dans les sociétés occidentales : elles doivent être ni trop cachées ni trop dévoilées. Si une femme porte des vêtements trop larges, et que les formes de sa poitrine, de ses hanches et de ses fesses ne sont pas discernables, on dira qu’elle n’est pas élégante et pas féminine. Si les vêtements en dévoilent trop, elle sera considérée comme une « salope », une femme dévergondée, qui mérite de subir des violences sexuelles (harcèlement, attouchement ou viol). Les femmes occidentales doivent donc trouver un juste équilibre entre féminité et vulgarité, ce qui est évidemment difficile, voire impossible.

Les vêtements des hommes permettent de distinguer clairement les membres du corps (bras, jambes, troncs) sans pour autant dévoiler en détail leurs formes. A l’inverse, ceux des femmes occidentales exposent ces formes, voire les accentuent. La forme de leurs fesses, de leurs hanches et de leurs seins est ainsi dévoilée au tout-venant, comme s’il s’agissait d’une information qui devait être rendue publique. Ainsi, les pantalons féminins sont beaucoup plus proches du corps que ceux des hommes. Faisons remarquer qu’il existe des pantalons « push up » pour femmes, qui permettent de souligner la forme de leurs fesses. La même chose est vraie pour les t-shirts et autres hauts (et notons également l’existence de soutiens-gorge «push-up » qui cette fois-ci amplifient la forme des seins). Les décolletés, qui laissent apparaître une partie des seins (sans entièrement les dévoiler cependant) ne sont portés que par les femmes. En même temps, les femmes ne sont pas autorisées à exposer entièrement leurs seins, alors que les hommes peuvent dévoiler leur poitrine. Si dans la loi française, les hommes et les femmes sont à égalité dans ce domaine (il est pareillement interdit aux hommes et aux femmes d’être torse nu en ville, et il est autorisé aux deux sexes de dévoiler leur poitrine sur la plage), dans les faits, l’exposition de la poitrine féminine est connotée de manière bien plus érotique et scandaleuse. Il y a donc un jeu de voilement/dévoilement propre aux parties érotisées du corps féminin.

En haut, pantalons de femmes, en bas, pantalons d'hommes (images tirées du site de la Redoute et prises au hasard). Remarquons aussi la position plus instable des femmes

En haut, pantalons de femmes, en bas, pantalons d’hommes. Remarquons aussi la position plus instable des femmes. Images prises au hasard sur le site de la Redoute

Dans d’autres cultures (notamment les cultures musulmanes contemporaines, mais pas seulement), ces parties érotisées doivent être camouflées, notamment les cheveux. Or, les injonctions à dévoiler ou à voiler le corps féminin ne sont que les deux faces de la même médaille : le corps des femmes est érotisé et ne leur appartient pas. Soit il faut le dissimuler pour ne pas émoustiller les hommes, soit il faut au contraire l’exposer (mais de manière suggestive) pour leur plaire.

Mouvements bassin

En haut : mouvement de bascule du bassin
En bas : mouvement de rotation du bassin

Nous avons vu précédemment que les talons aiguilles « embellissent » les femmes. Non seulement ils rendent la démarche des femmes incertaine, mais ils mettent également en avant les hanches et les fesses des femmes. Les talons aiguilles renforcent le basculement et la rotation du bassin lors de la marche, autrement dit ces chaussures obligent les femmes à davantage se déhancher et sortir les fesses42.

Des interventions de chirurgie esthétique permettent d’augmenter la taille des seins et des fesses. Il y aurait eu entre 286 000 et 297 000 actes d’augmentations mammaires aux Etats-Unis en 2014, ce qui en fait la première ou deuxième intervention de chirurgie esthétique la plus répandue dans ce pays43–45. En France, il y en aurait eu 40 000 en 2014, ce qui en fait la première procédure de chirurgie esthétique45. Par ailleurs, l’augmentation des fesses par chirurgie a le vent en poupe : entre 2012 et 2013, le nombre d’interventions a augmenté de 58% aux Etats-Unis38.

Enfin, notons que depuis le début du XXème siècle, un certain nombre de pratiques, autrefois réservées au monde de la prostitution ou de la pornographie, se banalisent dans la population féminine globale, comme si le modèle de beauté des femmes occidentales devait être celui de la « putain » (à opposer à celui de la « maman »). Au XIXème siècle, le maquillage, et en particulier le fard à joues, était associé au monde du théâtre et de la prostitution46. Il s’est étendu au reste de la population pendant les années 1920. Les augmentations mammaires proviendraient également du monde de la prostitution, et plus précisément du système prostitutionnel mis en place par l’armée américaine au Japon après la seconde guerre mondiale47 : les soldats américains auraient trouvé les seins des prostituées japonaises trop petits. Les médecins japonais auraient alors proposé de remédier à ce « problème » en injectant de la silicone (non encapsulée) dans la poitrine de ces femmes, après avoir essayé la paraffine et le lait de chèvre.  Cette pratique (très néfaste pour la santé, et dangereuse) aurait ensuite été importée aux Etats-Unis, et commença à s’y développer dans les années 1960. Par la suite, les implants remplacèrent les injections. Enfin, les nouvelles tendances pour « embellir » ses organes génitaux, comme l’épilation pubienne, la nymphoplastie ou le blanchiment anal et vaginal, sont très probablement influencées par la pornographie.

En conclusion, il y a une tendance de plus en plus forte depuis le début du XXème siècle pour que les femmes se conforment à un idéal qui exprime la disponibilité sexuelle. On les incite notamment à adopter des pratiques au départ cantonnées aux milieux de la prostitution et de la pornographie. Suggérer la disponibilité sexuelle est différent du fait d’exprimer son désir sexuel, comme nous allons le voir par la suite.

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L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – une mobilité réduite

femme montagne

Partie 1 : Introduction

Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace

Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé

Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire

Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs

Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – souffrir pour être belle

Partie 8 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine

Partie 9 : Conclusion

Comme je l’ai dit en introduction de l’article précédent, le mythe de la beauté participe à la réduction de l’espace disponible pour les femmes. Cette réduction de l’espace présente deux aspects : 1. un espace personnel réduit (mis en exergue par un idéal de minceur) 2. une exploration de l’espace rendue difficile. Le premier aspect a déjà été traité, et cet article va donc parler de la valorisation d’une mobilité réduite chez les femmes.

Les femmes, notamment à cause du harcèlement de rue et de la peur des violences (notamment sexuelles), réduisent leurs mouvements dans l’espace public (voir par exemple :  le genre et l’espace, les mythes sur le viol et la liberté des femmesune ville faite pour les garçonsla ville durable creuse les inégalités ou encore la ville à l’épreuve du genre). Or les normes de beauté s’opposent également à l’exploration de l’espace par les femmes.

En effet, quel accessoire représente le plus la sensualité que les talons aiguille ? Et quelle tenue exprime plus la féminité que la jupe ? Nous verrons que ces accessoires de la féminité ont des effets néfastes sur la mobilité des femmes.

Modification de la posture et de la démarche

louboutinLes pieds sont la partie du corps des femmes qui est la plus fréquemment objet de fétichisme ; le fétichisme touche également beaucoup les chaussures1. Le fétichisme serait beaucoup plus répandu chez les hommes que chez les femmes (en tout cas dans les populations cliniques, le fétichisme étant encore considéré comme une maladie mentale), même si en l’absence de données sur la prévalence dans la population, l’ampleur de cette différence reste inconnue15,16. Les études montrent que, hommes comme femmes, trouvent les femmes plus attirantes quand elles portent des talons plutôt que des chaussures plates2. La probabilité qu’un homme entre en contact avec une femme augmente parallèlement avec la taille de ses talons3. Par ailleurs, une femme est jugée plus attirante si elle a des petits pieds4 (peut-être parce que des petits pieds évoquent l’enfance). Or les talons aiguille donnent l’illusion de pieds plus courts.

Pourtant les chaussures à talon réduisent très fortement la mobilité. Des mesures objectives confirment ce dont on se doute : les chaussures à talon haut sont le type le chaussure le plus instable, celles avec lesquelles le pied a le plus de risques de basculer si on le place mal5. Elles modifient l’ensemble de la posture, qui devient alors également plus instable, en remontant le centre de gravité vers le haut du corps6.

Par ailleurs, le talon aiguille modifie considérablement la démarche : il diminue la vitesse de marche et réduit la longueur des enjambées, forçant les femmes à marcher à petits pas7–9. La cadence est ainsi augmentée : les femmes sont obligées de faire un plus grand nombre de pas par minute2. Les femmes qui portent des talons présentent également plus de contraintes dans leur démarche (elles peuvent faire moins de mouvements)9. Elles ont également tendance à soulever le pied d’un bloc, plutôt que de faire un mouvement de bascule du talon aux orteilles9. De plus, les chaussures à talon rendent la marche quasiment impraticable sur des sols irréguliers comme des pavés. De manière générale, ces chaussures sont inconfortables et induisent une importante fatigue musculaire, ce qui réduit la mobilité de celles qui les portent6. Les douleurs chroniques aux pieds, ainsi que plusieurs problèmes orthopédiques (oignons, cors, durillons), sont plus fréquents chez les femmes âgées que chez les hommes âgés, ce qui pourrait être dû au moins en partie au port fréquent de chaussures  à talons hauts10 (dans les faits, c’est difficile à démontrer, car en Occident quasiment toutes les femmes âgées ont porté à un moment où à un autre des talons aiguille).

démarche chaussures

Le port des talons aiguilles modifie la démarche, en réduisant notamment la longueur des enjambée

Notons que la démarche des femmes qui ont l’habitude de porter des talons hauts est durablement modifiée, même si elles marchent pieds nus11. En effet, leurs mollets sont plus sollicités durant une marche pieds nus, que ceux de femmes ne portant pas habituellement des talons. Leur démarche – même en l’absence de talons – est donc moins efficace, puisqu’elle requiert plus d’énergie pour faire le même trajet. Par ailleurs, ces modifications de la démarche pourrait conduire à termes à des troubles musculo-squelettiques10.

Au vu de ces faits, il n’est donc pas étonnant que le port de chaussures à talon (avec un talon d’au moins 2,5 cm) soit associé à un plus grand risque de chute. Cela a été démontré chez les femmes âgées (le risque est alors quasi-doublé)5, mais on peut supposer qu’il en va de même chez les femmes jeunes. Aux Etats-Unis, les femmes âgées de 20 à 29 ans sont celles qui connaissent le plus grand nombre de blessures (généralement des foulures ou des entorses) dues aux chaussures à talons (0.03% d’entre elles auraient été blessées de cette façon en 2011)10, probablement parce qu’elles en portent plus souvent que le reste de la population, ou parce qu’elles sont plus inexpérimentées. Par ailleurs, dans ce même pays, les blessures dues aux chaussures à talon auraient quasiment doublé en 10 ans avec une estimation d’environ 7000 blessures en 2002, contre 14 000 blessures en 2012 (et un pic en 2011 avec 19 000 cas)10. Notons qu’il y aurait une tendance vers des talons de plus en plus hauts, avec de plus en plus de créateurs proposant des talons supérieurs à 15cm.

Jimmy Choo talons

Ce graphique représente la taille des talons des chaussures de la marque Jimmy Choo les plus souvent portées par les stars lors d’événements publics, au cours du temps

De la même manière, une jupe serrée modifie la démarche des femmes : démarche plus lente, moins énergique, à petit pas, avec un soulèvement des pieds comme étant des blocs, une réduction du balancement des bras et une contrainte des mouvements9.

Une démarche de vulnérabilité

Quelques études ont cherché à déterminer quelles caractéristiques de la démarche donnent un air de vulnérabilité aux femmes9,12. Les auteur∙ices∙s font remarquer que les agresseurs n’attaquent pas leur victime au hasard, mais choisissent celles qui ont l’air le plus fragile. Iels ont pu établir, en montrant des vidéos de femmes marchant à des participant·e·s, que les femmes qui marchent lentement, à petits pas, de manière peu énergique, en soulevant les pieds comme étant d’un seul bloc, sans balancer les bras et en contraignant leurs mouvements, sont celles qui sont perçues comme les plus vulnérables. De la même façon, les femmes qui portent une jupe serrée (plutôt qu’un pantalon ou un legging) et/ou des talons hauts (plutôt que des chaussures plates) sont jugées comme étant plus vulnérables9. Si les femmes qui portent ces vêtements ont l’air plus vulnérables, ce serait justement parce que les jupes serrées et les talons aiguille modifient la démarche, conférant une apparence de fragilité à celles qui portent ces habits (et pas qu’une apparence, d’ailleurs, puisque ces vêtements restreignent réellement la mobilité).

Une auto-surveillance et un enfermement

femme véloPar ailleurs, la jupe, si elle est relativement courte, oblige à serrer les jambes en position assise, pour qu’on ne voie pas la culotte. Il y a quelques années, un témoignage avait fait grand bruit : une Néerlandaise racontait comment elle s’était faite interpeller par un policier à New-York, ce dernier l’accusant de distraire les automobilistes car elle portait une jupe en vélo… La peur de dévoiler ses sous-vêtements quand on porte une jupe à vélo est telle qu’elle a donné naissance à des stratégies comme l’astuce de la pièce et de l’élastique ou le développement d’une pince spéciale appelée « Poupoupidou ». Le risque de dévoilement causé par la jupe à vélo explique également pourquoi les vélos pour femmes n’ont pas de barre horizontale.  Pour la même raison, la jupe oblige à adopter une certaine position quand on se baisse. Il faut aussi prendre garde à ce qu’elle ne se soulève pas les jours de grands vents. De même, le jean taille-basse, risque de dévoiler les fesses de celles qui le portent si elles ne font pas assez attention à la manière dont elles se baissent… En d’autres termes, la jupe et d’autres vêtements féminins obligent les femmes à constamment faire attention à leur posture, afin de ne pas dévoiler ce qui ne doit pas l’être. On retrouve donc l’idée d’autodiscipline constante : comme la surveillance du poids, certains vêtements féminins induisent une auto-surveillance permanente de sa posture chez les femmes, aboutissant à une contrainte de mouvements et une perte de mobilité.

femme tour

La beauté, un enfermement pas que physique…

Cette auto-surveillance, générée par ces vêtements mais également par d’autres pratiques comme la surveillance du poids est une forme d’enfermement mental. Les talons aiguille empêchent les femmes de se mouvoir facilement, mais devoir constamment vérifier sa posture, son alimentation, sa coiffure ou son maquillage interdit également leur esprit de s’aventurer dans divers domaines, intellectuels, artistiques ou relationnels. Comment facilement approfondir certains sujets, développer des performances (artistiques, sportives…), ou aller à la rencontre d’autrui, quand notre esprit est totalement ou partiellement occupé à surveiller notre corps ? La réduction de la mobilité physique provoquée par les pratiques de beauté s’accompagne donc en quelque sorte d’une réduction de la mobilité psychologique. Les femmes qui veulent vraiment être belles et y consacrer les efforts nécessaires ne peuvent pas laisser leur esprit vagabonder à d’autres choses. Les études de psychologie sociale vont dans ce sens, puisqu’il a été montré que les femmes qui ont tendance à voir leur corps comme un objet et qui sont donc plus préoccupées par leur apparence, sont en moyenne peu ouvertes à l’expérience13. L’ouverture à l’expérience est un trait de personnalité qui comprend la curiosité intellectuelle, ainsi que l’ouverture aux rêveries et aux sentiments. De plus, en situation « auto-objectivante » (une situation qui pousse à plus se percevoir comme un objet sexuel et par conséquent à plus se surveiller), comme lorsqu’on porte un maillot de bain, les performances à des exercices intellectuels (comme un test de mathématiques) diminuent14. Tout cela suggère bien que l’auto-surveillance induite par le mythe de la beauté consomme beaucoup d’énergie mentale, qui ne peut donc pas être allouée à d’autres activités.

En conclusion, est-ce vraiment un hasard si les chaussures et vêtements « sexy » et « féminins » sont ceux qui restreignent la mobilité des femmes, et leur donne une démarche peu assurée ? On peut supposer que c’est justement cette vulnérabilité conférée par ces vêtements, cette démarche incertaine et instable, qui est érotisée et qui rend donc les femmes « belles ». Nous verrons néanmoins plus tard que les talons aiguille, et les vêtements féminins (souvent serrés ou dévoilants), mettent également en avant les parties sexualisées du corps des femmes (hanches, fesses).

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L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – une faible occupation de l’espace

Brienne de Torth

Brienne de Torth, une guerrière à la carrure impressionnante (l’actrice qui l’interprète dans la série fait 1m91), aux grandes mains et aux membres musclés, n’est pas une héroïne habituelle… Elle est d’ailleurs décrite comme très laide dans les livres et la série A Game of Thrones.

Partie 1 : Introduction

Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté

Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé

Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire

Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs

Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – souffrir pour être belle

Partie 8 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine

Partie 9 : Conclusion

J’ai écrit il y a quelques années déjà un article sur le genre et l’espace qui démontrait qu’occuper beaucoup d’espace est un attribut des dominants. Les puissants et les riches ont de grandes maisons, des grosses voitures, de grands bureaux. On leur laisse également plus d’espace personnel et on se tient éloignés d’eux. Les dominé·e·s libèrent de la place aux dominants quand ces derniers s’approchent d’eux, s’écartant et leur laissant spontanément un plus grand espace personnel. J’ai montré dans cet article que les femmes ont droit à moins d’espace que les hommes : elles ont de plus petites voitures, elles adoptent des positions plus repliées (jambes et bras croisés) que les hommes qui, eux, s’étalent. On laisse aux femmes moins d’espace personnel et on les touche plus fréquemment. Enfin, le harcèlement dans la rue est un moyen de contrôle des femmes par les hommes, qui se sentent par conséquent moins libres de se mouvoir et d’explorer l’espace public. J’expliquai que cette différence dans l’occupation de l’espace, loin d’être anodine, était révélatrice du statut subordonné des femmes par rapport aux hommes.

Cette occupation réduite de l’espace comprend donc deux aspects : un espace personnel réduit (le corps féminin lui-même doit occuper une petite « bulle d’espace »), et une exploration de l’espace public rendue difficile. Je montrerai comment le mythe de la beauté participe lui aussi à cette réduction de l’espace des femmes, et les deux aspects seront abordés dans deux articles différents. Dans celui-ci, j’expliquerai comment une femme considérée comme « belle » et « sexy » se doit de prendre le moins de place possible avec son corps.

Le corps idéal est menu et frêle

Ce n’est un secret pour personne : l’idéal de beauté en Occident est celui de la minceur pour les femmes. Cet idéal de minceur est doublé d’un idéal de fermeté et de tonicité, mais la musculature des femmes ne doit pas être trop volumineuse, en tout cas moins que celle des hommes1. L’obsession anti-graisse serait née dans les années 1920-1930 en France, et dans les années 1950 aux Etats-Unis2.

Hercule et Meg

Dans le dessin-animé Hercule, le dimorphisme au sein du couple formé par Hercule et Meg est très marqué

Cet idéal de la minceur pour les femmes est à opposer à celui des hommes, celui de la musculature3. Être musclé est fortement valorisé chez un homme, et dès l’enfance, les petits garçons aspirent à avoir un corps massif et puissant4,5. Ce modèle de musculature semble être de plus en plus exigeant, puisque par exemple les modèles de Playgirl (magazine américain représentant des hommes nus) ont gagné en musculature au cours des dernières décennies6.

On peut aussi rapidement évoquer le fait que chez les hétérosexuel∙le∙s, il y a clairement une recherche d’un dimorphisme au niveau de la taille : les hommes recherchent des partenaires plus petites qu’eux, et les femmes des conjoints plus grands qu’elles7,8. Les femmes qui recherchent les hommes les plus grands, et les hommes qui recherchent les femmes les plus petites, sont en moyennes plus attaché∙e∙s aux rôles traditionnels masculins7. Notons que les personnes de grande taille (hommes comme femmes) sont perçues comme plus intelligentes, plus dominantes, plus affirmées, plus influentes et plus ambitieuses que les personnes de petite taille9,10. Cela suggère que ce dimorphisme de taille qui est recherché correspond au moins en partie à un différentiel de pouvoir.

barbie

La poupée Barbie est un jouet extrêmement populaire

L’idéal de la minceur pour les femmes est omniprésent, et il s’attaque aux fillettes dès leur plus jeune âge. La filiforme poupée Barbie, l’un des jouets les plus célèbres au monde, cible les petites filles dès l’âge de 3 ans, et sa principale concurrente, Bratz, dès l’âge de 5 ans. Une étude israélienne portant sur 60 filles âgées de 7 à 12 ans indiquent qu’en moyenne celles-ci possédaient 6 poupées Barbie et 3 poupée Bratz11. Dans une autre étude, américaine cette fois-ci,  85% des 40 petites filles interrogées, âgées de 3 ans et demi à 5 ans et demi, jouaient à la Barbie. En moyenne, elles possédaient 5 poupées12. Dans les années 1990, Mattel estimait que 99% des petites filles américaines âgées de 3 à 10 ans possédaient au moins une poupée Barbie13.

L’idéal de la minceur se transmet aussi via les médias, en particulier via les magazines féminins. En réalité, cet idéal se serait établi pendant l’entre-guerre grâce à ces magazines, points de rencontre entre mode et médecine2. Ces magazines sont à l’heure actuelle encore très populaires : environ 26% des filles âgées de 10 à 18 ans lisent au moins deux fois par semaine un magazine de mode14. Une enquête de 2002 auprès de 536 femmes américaines, âgées de 18 à 26 ans, montre que 60% d’entre elles lisent ces journaux au moins une fois par mois15. Et ces revues évoquent très fréquemment la question de la minceur et de la perte de poids. Ainsi, dans les 10 magazines les plus lus par les femmes, il y a 10 fois plus de contenu sur les régimes et la perte de poids que dans les 10 magazines les plus lus par les hommes16. Les quelques contenus « beauté » des magazines lus principalement par les hommes portent davantage sur la forme du corps, et en particulier sur les moyens de gagner en musculature, que sur la perte de poids. Une étude de 199417 a montré que sur une période de 6 mois, on pouvait dénombrer dans un magazine mensuel pour femmes près de 11 articles en moyenne sur la perte de poids (et même 15 dans les magazines spécialisés dans la mode). Dans les magazines pour hommes, on en dénombrait en moyenne moins de 1. Néanmoins, l’étude constatait une diminution de cet écart sur une période de 12 ans (de 1980 à 1991). Enfin, selon une étude de 199918, 33% des couvertures de magazines pour femmes mentionnait un régime, et 23% parlait d’exercices physiques. Aucune des couvertures de magazines pour hommes ne contenait de tels messages. Par ailleurs, 94% des couvertures des magazines féminins et 50% des couvertures des magazines masculins représentaient une jeune femme mince. Clairement, les deux types de magazines rappellent à quoi les femmes doivent ressembler et ce que les hommes doivent rechercher. D’autres études montrent que dans les magazines pour femmes, même ceux consacrées à la santé et au bien-être, la minceur occupe une place centrale19–23.

Magazines féminins

Comment maigrir : un thème récurrent dans les magazines féminins

Par ailleurs, les autres médias sont également concernés par cette ubiquité de la minceur féminine, comme le montrent par exemple des études sur les séries télévisées24,25 et les jeux-vidéos26.

L’idéal de la minceur se reflète également dans son négatif, à savoir la forte stigmatisation des personnes en surpoids ou obèses, qui se manifeste par des discriminations diverses, des insultes ou du harcélèment27–29. Si les personnes des deux sexes qui sont grosses ou obèses subissent cette stigmatisation, il semblerait que la question du poids impacte encore plus les femmes que les hommes. Une étude de 198830 montre que les femmes ont plus fréquemment eu l’impression que leur poids était un frein à l’accomplissement de plusieurs actes de la vie quotidienne, comme se mettre en maillot de bain, aller à une soirée, pouvoir louer une maison ou un appartement, obtenir un travail ou être considéré comme sexuellement attirante. Une autre étude qualitative de 2001 suggère également que les femmes rencontrent plus fréquemment des expériences stigmatisantes à cause de leur poids que les hommes27. Une autre, de 2008, indique aussi que les femmes subiraient plus de discrimination à cause de leur poids que les hommes31. Par exemple, 8,6% des femmes en surpoids (25<IMC<30) rapportent avoir subi au moins une forme de discrimination institutionnelle dans leur vie (cadre médical, professionnel, etc.) ou régulièrement des discriminations interpersonnelles (commentaires négatifs…) contre 3,5% des hommes en surpoids. Pour l’obésité modérée (30≤IMC<35), on trouve les chiffres de 20,6% pour les femmes contre 6,1% pour les hommes. Enfin, pour l’obésité sévère, ces chiffres sont de 45,4% pour les femmes contre 28,1% pour les hommes.

Miss America

Morphologie des Miss America au cours du temps (source)

L’idéal de la minceur s’est amplifié ces dernières décennies. Les femmes représentées dans les médias sont devenues de plus en plus minces. En analysant les couvertures de magazines de mode adressées aux femmes, publiés de 1959 à 1999, des psychologues ont pu démontrer l’existence d’une chute significative du poids des mannequins durant les années 1980 et 199032. Il en va de même pour les playmates des couvertures de Playboy entre 1959 et 19896,33–35. A partir des années 1980, 99% des playmates de Playboy auront un IMC inférieur à 20, et 29% un IMC inférieur à 17.5, ce qui correspond au critère d’anorexie selon l’OMS6.  Cette tendance à la minceur est également observée pour les concourantes et les gagnantes à Miss America6,34,35. Parallèlement, le nombre d’articles incitant à maigrir se multiplie dans les magazines féminins pendant cette période34,35. En revanche, une étude suggère que le poids des playmates de Playboy se serait stabilisé depuis les années 1990, probablement parce qu’il aurait atteint un seuil en-dessous duquel il n’est plus vraiment possible de descendre33. Cependant, d’autres travaux indiquent qu’entre les années 1990 et 2000 il y aurait eu une augmentation des représentations de femmes très minces (mensuration : 33-22-33 en pouces — 84-56-84 en cm) sur les couvertures de Playboy, au détriment de femmes avec des mensurations égales à 34-23-34 (86-58-86 en cm) 36. Alors que la « femme idéale » était de plus en plus mince, la stigmatisation des personnes obèses se renforçait37.

Pendant ces décennies, alors que l’idéal de minceur progressait, en parallèle, le poids des femmes occidentales augmentait, si bien que l’écart entre les femmes « idéales » et les femmes réelles n’a cessé de se creuser6,38. Ainsi, entre 1995 et 1997, l’IMC moyen d’une playmate de Playboy était de 18 alors que celui d’une femme américaine ou canadienne tournait autour de 23-256. Par ailleurs, une étude toute récente semble indiquer qu’il est plus difficile d’être mince aujourd’hui que dans les années 1980, en tout cas aux Etats-Unis39. Plus précisément : avec la même alimentation et le même niveau d’exercice physique, un·e américain·e a aujourd’hui un IMC supérieur de 2,3 points par rapport à celui qu’iel aurait eu dans les années 1980. Difficile d’en connaître la raison (changement dans la flore intestinale ? polluants ? prise de médicaments ?), mais toujours est-il que ce facteur s’ajoute à la difficulté croissante des femmes à atteindre le poids considéré comme idéal. La grande majorité des femmes ne peuvent ressembler aux mannequins des magazines que si elles s’affament.

IMC miss America

L’IMC moyen des Américaines a augmenté au cours des dernières décennies, tandis que celui des gagnantes à Miss America a eu tendance à diminuer, sauf vers les années 2000 où il semble avoir augmenté à nouveau (source).

On peut aussi mettre en lien la tendance à idéaliser des corps féminins de plus en plus maigres avec celle à idéaliser des corps masculins de plus en plus musclés et massifs6. Les autrices d’une étude de 1999 concluaient : « La différence en termes de dimensions entre les corps masculins et féminins dépeinte par les médias dans les années 1990 [est] colossale, tandis que la différence de corpulence entre femmes et hommes américains âgés de 18 à 24 ans [est] en réalité assez faible. »

Une anxiété palpable chez les femmes

Il n’est donc pas étonnant que la plupart des femmes se sentent trop grosses, et qu’il existe une grande différence entre hommes et femmes dans le contrôle du poids, la peur d’être en surpoids et l’anxiété liée à l’alimentation30,40. Ainsi, une étude internationale de 200541 indique que dans les 22 pays étudiés (des pays d’Europe de l’Ouest, de l’Est, les Etats-Unis, mais aussi quelques pays asiatiques et d’Amérique latine), les femmes se trouvent, de manière systématique, plus fréquemment grosses que les hommes, et essayent plus souvent qu’eux de perdre du poids. Par exemple, 13% des hommes français et 28% des hommes belges pensent être en surpoids, contre 38% des femmes françaises et 59% des femmes belges. Par ailleurs, les hommes commencent à se percevoir comme étant en surpoids seulement quand ils atteignent un poids vraiment important (la majorité ne se sentira en surpoids que quand ils feront partie des 20% ayant les IMC les plus important de la population), alors même qu’un pourcentage relativement important (20-30%) de femmes avec une morphologie normale pensent être grosses. Par ailleurs, dans une étude de 199342 où des adolescentes et jeunes adultes britanniques blanches et d’origine asiatique ont été interrogées sur leur comportement vis-à-vis de leur poids, 70% des participantes blanches et 54% des participantes originaires d’Asie disaient souhaiter perdent du poids.

maillot

Ce désir de maigrir concerne aussi les adolescentes, et mêmes les petites filles. Une enquête43 sur des adolescent∙e∙s canadiennes montre que 35% des filles de 4ème souhaitent être plus minces (contre 4% des garçons). Une autre sur des enfants et adolescentes américaines âgées de 8 à 12 ans montre que 30% des filles ayant un poids normal voulait maigrir (contre 13% des garçons)44. Entre 28% et 55% des fillettes souhaiteraient être plus minces, contre 17 à 30% des petits garçons5,45. Les différences entre filles et garçons concernant leur image corporelle émergeraient dès l’âge de 8 ans45.

Que font donc ces femmes, ces adolescentes et ces petites filles qui se sentent trop grosses ? Tout naturellement, elles se « prennent en main ».  Ainsi, au moment de l’enquête de 2005 citée ci-dessus, 39% des femmes françaises (contre 10% des hommes français) et 50% des femmes belges (contre 21% des hommes belges) étaient en train d’essayer de perdre du poids41. Dans les études américaines, la proportion de femmes adultes étant en train d’essayer de perdre du poids au moment de l’enquête varie entre 38% et 59%41,46–48 (25-30% pour celles qui ont un poids normal ou faible : IMC ≤ 2547,49). Chez les hommes adultes américain, ce pourcentage est de l’ordre de 25%41,46,47 (6-9% pour un IMC ≤ 2547,49).  Selon une enquête, 58% des femmes américaines contrôlent leur poids (48% pour maigrir, 10% pour ne pas grossir)49. Une étude50 combinant des données provenant de 4456 adolescentes et jeunes adultes américaines (90% blanches et toutes filles d’infirmière ou d’infirmier), âgées de 14 ans à 22 ans, donne ce chiffre élevé : 78% d’entre elles contrôlaient leur poids au moment de l’enquête, 54% dans le but de maigrir, 24 % pour maintenir son poids. Chez les adolescentes américaine seules (14-18 ans), on trouve également ce chiffre de 78% (62% pour maigrir, 16% pour maintenir son poids) (contre 40-50% des adolescents dont seulement 23-28% pour maigrir)51. Parmi les filles canadiennes de 4ème, 66% ont déjà essayé de perdre du poids dans le passé (contre 30% des garçons) et 41% sont en train de tenter de perdre du poids au moment de l’enquête (contre 9% des garçons)43.

Une échelle a été mise en place par des psychologues pour mesurer la volonté de devenir mince (en anglais : “drive for thinness”)52. On demande aux personnes interrogées si elles se reconnaissent dans des affirmations comme « J’exagère l’importance du poids », « Je suis terrifié∙é∙e à l’idée d’être en surpoids », « Je fais des régimes », etc. De la même manière, il existe une échelle pour mesurer la volonté à être musclé∙e (« J’aimerais être plus musclé∙e », « J’essaye de consommer autant de calories que possible », « Je prends des suppléments protéinés », etc.)3. Sans surprise, les femmes et les adolescentes ont un score significativement plus élevé que les hommes et les adolescents pour la volonté à être mince53,54, alors que les hommes et les adolescents ont un score significativement plus élevé sur l’échelle de la volonté d’être musclé∙e3,53.

L’anorexie mentale, qui est une forme extrême et pathologique du contrôle du poids, touche plus fréquemment les femmes que les hommes (en particulier les jeunes femmes âgées de 15 à 19 ans)55. Le chiffre de 90% de femmes parmi les patientes anorexiques revient très souvent dans la littérature, et c’est d’ailleurs celui qui est donné dans l’ouvrage de référence pour la psychiatrie, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders)56,57. En réalité, les études sur la prévalence de l’anorexie mentale donnent des résultats variables en fonction des pays étudiés, de la méthodologie employée, ou de la définition de l’anorexie utilisée (définition stricte – tous les critères, donc l’aménorrhée, sont remplis – ou plus large – seuls quelques critères sont remplis). Dans tous les cas, elles indiquent que les femmes sont plus touchées que les hommes55. Par exemple, selon deux études58,59, 0.9% des femmes adultes américaines et européennes disent avoir été anorexiques au moins à un moment de leur vie (définition stricte de l’anorexie), contre 0.3% des hommes adultes américains et 0% des hommes européens. Pour l’ensemble des troubles alimentaires, on trouve en Europe une prévalence de 3.7% chez les femmes et 1.2% chez les hommes sur la vie entière58. Si l’anorexie au sens stricte du terme est donc relativement rare, l’anorexie au sens large serait beaucoup plus courante, sans parler des autres troubles alimentaires56. Précisons au passage que les anorexiques maigrissent souvent au point de s’éloigner de l’idéal de minceur. Néanmoins, l’anorexie a tout de même un rapport avec l’idéal de la minceur. Par exemple, cette maladie commence souvent par un banal régime dans le but de perdre quelques kilos « en trop»60. Par ailleurs, les anorexiques sont souvent obsédées par le contrôle et la discipline de leur corps (plus que par le fait d’acquérir une belle apparence) et détestent la graisse de leur corps féminin, ce qui est quelque chose que l’on trouve de manière générale dans l’idéal de minceur et le contrôle du poids (j’en reparlerai plus tard)60. L’anorexie et les autres troubles du comportement alimentaire, ne seraient donc pas une rupture, mais une continuité dans ce que vivent l’ensemble des femmes : la haine de son corps, le désir de le contrôler, la peur de la nourriture et l’interdiction de trop manger.

Les pratiques pour maigrir

homme et femme courant

Les femmes et les hommes hétérosexuels n’ont pas les mêmes motivations à faire du sport

Les pratiques les plus fréquemment employées pour perdre du poids sont le régime et l’exercice physique47. Près de la moitié des filles de 8-9 ans ont déjà fait un régime (contre 37% des garçons) et 61% font souvent ou très souvent de l’exercice pour maigrir (55% des garçons)5. Près de la moitié des adolescentes et jeunes adultes américaines âgée de 14 à 22 ans ont été au régime au cours de l’année passée50.  Environ la moitié s’exerce au moins une fois par semaine dans le but de maigrir, dont  14% plus de 5 jours par semaine. Les hommes font aussi de l’exercice physique, mais il a été démontré que leurs motivations ne sont pas les mêmes que celles des femmes. Si les hommes hétérosexuels sont plus motivés que les femmes et les hommes homosexuels par l’esprit de compétition, les femmes hétérosexuelles en revanche expriment plus de motivations liées au contrôle du poids et au souci d’une belle apparence61.

A côté de ces techniques « classiques », il existe des méthodes plus dangereuses pour la santé comme les méthodes de purgation (se faire vomir, utiliser des laxatifs ou des diurétiques), prendre des pilules amaigrissantes ou encore jeûner et sauter des repas47. Plusieurs études montrent qu’une proportion, faible mais non négligeable (6-7%) d’adolescentes et de jeunes femmes utilise ces techniques dangereuses, contre 3% des garçons et des jeunes hommes50,62. Une étude54 montre que les femmes ont significativement plus de chances que les hommes  d’avoir utilisé dans leur vie divers types de techniques dangereuses pour maigrir, comme jeûner, se faire vomir, utiliser des laxatifs, des diurétiques ou encore des pilules amaigrissantes. Ainsi, 42% des femmes avaient déjà utilisé des pilules amaigrissantes (contre 12% des hommes) et 24% avaient usé d’une méthode de « purgation » (contre 6% des hommes). La seule technique qui ne distinguait pas significativement hommes et femmes était l’exercice physique.

Visite au chirurgien esthétique

Visite au chirurgien esthétique (Visita al Cirujano Plástico), tableau de Remedios Varo (1960)

Une autre pratique pour se rapprocher de l’idéal de la minceur, plus extrême, se banalise : la chirurgie esthétique. La liposuccion est l’un des actes de chirurgie esthétique les plus fréquemment réalisé aux Etats-Unis et en France. Ainsi, selon American Society for Aesthetic Plastic Surgery, la liposuccion est la première pratique de chirurgie aux Etats-Unis avec 842 000 actes réalisés en 201463. Selon  l’American Society of Plastic Surgeons (la plus grande organisation de chirurgiens plastiques du monde), la liposuccion arrive en 3ème position des pratiques de chirurgie esthétique (après l’augmentation mammaire et la rhinoplastie) les plus souvent réalisées aux Etats-Unis, avec 211 000 actes en 201464. Les statistiques de l’International Society of Aesthetic Plastic Surgery65 pour 2014 place la liposuccion en 2ème place (après l’augmentation mammaire) aux Etats-Unis avec 243 000 interventions. En France, elle serait également le deuxième acte de chirurgie esthétique le plus pratiqué65. Des chercheuses ont étudié l’évolution de 1989 à 2007 des articles sur les méthodes pour perdre du poids, publiés dans les magazines féminins66. Elles ont pu montrer que le nombre d’articles consacrés à la chirurgie esthétique a considérablement augmenté depuis 1989, tandis que ceux consacrés à l’exercice physique ont diminué. Les articles consacrés aux régimes ont également diminué, de manière progressive, avec néanmoins une augmentation marginale entre 2003 et 2007. Ainsi la chirurgie esthétique est maintenant banalisée et perçue comme une méthode alternative aux régimes et à l’exercice physique pour se rapprocher de l’idéal de minceur, ce qui indique que les pratiques deviennent plus extrêmes.

Symboliques de la minceur

Mais pourquoi les femmes devraient-elles être minces ? Que représente cet idéal de la minceur et qu’enseigne-t-il aux femmes ?

D’abord, la minceur, c’est simplement le fait d’avoir une faible corpulence, d’avoir un corps qui ne prend pas beaucoup de place. Comme je l’ai déjà dit en introduction, on peut mettre ceci en relation avec le pouvoir lié à l’occupation de l’espace. Les dominants (notamment les hommes) occupent beaucoup d’espace, les dominé∙e∙s (notamment les femmes) peu. Est-ce vraiment un hasard si chez les hommes, l’idéal est celui d’un corps massif et musclé, et chez les femmes, celui d’un corps menu ? Ce différentiel de corpulence dans les idéaux de beauté représente très vraisemblablement un différentiel de pouvoir entre hommes et femmes. Il est d’ailleurs possible qu’il ne se contente pas de « représenter » une hiérarchie, mais qu’il la renforce réellement, en enseignant aux femmes qu’elles ne doivent pas prendre trop de place, qu’elles doivent ne pas être trop visibles, et aux hommes qu’ils peuvent occuper l’espace.

Homere Simpson

Homere Simpson, un personnage paresseux, bête et gros

Par ailleurs, la graisse représente la paresse ou la négligence quand la minceur représente la discipline, la volonté, le contrôle et la restriction. Les personnes obèses sont souvent qualifiées de « paresseuses »67.  La laideur de la graisse n’est pas seulement d’ordre esthétique : c’est une laideur morale. La sociologue Rossella Ghigi, qui a étudié l’histoire de la cellulite, note que, bien qu’il existât déjà auparavant des normes esthétiques liées au poids, ce n’est qu’au cours du 20ème siècle (années 1920-1930 en France), qu’est apparue cette connotation morale de la graisse2. Dès son « invention » dans les années 1920 en France, la cellulite a revêtu cette valeur morale : les femmes qui en présentaient avaient commis la terrible faute de s’être « laissées aller », d’avoir laissé leur corps suivre son évolution naturelle, et donc d’avoir été paresseuses et négligentes. Avant, ces dépôts graisseux que sont la cellulite, non pathologiques et tout à fait normaux puisqu’ils seraient présents chez 85 à 98% des femmes68, n’étaient même pas nommés.

Les philosophes Sandra Bartky et Susan Bordo ont réfléchi à cette notion de discipline qu’on requiert des femmes pour qu’elles soient « belles »60,69. Elles s’inspirent des travaux de Foucault, selon lequel, avec l’avènement des démocraties parlementaires, le pouvoir a pris une forme nouvelle. Le pouvoir ne s’imposerait plus par la force ou par la violence, mais à l’aide de pratiques disciplinaires directement tournés vers le corps. Dans Surveiller et Punir70, Foucault s’inspire de la métaphore du panoptique, un type de prison dans lequel un gardien est capable d’observer tous les prisonniers, sans que ceux-ci ne puissent le voir et donc savoir quand ils sont effectivement surveillés. L’effet de ce dispositif est d’induire chez chacun des détenus un « état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir ». Autrement dit, sachant qu’il peut être observé à n’importe quel moment, le prisonnier se surveille et s’autodiscipline constamment, sans que la force ne soit nécessaire. Selon Foucault, cette autodiscipline est la principale forme de pouvoir exercée dans les sociétés actuelles.

panoptique

Presidio Modelo: une prison cubaine panoptique ouverte entre 1927 et 1967 (source)

On peut faire remarquer que le pouvoir patriarcal s’exerce toujours par la force : les femmes sont massivement soumises à diverses formes de violence et à une importante exploitation économique. Néanmoins, en ce qui concerne le fonctionnement du mythe de la beauté, ce concept d’auto-surveillance avancé par Foucault, pourrait permettre de décrire assez précisément l’état d’esprit des femmes qui cherchent à maigrir, ou de celles qui sont de manière générale impliquées dans leur apparence. Mona Chollet cite dans Beauté Fatale71 un article du magazine ELLE paru en 2006 qui donnait des conseils pour « mincir sans y penser » et qui est illustre assez bien comment une femme peut sans cesse s’auto-surveiller si elle souhaite vraiment maigrir. Comme Mona Chollet le dit, bien loin de permettre de maigrir sans y penser, ces conseils permettaient au contraire d’y penser tout le temps : « se dresser sur la pointe des pieds en se brossant les dents », « contracter les abdominaux au volant », « serrer le ventre et les fesses dès qu’on y pense », etc.

Contrôler constamment son alimentation, résister aux appels des sucreries et du gras, maîtriser d’une main de fer ses désirs pour ces aliments, se tenir droite et rentrer le ventre, s’obliger à faire travailler ses muscles dès qu’on se trouve en position assise, faire attention à prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur, se laver à l’eau froide plutôt qu’à l’eau chaude, passer sa soirée à la salle de sport plutôt que devant la télévision, etc. : l’idéal de minceur induit bien un état de conscience particulier, qui aboutit à une auto-surveillance permanente chez les femmes, à laquelle il faut ajouter toutes les autres pratiques de beauté (aller vérifier régulièrement son maquillage, surveiller sa coupe de cheveux, contrôler ses expressions pour ne pas avoir trop de rides, ne pas oublier d’appliquer sa crème pour la peau avant de se coucher, etc.). L’idéal de la minceur, et les idéaux de beauté de manière générale, enseigne donc bien aux femmes le contrôle d’elles-mêmes et l’autodiscipline. Qui doit être contrôlé et discipliné ? Les subordonnées. Rossella Ghigi note que les femmes ont le devoir de se maîtriser, de se contrôler, de se discipliner elles-mêmes, quand les hommes ont le privilège de contrôler autrui2. Des études confirment que les femmes anorexiques ont souvent l’impression de ne pas pouvoir contrôler les évènements extérieurs et leur propre vie (surtout si elles ont été victimes de violences sexuelles, notamment d’inceste)72,73 ; faute de mieux, elles cherchent à contrôler drastiquement leur propre corps.

Faisons également remarquer que si les femmes ou les filles choisissent de s’autodiscipliner, c’est pour éviter d’être disciplinées par d’autres, tout comme le détenu s’autodiscipline pour éviter d’être puni par les gardiens de la prison. L’importante stigmatisation des femmes grosses ou obèses est une punition et permet d’avertir toutes les femmes de ce qui les attend si elles s’éloignent trop de l’idéal de la minceur. Les couvertures et le contenu des magazines servent également de rappels à l’ordre, et ce n’est pas pour rien que l’exposition à ces médias induit un changement des croyances et du comportement alimentaire, comme l’indique une méta-analyse de 2008 (autrement dit, les femmes qui lisent des magazines féminins surveillent plus leur alimentation)74. Les études montrent également que les adolescentes qui reçoivent des remarques sur leur poids, de la part de leurs parents ou de leurs camarades, le surveillent plus étroitement4,75.

Le dictateur

Les femmes anorexiques rapportent parfois qu’un « dictateur » intérieur leur aboierait des ordres pour maigrir

Ce processus d’autodiscipline semble suivre la dualité corps/esprit – femme/homme. Hilde Bruch, une psychiatre germano-américaine qui a travaillé pendant des décennies sur les troubles alimentaire et qui a été une pionnière dans ce domaine, rapporte que les anorexiques disent souvent qu’elles ont deux « sois » en elles76. Il y en d’une part un « fantôme », un « dictateur », un « petit homme » – une figure toujours masculine – qui leur interdit de manger. Ce soi masculin représente l’esprit et la volonté. Il est constamment en guerre contre un autre soi, inférieur : le soi dominé par les appétits, le soi incontrôlable, sans volonté. Ce soi est le corps et il est féminin. Mona Chollet cite un exemple allant dans ce sens dans Beauté Fatale71 : l’actrice Portia de Rossi, qui a joué dans la série Ally McBeal et qui a été anorexique a vu surgir, alors qu’elle n’était qu’une jeune adolescente et qu’elle débutait sa carrière de mannequin, une voix masculine dans sa tête. Cette voix la rappelait constamment à l’ordre, par des insultes et des ordres, dès qu’elle « se laissait aller » et que son corps reprenait le dessus.

Enfin, selon Naomi Wolf77, ce ne serait pas la minceur en elle-même qui serait sexy, mais avant tout la faim ressentie par les femmes lors des régimes. Les régimes apprennent aux femmes à considérer leurs besoins et leurs désirs comme peu importants, moins en tout cas qu’une belle apparence. Historiquement, en période de famine, les femmes ont toujours été privées les premières77. Et même en temps normal, les filles ont été moins nourries que les hommes, dans de nombreuses contrées à de nombreuses époques. « La nourriture est le symbole premier de la valeur sociale. Qui est socialement considéré est bien nourri » écrit Naomi Wolf. La philosophe Susan Bordo fait remarquer que les femmes ont traditionnellement un rôle nourricier : c’est elles qui cuisinent pour le reste de la famille. Leur rôle est d’alimenter les autres, de leur procurer du plaisir, pas de se nourrir elles-mêmes60. L’idéal de minceur, comme d’autres idéaux, leur apprend l’abnégation, le fait d’être tournée d’abord vers les autres que vers soi-même.

Réduction de l’espace, autodiscipline, contrôle et abnégation : voici quelques clés pour comprendre l’idéal de la minceur en relation avec la domination masculine. Néanmoins, la symbolique de la minceur est en réalité extrêmement complexe, et est traversée par encore d’autres enjeux. Des livres entiers y ont été consacrés60,78 ! Par exemple, la minceur exprime aussi l’activité face à la passivité, ou encore la force de l’esprit face au corps. Comme on l’a vu en introduction, les hommes ont depuis l’Antiquité été associés à l’esprit et à l’activité, et les femmes cotonnées aux notions de corps et de passivité. La minceur, voire l’extrême maigreur, peut être, pour les femmes, un moyen de s’opposer, au moins symboliquement, à ce modèle, de rejeter le rôle dans lequel on les a enfermées, de revendiquer des qualités spirituelles, en réduisant la masse (et donc métaphoriquement l’importance) de son corps pour devenir un pur esprit (même si cette opposition à ce modèle de féminité se base sur la haine de son corps de femme, qui est un sentiment typiquement féminin, distillé par le patriarcat ; les hommes n’ont pas besoin de nier leur corps pour se voir reconnaître un esprit)60. C’est en tout cas ce qu’expriment un certain nombre de femmes anorexiques60,78. On peut aussi ajouter que cet idéal de minceur (et son corollaire : la moralisation de la graisse) est apparu dans les années 1920 au moment où les femmes entraient massivement sur le marché du travail, ce qui peut signaler une modification de l’idéal de féminité : jusqu’au XIXème siècle, on attendait des femmes qu’elles soient avant tout des mères et des épouses, et l’idéal de la passivité primait. Au XXème siècle, les femmes sont aussi des travailleuses et des productrices, et leur corps se doit d’exprimer un certain idéal lié à l’activité60 (notons qu’après la seconde guerre mondiale, jusqu’au début des années 60, il y a eu un retour de l’idéal de la femme au foyer – au même moment, l’idéal féminin a un peu gagné en rondeurs, avant de redevenir plus mince par la suite). Enfin, nous verrons également plus tard que la minceur est également associée à la jeunesse, voire à l’enfance.

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L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Introduction

Jeune fille à la boîte de poudre

Jeune fille à la boîte de poudre, tableau de Lotte Laserstein

Cet article était à l’origine censé être une simple introduction à un article très long, faisant partie de la série sur l’objectivation sexuelle. J’ai décidé de le fragmenter pour une lecture plus aisée, et d’en faire une série d’articles sur l’impuissance comme idéal de beauté des femmes

Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace

Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté

Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé

Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire

Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs

Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – souffrir pour être belle

Partie 8 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine

Partie 9 : Conclusion

L’importance de la beauté pour les femmes

Les femmes de droiteComme nous l’avons vu dans la partie 1 sur l’objectivation sexuelle, plusieurs théoriciennes féministes ont discuté du fait que les femmes, dans les sociétés patriarcales, sont assimilées et réduites à leur corps. C’est ce qu’on appelle l’objectivation sexuelle. Comme les femmes sont identifiées à leur corps, elles sont essentiellement évaluées en fonction de leur apparence physique, au détriment de leur personnalité ou de leurs compétences. Andrea Dworkin le dit crûment dans son ouvrage Les femmes de droites1 : « l’intelligence [d’une femme] a moins d’importance que la forme de son cul ». Pour les hommes hétérosexuels, l’apparence physique est un critère d’attirance plus important qu’il ne l’est pour les femmes hétérosexuelles2,3. Dès les années 1960-1970, des études de psychologie sociale ont montré que les femmes laides étaient jugées plus négativement que les hommes laids4. Un chercheur concluait en 1970 que « les hommes laids sont perçus comme parvenant à mieux compenser leur laideur que les femmes [laides], c’est-à-dire que si on est laid, il vaut mieux être un homme qu’une femme ». Etant conscientes du fait que la laideur féminine est considérée comme une faute impardonnable, les femmes se préoccupent plus de leur apparence que les hommes. Elles expriment plus d’inquiétude à ce sujet5 et elles considèrent plus que les hommes que leur aspect physique joue un rôle important dans leur bien-être6. Une étude7 montre par exemple que, par rapport aux hommes hétérosexuels, ce qui motive les femmes hétérosexuelles et les hommes homosexuels à faire du sport est de se modeler une belle apparence physique. Au contraire, les hommes hétérosexuels sont plus motivés par l’esprit de compétition.

Susan Bordo

Susan Bordo

La philosophe Susan Bordo, dans l’introduction de son livre Unbearable weight8 (Un poids insupportable), évoque le dualisme corps-esprit qui a imprégné toute la philosophie occidentale depuis l’Antiquité (ici, une traduction d’une partie de son introduction). Malgré des variations au cours de l’Histoire, certaines constantes demeure : le corps est conçu comme séparé de l’esprit, et comme lui étant inférieur, moins noble. Il est considéré comme passif, une sorte de matière brute et stupide, sans volonté, qui se contente de répondre bêtement à des stimulations. Par ailleurs, ce dualisme est sexué : les hommes sont associés à l’esprit et au spirituel, les femmes au corps et au matériel. Toute sorte de dualités en résulte : homme/esprit/spirituel/culture/actif/raison contre femme/corps/matériel/nature/passive/émotion-sensation. Par ailleurs, l’esprit doit dominer le corps, irrationnel et sujet à des « caprices » (comme la faim, le désir sexuel, …), tout comme l’homme doit dominer la femme.

Dans l’Antiquité grecque, on retrouve cette dichotomie homme/femme à travers celle de la beauté/laideur. Dans son livre Histoire de la Laideur Féminine9, Claudine Sagaert explique qu’à cette époque, les femmes ont été pensées comme des êtres inachevés, incomplets et en mauvaise santé. Sans véritable esprit, elles sont assimilées avant tout à de la matière et à leur corps, à leurs capacités sexuelles et procréatrices. Elles sont donc bien objectivées sexuellement, pour rapprocher cette idée de ce concept actuel. Aristote écrit par exemple dans De la génération des animaux : « le mâle est séparé de la femelle car le principe du mouvement, qui est le mâle dans tous les êtres qui naissent, est meilleur et plus divin ; la femelle n’est que le principe qui représente la matière »10. Les grecs associent la laideur à la matière, car elle ne présente aucune forme. Par ailleurs, la conception athénienne de la beauté inclut non seulement l’apparence du corps, mais aussi  les qualités spirituelles : il n’y a pas de vraie beauté sans vertu et sans courage. Les femmes étant dépourvues d’esprit, elles ne peuvent être que laides. Tout au plus, peuvent-elles avoir un beau physique, une apparence de beauté, mais elles n’accèdent jamais à la beauté véritable. Cette conception a perduré jusqu’au Moyen-Âge, qui a également fait coïncider le bien et le beau, même si certains textes ont glorifié la beauté féminine. La femme y est décrite comme un être laid moralement, même si elle a une belle apparence. Si certaines femmes idéalisées pour leur chasteté, comme la vierge Marie ou les dames des romans de courtoisie, sont considérées comme belles, les femmes réelles sont perçues comme laides parce que leur corps est envisagé comme source de péché. C’est bien Eve, la tentatrice, qui a incité Adam à manger la pomme, et qui a donc provoqué le péché originel.

A partir du XVIIème siècle, cette conception de la laideur féminine a changé. On concède à la femme la possibilité de la beauté et de la santé, à condition qu’elle gère correctement son corps. Un corps féminin réglé par les menstruations, par les coïts et par les grossesses est un corps sain et beau. Si elle obéit à sa nature, la femme peut-être belle. En revanche, en ayant un comportement « déréglé », elle se dénature et s’enlaidit. On considère ainsi, de manière plus explicite, que la beauté (ou la laideur) d’une femme est lié à son comportement. Il n’est donc pas étonnant que les femmes qui n’étaient pas mères ou épouses, qui avaient des activités jugées non adaptées à leur sexe ou qui revendiquaient des facultés intellectuelles, aient été dites « laides ». Toutes celles qui remettaient en cause, de manière consciente ou non, l’ordre patriarcal se sont vu frappées du terrible stigmate de la laideur.

A partir du XXème siècle, la conception de la beauté prend un nouveau tournant. Avec l’avènement de la photographie, les images de la beauté se multiplient et deviennent plus réelles. Les femmes deviennent responsables de leur beauté : elles ont le devoir de « s’améliorer » à l’aide de différentes pratiques comme le maquillage, l’épilation, les régimes ou encore la chirurgie esthétique. Comme le dit l’anthropologue David le Breton11 : « La beauté est le fruit d’un effort, d’une construction, d’une savante mise en scène, et non une nature donnée généreusement, elle se bâtit, se rehausse, s’oriente selon certaines tonalités. Elle se mérite, il faut l’entretenir, la perfectionner, se tenir chaque jour à son chevet pour que son éclat ne ternisse pas ». Il y a de nouveau une notion morale sous-jacente : celles qui, comme la majorité des hommes, se contentent des soins d’hygiène, « se négligent », « se laissent aller ». Elles sont montrées du doigt comme étant non seulement laides, mais aussi coupables et paresseuses. Leur laisser-aller dans l’apparence dénote un manque de contrôle et de discipline.

Naomi Wolf

Naomi Wolf

Cette obligation à la beauté est l’une des conséquences les plus concrètes pour les femmes de l’objectivation sexuelle. Les différentes méthodes pour encourager les femmes à se comparer à des idéaux de beauté (et par conséquent, à se livrer à des pratiques de beauté néfastes) font partie de ce que Naomi Wolf nomme dans son célèbre livre The Beauty Myth12 (traduit en français par Quand la beauté fait mal) « Le mythe de la beauté ». Ce mythe de la beauté inclut aussi la façon dont les hommes sont encouragés à posséder la beauté.

Comme le fait remarquer Claudine Sagaert9, si les femmes doivent tendre vers la beauté, c’est parce que justement elles sont laides au naturel. A vrai dire, le corps non artificialisé des femmes est non seulement jugé laid, mais carrément monstrueux. Ainsi, plusieurs travaux de psychologie ont montré que les émotions engendrées par la pilosité féminine naturelle sont de l’ordre du dégoût13–16. Les résultats d’une étude de 200414 signalent que les personnes (hommes ou femmes) qui sont les plus hostiles à la pilosité féminine (ainsi que les femmes qui donnent le plus de raisons de s’épiler) sont celles et ceux qui étaient le plus sensibles au dégoût de manière générale. Cela indique clairement qu’une partie du corps féminin absolument normal, les poils, provoquent un fort sentiment de répulsion. Comme le notent les autrices de l’étude : « On se retrouve avec ce résultat, presque absurde, que les émotions engendrées par la présence de poils sur les aisselles des femmes s’alignent avec celles provoquées à la vue d’asticots dans de la viande ». Un autre travail portant sur des étudiantes américaines qui ont accepté de ne pas s’épiler pendant 10 semaines révèle qu’au moins la moitié décrivait spontanément leur propre pilosité comme dégoûtante13.

Quand on y réfléchit attentivement, cette situation semble invraisemblable. On sourit volontiers en s’imaginant un Moyen-Âge, souvent fantasmé et caricaturé, où des hommes hurleraient à la nature diabolique du corps des femmes. On écarquille les yeux de surprise quand on lit qu’il n’y a pas si longtemps, les hommes chinois trouvaient les pieds des femmes proprement répugnants s’ils n’étaient pas déformés par des bandages. Mais le corps des femmes est encore haï dans notre société. La pilosité féminine, sur les jambes ou sous les aisselles, ne constitue pas une maladie ou une anomalie. L’immense majorité des femmes présentent des poils à ces endroits-là. Comment une partie absolument normale du corps féminin peut-elle provoquer une telle aversion ? Surtout que les hommes ont aussi des poils, et qu’ils peuvent les montrer sans que cela ne suscite de réactions particulières.

Sandra Bartky

Sandra Bartky

Au quotidien, le mythe de la beauté se traduit donc par des pratiques de transformation du corps, des pratiques longues et coûteuses pour les femmes. Les femmes s’y plient, car elles ont appris que l’importance et la valeur qu’on leur accorde en dépendent : une femme laide ne vaut rien. D’un point de vue psychologique, ces pratiques de beauté ont des conséquences dévastatrices : anxiété, mal-être, complexes divers et variés, qui peuvent aller jusqu’aux troubles du comportement alimentaire. Si ces pratiques, appelées pratiques disciplinaires par la philosophe Sandra Bartky17, sont essentiellement utilisées par les femmes dans l’objectif de se rapprocher des idéaux de beauté, elles peuvent aussi, dans certains cas, être envisagées comme une manière de sortir de la conception aristotélicienne de la femme-matière-laideur, et de faire enfin triompher l’esprit sur la matière, sur ce corps haï et ennemi, en le disciplinant par la volonté. Autrement dit, ce serait un moyen pour certaines femmes de se prouver qu’elles ne sont pas qu’un corps. L’exemple le plus évident est celui des régimes, qui constituent une véritable lutte de l’esprit et de la volonté contre la faim et le désir qui émanent de ce corps rebelle. Les régimes sont en effet perçus comme permettant de modeler, grâce à la force de la volonté, le corps féminin naturellement informe, –  une ignoble matière, si laide. Mais en même temps, en se livrant aux régimes et à d’autres pratiques de minceur, les femmes restent enfermées dans cette objectivation sexuelle, puisqu’elles en donnent une importance démesurée à l’apparence de leur corps, au détriment de leur personnalité ou de leurs compétences. Sans parler du fait que ces pratiques les affaiblissent et nuisent à leur santé, pouvant même parfois les conduire à la mort dans le cas des troubles alimentaires.

Le mythe de la beauté est un sujet très vaste. J’ai décidé de ne parler pour le moment que d’un seul aspect : l’idéal de beauté féminin comme idéal de faiblesse.

La beauté comme garantie d’obéissance aux hommes

Si du XVIIème siècle au XIXème siècle, les femmes pouvaient assez facilement prétendre à une certaine beauté en rentrant simplement dans le rang (épouse et mère)9aujourd’hui la beauté est plus exigeante. Quelques kilos en trop, quelques rides, et nous voilà laides.

Au XXème siècle, les femmes occidentales ont gagné de nombreux droits : elles ont pu enfin voter, disposer de leur propre salaire, travailler sans demander l’autorisation de leur mari, et gérer leur fécondité grâce à la légalisation de la contraception et de l’avortement. Parallèlement, le mythe de la beauté est devenu plus dictatorial et plus puissant que jamais. Plusieurs féministes ont analysé ce phénomène comme un retour de bâton patriarcal8,12,18, c’est à dire un moyen de contrer l’avancée des droits des femmes au XXème siècle. Selon ces théoriciennes féministes, si la beauté est plus exigeante maintenant qu’auparavant, c’est parce les femmes doivent donner davantage de garanties de leur obéissance aux hommes, en échange des quelques libertés qu’elles ont acquises.

D’emblée, plusieurs indices suggèrent que la beauté est oppressive pour les femmes. Il y a d’abord le fait que les hommes (et aussi les femmes…) les plus attachés au modèle de beauté soient également les plus misogynes, comme le montre plusieurs études de psychologie sociale. Une étude a par exemple établi des corrélations entre certains types de croyances sur la beauté, et certaines formes de misogynie. Les croyances sur la beauté étaient de plusieurs ordres :

  • La beauté est importante pour les femmes. Des croyances du type : « il est plus important pour une femme d’être belle qu’intelligente », « une belle femme mérite plus de respect qu’une femme laide », « être belle devrait être la préoccupation principale d’une femme », etc.
  • La minceur est importante pour les femmes: « une femme doit être mince pour être belle », « les femmes minces sont plus belles que les autres femmes », etc.
  • La beauté féminine nécessite des efforts: « les talons aiguille valent un peu de douleur et d’inconfort car ils rendent les femmes belles », « une femme ne peut être belle que si elle est disposée à y travailler », etc.
  • Les poils féminins sont disgracieux: « les femmes doivent enlever les poils de leurs aisselles et de leur jambes », « les femmes devraient retirer avec précaution toute trace de poils sur le menton ou au-dessus de la bouche », etc.
  • La beauté est plus importante que les compétences : « Dans la plupart des situations, les femmes vont mieux réussir grâce à leur apparence physique que grâce à leurs compétences ».
galanterie

La galanterie, une forme de sexisme bienveillant

Les différentes formes de misogynies mesurées étaient notamment : le sexisme bienveillant19 (une forme de sexisme qui affirme que les femmes sont des créatures fragiles et délicates qu’il faut protéger), le sexisme hostile19 (un sexisme plus traditionnel qui consiste à dénigrer les femmes) et une mesure de l’hostilité envers les femmes (« je suis souvent en colère contre les femmes », « les femmes sont responsables de la plupart de mes problèmes », etc.). Toutes ces formes de sexismes sont très fortement corrélés (ainsi, si on est hostile aux femmes, il est également probable qu’on adhère aux croyances du sexisme bienveillant).

Les résultats montrent, d’abord, que les hommes sont à la fois significativement plus sexistes (sur l’échelle du sexisme bienveillant et sur l’échelle du sexisme hostile) et à la fois significativement plus attachés aux idéaux de beauté (pour : l’importance de la beauté des femmes, l’importance de la minceur et la laideur des poils), que les femmes.

Ils montrent également que les personnes qui adhèrent à toutes les croyances sur la beauté listés ci-dessus, sont aussi celles qui sont les plus hostiles aux femmes, et qui manifestent le plus de sexisme hostile. Le sexisme bienveillant n’était, lui, que relié aux croyances sur l’importance de la beauté et sur l’aspect disgracieux des poils. D’autres études corroborent ces résultats. Une étude20 (re)démontre ainsi que sexisme et adhésion aux normes de minceur sont liés, et que les hommes les plus sexistes ne trouvent beaux que les corps féminins les plus minces et ne correspondant donc qu’à une norme étroite. De la même manière, le sexisme, et en particulier le sexisme bienveillant, est lié à l’idée selon laquelle, dans un couple hétérosexuel, l’homme doit être plus grand que la femme20. Plusieurs études montrent aussi que les femmes qui adhèrent le plus au sexisme bienveillant19 sont celles qui utilisent le plus de cosmétiques21–23. Enfin, une autre étude20 indiquent que les hommes et les femmes qui approuvent le plus l’usage de cosmétiques pour les femmes sont ceux et celles qui (3) ont le plus de croyances sexistes de type hostile, (2) sont les plus exposé·e·s aux médias et (3) qui objectivent le plus les femmes.

Par ailleurs, une étude de psychologie suggère que les hommes, en moyenne, jugent une femme plus belle si elle est en situation de faiblesse24. Les auteurices de l’étude se basent sur la métaphore haut/bas pour signifier puissant/faible. En effet, quand on dit, par exemple dans un contexte professionnel, que quelqu’un est « haut-dessus de untel·le», cela signifie que ce quelqu’un domine untel·le. La psychologie sociale a montré que cette métaphore est valide : quand on présente un mot ou une image en bas d’un écran d’ordinateur, ce mot ou cette image est instinctivement associée à l’idée de faiblesse. L’inverse est observé quand le mot ou l’image est situé en haut de l’écran. L’étude montre qu’en moyenne, les hommes trouvent une femme plus belle si son image est située en bas de l’écran (reflétant donc l’idée d’impuissance); au contraire, les femmes trouvent un homme plus beau quand son image est en placé haut de l’écran. Néanmoins, précisons que les résultats de cette étude n’étaient pas très significatifs…

pub mascara

Publicité des années 1920 pour du mascara (source)

Il y a également des indices d’ordre historique qui indiquent que la beauté est une forme d’oppression pour les femmes. Par exemple, en Occident, l’industrie du maquillage s’est développée dans les premières décennies du XXème siècle, en particulier dans les années 1920, au moment où les femmes commençaient à entrer dans l’espace public, d’abord pour aller faire du shopping dans les grands magasins, puis pour entrer sur le marché du travail25. Auparavant, les seules femmes publiques étaient les femmes prostituées, et elles étaient les seules à porter du maquillage. Ce développement de l’industrie cosmétique au moment où les femmes gagnaient un peu en indépendance a été interprété comme une façon de limiter leur liberté nouvellement acquise26. Ce type de retour de bâton ne serait pas le premier de ce genre. On peut par exemple se demander si c’est un hasard si l’idéal de la forme en « S », qui ne peut être acquise que par le port de corsets très étroits, émergea en même temps que la première vague féministe (deuxième partie du XIXème siècle)27.

En effet, la « beauté » qu’on requiert des femmes n’est pas quelque chose de neutre politiquement. Les pratiques de beauté ne sont pas seulement pénibles ou anxiogènes : elles peuvent être analysées comme des actes de subordination, comme une sorte de génuflexion collective face au pouvoir masculin. Celles qui ne participent pas à cette génuflexion collective, de manière consciente ou non, en ne se pliant pas aux pratiques de beauté et en laissant leur corps au naturel sont jugées « laides », comme toutes celles qui ont, de tout temps, mis à mal le pouvoir patriarcal (par exemple, les sorcières qui ont été massacrées de la Renaissance jusqu’au XVIIème siècle). Comme le dit Naomi Wolf dans The Beauty Myth12, « Le mythe de la beauté consiste toujours à imposer une conduite, pas une apparence ». On pourrait préciser : un comportement de subordonnée.

La philosophe Sandra Bartky a analysé très justement les pratiques de beauté en lien avec la domination masculine dans le cinquième chapitre de son livre Femininity and domination: studies in the phenomenology of oppression17. S’appuyant sur des travaux de Foucault, elle explique que les pratiques de beauté sont en réalité des pratiques disciplinaires, permettant de faire des corps féminins des corps dociles, faibles et impuissants. Bartky évoque les pratiques de beauté stricto sensu (comme les régimes ou les crèmes anti-âge) mais aussi les attitudes féminines (la façon de marcher, de s’asseoir, de sourire) qui sont également considérés comme faisant partie de la « beauté » des femmes. De la même façon, dans cette série d’article, je parlerai aussi de ces attitudes et de ces gestes « féminins ».

Andrea Dworkin

Andrea Dworkin

Andrea Dworkin voyait également dans les idéaux de beauté féminin un moyen de dresser les femmes à la subordination. Dans Woman Hating28, elle écrivait :

Les standards de beauté décrivent en des termes précis la relation qu’une personne aura avec son propre corps. Ils décrivent sa mobilité, sa spontanéité, sa posture, sa démarche, les usages qu’elle pourra faire de son corps. Ils définissent précisément les dimensions de sa liberté physique.

Les hommes souffrent également – même si cette souffrance est bien moindre que celle des femmes – des idéaux de beauté masculins, notamment celui de la musculature. Certains hommes angoissent et complexent réellement à cause de leur éloignement de ces canons de beauté. Une minorité dépense beaucoup d’argent, de temps et d’énergie pour tenter d’atteindre cet idéal. Ils peuvent même mettre leur santé en péril, via des pratiques nocives. Néanmoins, là où réside la principale différence avec les femmes, c’est que ces idéaux virils expriment la force. L’homme est beau quand il est puissant. La femme est belle quand elle est faible. La puissance qui peut s’exprimer dans un corps féminin ne provoque que du dégoût.

J’ai tenté d’identifier plusieurs catégories d’idéaux de la beauté féminine, chacune représentant une forme de faiblesse ou de vulnérabilité. Ces catégories serviront de fil conducteur pour cette série d’articles.

  • Le corps des femmes ne doit pas prendre trop de place et doit avoir une mobilité réduite
  • Le corps des femmes doit avoir l’air jeune
  • Le corps des femmes doit exprimer la disponibilité sexuelle
  • Le corps des femmes doit exprimer l’abnégation (serviabilité et le fait d’être tournée avant tout vers les besoins des autres)

Chacun de ces idéaux féminins – et en particulier leurs liens avec la subordination –  seront détaillés dans des prochains articles. Dans les faits, certains idéaux recouvrent plusieurs catégories. Par exemple, l’idéal de la minceur (qui a une signification très complexe) postule qu’un corps de femme ne doit pas prendre trop de place, qu’il doit avoir l’air jeune et qu’il doit renoncer à ses désirs de nourriture (abnégation).

A suivre, donc !

Mise à jour (03/01) : en relisant l’article, la phrase « la présence de poils sur les aisselles des femmes sont du même niveau que celles provoquées à la vue d’asticots dans la viande » m’a paru forte. J’ai donc voulu vérifier que je ne m’étais pas trompée. Effectivement, ce n’est pas exactement ce que disent les autrices, et j’ai donc corrigé.
Pour plus de précisions : les autrices ont constaté qu’il y a une variabilité dans la sensibilité au dégoût. Des personnes vont être très dégoûtées à la vue de choses écœurantes, comme des asticots dans de la viande, tandis d’autres vont y être plus ou moins indifférentes.  Or la pilosité féminine suit le même « motif » que les asticots dans la viande (et les autres éléments classiquement dégoûtants) : les personnes très dégoûtées par l’une vont également être très dégoûtées par les autres. Cela signifie que dans notre culture, les poils féminins sont bien rangés dans la catégorie des « choses dégoûtantes ». Les personnes les plus tolérantes aux poils féminins sont simplement celles qui sont peu sensibles au dégoût de manière générale.

Références

  1. Dworkin, A. Les femmes de droite. (Editions du Remue-Ménage, 1983).
  2. Feingold, A. Gender differences in effects of physical attractiveness on romantic attraction: A comparison across five research paradigms. J. Pers. Soc. Psychol. 59, 981–993 (1990).
  3. Feingold, A. Sex Differences in the Effects of Similarity and Physical Attractiveness on Opposite-Sex Attraction. Basic Appl. Soc. Psychol. 12, 357–367 (1991).
  4. Bar-Tal, D. & Saxe, L. Physical attractiveness and its relationship to sex-role stereotyping. Sex Roles 2, 123–133 (1976).
  5. Harris, D. L. & Carr, A. T. Prevalence of concern about physical appearance in the general population. Br. J. Plast. Surg. 54, 223–226 (2001).
  6. Pliner, P., Chaiken, S. & Flett, G. L. Gender Differences in Concern with Body Weight and Physical Appearance Over the Life Span. Pers. Soc. Psychol. Bull. 16, 263–273 (1990).
  7. Grogan, S., Conner, M. & Smithson, H. Sexuality and Exercise Motivations: Are Gay Men and Heterosexual Women Most Likely to be Motivated by Concern About Weight and Appearance? Sex Roles 55, 567–572 (2006).
  8. Bordo, S. Unbearable Weight: Feminism, Western Culture, and the Body. (University of California Press, 1993).
  9. Sagaert, C. Histoire de la laideur féminine. (IMAGO, 2015).
  10. Aristote. Traité de la génération des animaux, tome II, chapitre 1. (Hachette, 1887).
  11. Le Breton, D. Des Visages, Essai d’anthropologie. (Éditions Métailié, 2003).
  12. Wolf, N. The Beauty Myth: How Images of Beauty Are Used Against Women. (Harper Perennial, 1991).
  13. Fahs, B. Breaking body hair boundaries: Classroom exercises for challenging social constructions of the body and sexuality. Fem. Psychol. 22, 482–506 (2012).
  14. Tiggemann, M. & Lewis, C. Attitudes toward Women’s Body Hair: Relationship with Disgust Sensitivity. Psychol. Women Q. 28, 381–387 (2004).
  15. Fahs, B. Dreaded ‘Otherness’ Heteronormative Patrolling in Women’s Body Hair Rebellions. Gend. Soc. 25, 451–472 (2011).
  16. Toerien, M. & Wilkinson, S. Exploring the depilation norm: a qualitative questionnaire study of women’s body hair removal. Qual. Res. Psychol. 1, 69–92 (2004).
  17. Bartky, S. L. Femininity and Domination: Studies in the Phenomenology of Oppression. (Psychology Press, 1990).
  18. Faludi, S. Backlash: The Undeclared War Against Women. (Vintage, 1992).
  19. Glick, P. & Fiske, S. T. The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. J. Pers. Soc. Psychol. 70, 491–512 (1996).
  20. Swami, V. et al. Oppressive beliefs at play: associations among beauty ideals and practices and individual differences in sexism, objectification of others, and media exposure. Psychol. Women Q. 34, 365–379 (2010).
  21. Forbes, G. B., Doroszewicz, K., Card, K. & Adams-Curtis, L. Association of the Thin Body Ideal, Ambivalent Sexism, and Self-Esteem with Body Acceptance and the Preferred Body Size of College Women in Poland and the United States. Sex Roles 50, 331–345 (2004).
  22. Franzoi, S. L. Is Female Body Esteem Shaped by Benevolent Sexism? Sex Roles 44, 177–188 (2001).
  23. Forbes, G. B., Jung, J. & Haas, K. B. Benevolent Sexism and Cosmetic Use: A Replication With Three College Samples and One Adult Sample. J. Soc. Psychol. 146, 635–640 (2006).
  24. Meier, B. P. & Dionne, S. Downright Sexy: Verticality, Implicit Power, and Perceived Physical Attractiveness. Soc. Cogn. 27, 883–892 (2009).
  25. Peiss, K. Hope in a Jar: The Making of America’s Beauty Culture. (University of Pennsylvania Press, 1998).
  26. Jeffreys, S. Beauty and Misogyny: Harmful Cultural Practices in the West. (Routledge, 2005).
  27. Banner, L. W. American Beauty. (Alfred A. Knopf, 1983).
  28. Dworkin, A. Woman Hating. (Dutton, 1974).

ISSN et dons : une reconnaissance de mon travail

Un petit article pour vous annoncer que mon blog a été sélectionné par la Bibliothèque nationale de France (BnF) pour recevoir un identifiant international normalisé (ISSN) : ISSN 2430-5812.

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Qu’est-ce qu’un ISSN ? Il s’agit d’un numéro international qui permet d’identifier toutes les publications en série (revues, magazines mais aussi blogs et sites web).

Les critères pour qu’un blog ou un site web obtienne un ISSN sont listés sur le site de la BnF :

  • présenter un contenu éditorial,
  • mentionner la responsabilité éditoriale (nom de l’éditeur ou du producteur) et, au minimum, le pays de publication
  • porter un titre aisément repérable qui demeure stable lors des mises à jour successives,
  • posséder une adresse URL valide
  • porter sur un sujet d’intérêt général, scientifique ou technique et/ou s’adresser à un public spécifique.

Une fois qu’une publication a obtenu un ISSN, elle doit obligatoirement le mentionner. Un site web doit en l’occurrence l’inscrire au moins sur la page d’accueil.

Je considère que ce numéro d’ISSN est une reconnaissance du travail que j’accomplis depuis 2011 sur ce blog. Je remercie donc infiniment la BnF.

Mais ce blog ne serait rien sans mes lecteurices. J’en profite donc pour les remercier, et pour remercier en particulier et du fond du cœur les 21 personnes qui ont fait un don depuis août. J’ai reçu en tout 182 euros (les lecteurices ont donné en tout 194 euros, mais il y a eu 12 euros de commission par Paypal). Je ne m’attendais pas à obtenir une telle somme. Je considère également que c’est une grande reconnaissance, et depuis août je travaille d’arrache-pied sur mon prochain article.

Cet argent a été utilisé pour renouveler mon nom de domaine cette année et pour acheter quelques livres (notamment Femininity and Domination de Sandra Lee Bartky). Pour le moment, je n’ai utilisé qu’une partie des dons. L’argent restant a été mis de côté et sera bien sûr utilisé pour acheter ou avoir accès à d’autres ressources pour la rédaction d’article sur ce blog.

Encore un grand merci à tou∙te∙s ! :)

Les femmes, leurs désirs, leur plaisir et leur orgasme

Je suis en train d’écrire un (très) long article sur les idéaux de beauté (qui devrait être bientôt fini). A cette occasion, j’ai fait une digression sur le plaisir sexuel des femmes. Mais, cette digression me semble trop longue pour rester dans un article sur les idéaux de beauté. Je trouve néanmoins dommage de la supprimer et je la publie donc en tant qu’article indépendant.

Shere Hite

Shere Hite a révolutionné la vision de la sexualité féminine avec son rapport (source de l’image)

Le plaisir sexuel reste encore inaccessible à bon nombre de femmes. Si elles sont objectivées sexuellement, elles ne sont pas considérées comme des sujets sexuels à part entière : leur désir serait faible ou inexistant, leur sexualité passive, et leurs plaisir relèverait de la responsabilité de leur partenaire masculin (selon une vision du monde hétérocentrée).

Un difficile accès au plaisir et à l’orgasme

Une enquête de 20051 à très large échelle, portant sur près de 28 000 personnes du monde entier, âgées de 20 à 80 ans, indiquent que les femmes rencontrent plus de difficultés dans leur sexualité. Elles sont plus fréquemment incapables d’atteindre l’orgasme ou d’avoir du plaisir pendant les rapports sexuels. Ainsi, près de 18% des femmes d’Europe du Nord ont du mal à atteindre l’orgasme au moins occasionnellement (dont 3,5% fréquemment) contre 9% des hommes (1,6% fréquemment). En Europe du sud (dans laquelle la France est inclue), on trouve la même tendance : 24% des femmes contre 12% des hommes ont au moins occasionnellement des difficultés à avoir un orgasme (dont 6 et 2% fréquemment). La proportion de personnes ne trouvant pas de plaisir lors des rapports sexuels est du même ordre de grandeur, et encore une fois, les femmes sont désavantagées. Les femmes rencontrent également plus de douleurs que les hommes lors des rapports sexuels (par exemple, 12% des femmes d’Europe du sud rencontrent au moins occasionnellement des douleurs contre 4% des hommes).

femme soin

Beaucoup de femmes ont des rapports sexuels pour témoigner de l’amour à leur partenaire

Cette  insatisfaction peut expliquer pourquoi, on trouve que dans une enquête auprès de 111 femmes en couple hétérosexuel, la principale raison d’avoir des rapports sexuels n’est pas le désir sexuel pour près de 58% d’entre elles2 (précisons que ces femmes éprouvent moins de plaisir et de satisfaction pendant les rapports que celles qui couchent par désir). Plus exactement, 41% des femmes ont des rapports sexuels principalement pour renforcer le lien entre elles et leur partenaire. Une étude de 20033, conduite auprès de 3262 femmes américaines originaires de plusieurs ethnies et âgées de 45 à  52 ans confirme que le plaisir sexuel n’est pas la première motivation pour laquelle les femmes (sauf les afro-américaines) s’engagent dans des rapports sexuels. La question était de savoir pour quelles raisons elles s’étaient engagées dans des rapports sexuels les 6 derniers mois. Ainsi, environ 88% des femmes avaient eu des rapports sexuels pour notamment ressentir du plaisir, mais 91% en ont eu pour notamment exprimer l’amour qu’elles vouaient à leur partenaire. Si 88% est un chiffre certes élevé, cela signifie tout de même que 12% des femmes interrogées ont eu des rapports les 6 derniers mois avant l’enquête pour des raisons jamais liées au plaisir sexuel. Cela était particulièrement vrai pour les femmes hispaniques qui étaient près de de 30% à avoir des eu des rapports pendant 6 mois pour des motivations jamais liées au plaisir sexuel. Notons que pour 72% de l’ensemble des femmes (et 80% et 81% des femmes hispaniques et d’origine japonaise, respectivement), une des raisons avancées était : « parce que le partenaire le voulait ». Enfin, une étude4 conduite auprès de 943 jeunes adultes américain∙e∙s indiquent que les hommes ont des motivations plus égoïstes que les femmes à avoir des rapports sexuels (avoir du plaisir, mais aussi se sentir aimé), alors que les femmes ont des motivations plus altruistes (exprimer de l’amour). Ces résultats suggèrent que les femmes s’engagent dans des rapports sexuels plus pour créer du lien avec leur partenaire que pour leur propre plaisir, ce qui correspond à un rôle de soin et de care.

Plus étonnant encore : le plaisir que les femmes peuvent éprouver dans des rapports (hétérosexuels) est en réalité recherché… pour la satisfaction des hommes. Une étude américaine qualitative publiée en 2014 et menée auprès de jeunes adultes hétérosexuels5 indique que l’orgasme féminin est considéré comme plus important pour le partenaire masculin que pour la femme. Les femmes indiquent qu’elles accordent relativement peu d’importance à leur propre plaisir : ce qu’elles veulent absolument éviter, c’est de froisser l’égo de leur partenaire. C’est pour cela qu’elles craignent de ne pas avoir d’orgasme. En revanche, les hommes n’envisagent pas d’avoir de rapports sans orgasme. Ils confirment également qu’il est extrêmement satisfaisant pour eux de permettre à une femme d’atteindre l’orgasme. Cependant ce sentiment serait souvent plus égoïste qu’il peut y paraître : dans l’étude, la joie éprouvée avait assez fréquemment peu de lien direct avec les sentiments de la partenaire. Elle correspondait plutôt au fait de se sentir sexuellement compétent, de penser être « un bon coup », et d’être donc confirmé dans sa virilité. Même l’orgasme féminin semble donc être avant tout recherché dans le but de satisfaire psychologiquement les hommes.

Cela peut expliquer pourquoi les femmes simulent plus fréquemment l’orgasme que les hommes.  Les données indiquent qu’entre 54 et 65% des femmes ont au moins simulé une fois dans leur vie un orgasme, contre 11 à 36% des hommes6. Selon le rapport Hite, environ 34% des femmes simulent régulièrement7. Les raisons pour lesquelles hommes et femmes prétendent avoir un orgasme divergent6. Les hommes simuleraient significativement plus que les femmes pour les raisons suivantes : parce qu’ils savent que l’orgasme n’arrivera pas (car ils ont trop bu ou ont déjà eu un orgasme dans la journée), parce qu’ils sont fatigués, parce qu’ils regrettent le choix de leur partenaire ou parce qu’ils ont perdu leur érection. Les femmes simulent plus que les hommes pour ces raisons : leur partenaire est peu compétent, la pratique sexuelle effectuée (en générale, une pénétration vaginale) n’a que peu de chances d’aboutir un orgasme, ou encore parce que leur partenaire est sur le point d’avoir un orgasme. Mais surtout, elles simulent plus que les hommes parce qu’elles ne veulent pas blesser leur partenaire, voire veulent lui faire plaisir… Ces raisons se retrouvent dans d’autres études7–9. A nouveau, il est question de penser avant tout à son partenaire, au détriment de son propre plaisir, puisque la simulation ne risque pas d’entraîner une remise en question des pratiques effectuées…

Comme expliquer que les femmes ont elles si peu de plaisir ? Peut-être parce que la pénétration vaginale reste la norme. Elle est souvent considérée comme la seule véritable pratique sexuelle. D’après une enquête sur la sexualité de 199210, 60% des Français∙e∙s pensent qu’un rapport sexuel inclut nécessairement une pénétration. Selon cette même enquête, 99% des hétérosexuel∙le∙s répondaient que leur dernier rapport sexuel incluait une pénétration vaginale. Un sondage IFOP récent11 indique que 83% des femmes pratiqueraient souvent la pénétration vaginale sans caresse clitoridienne de la part du ou de la partenaire (contre 40% la pénétration avec caresse clitoridienne de la part du ou de la partenaire, 42% les caresses et 33% le cunnilingus). A côté de ça, les pratiques qui stimulent directement le clitoris (caresse, cunnilingus) ne sont souvent considérées que comme des préliminaires au « véritable » rapport sexuel (la pénétration), et non comme de la sexualité en tant que telle.

Le rapport Hite, édition de 1976

Le rapport Hite, édition de 1976

Or la pénétration vaginale a peu de chances de provoquer un orgasme chez les femmes, surtout en l’absence de stimulations clitoridiennes. Shere Hite a publié en 1976 une enquête sur la sexualité des femmes qui fit scandale car elle remettait en cause les visions classiques7. Cette enquête démontra que seulement une minorité de femmes (30%) pouvait avoir régulièrement un orgasme par la pénétration vaginale, auxquelles on peut rajouter 19% qui ont des orgasmes pendant la pénétration à condition qu’il y ait une stimulation manuelle du clitoris. Ces chiffres sont à comparer avec les 95% des femmes qui arrivent à avoir au moins régulièrement des orgasme durant la masturbation, généralement effectuée via une stimulation directe du clitoris7. La chercheuse Elisabeth Lloyd (biologiste et philosophe) a attentivement examiné la littérature à ce sujet, dans un livre sorti en 200512. Les études sont difficilement comparables, surtout parce que certaines ne distinguent pas, parmi les femmes qui ont des orgasmes pendant la pénétration, celles qui nécessitent une stimulation manuelle du clitoris de celles qui n’en ont pas besoin. Néanmoins, elle estime qu’il y aurait globalement 25% des femmes qui auraient toujours ou presque un orgasme par la pénétration, et une petite majorité (50-60%) qui aurait un orgasme au moins une fois sur deux. Environ un tiers des femmes auraient rarement ou jamais des orgasmes par le coït.

Le mythe de l’orgasme vaginal

Havelock Ellis

Havelock Ellis

Un rappel historique peut permettre de comprendre pourquoi la sexualité est toujours peu tournée vers le plaisir et la satisfaction des femmes.

Au XIXème siècle, le plaisir sexuel féminin était absolument nié ; la masturbation était considérée avec tellement d’horreur qu’elle était « soignée » à l’aide d’une clitoridectomie, à savoir une ablation du clitoris (et donc une mutilation similaire à l’excision)13. On considérait la pénétration vaginale comme bonne pour la santé des femmes, mais indépendamment du plaisir qu’elles y prenaient14.

Au début du XXème siècle eut lieu ce que certains historiens appelèrent la première révolution sexuelle (et ce que certaines féministes analysèrent au contraire comme un retour de bâton patriarcal)15. Des théoriciens, tels que Sigmund Freud ou Havelock Ellis, proclamèrent que la sexualité pouvait être source de plaisir, y compris pour les femmes, et mirent fin à l’idée que ces dernières étaient insensibles aux joies de la sexualité. C’est à cette époque que le concept de préliminaires fut également inventé15. Néanmoins, les idées issues de cette révolution sont bien moins progressistes qu’elles n’y paraissent. Ellis avançait par exemple que les femmes étaient, par essence, masochistes et passives dans leur sexualité, et prenaient du plaisir dans la douleur15. Mais l’un des mythes les plus influents et les plus persistants créé à cette époque fut celui de l’orgasme vaginal (précisons au passage qu’il n’y a pas d’orgasme vaginal ; l’orgasme provoquée par la pénétration est également dû à la stimulation du clitoris).

Freud écrivit dans Trois essais sur la théorie sexuelle (1905)16 que les adolescentes devaient effectuer, au moment de leur puberté, un « transfert » érotique du clitoris vers le vagin14,17. Elles devaient abandonner une sexualité immature, « masculine » et basée sur le clitoris, pour une forme de sexualité « féminine », centrée sur le vagin, « passive » et dépendante du pénis. Ce n’est qu’ainsi qu’elles pouvaient passer du statut de « petit homme » à celui de femme véritable. Ce transfert devait leur permettre d’accepter leur place et leur rôle de femme dans la société ; il devait notamment leur permettre de remplacer l’envie de pénis par l’envie de bébé17. Si ce transfert n’était pas réalisé de manière adéquate, il pouvait générer divers troubles mentaux, comme l’envie de pénis, l’hystérie ou encore l’hostilité envers les hommes.

Sigmund Freud

Sigmund Freud

Cette théorie de l’orgasme vaginale fut adoptée et développée par un grand nombre de psychanalystes et sexologues jusque dans les années 1960. Elle devint très populaire aux Etats-Unis et dans les autres pays occidentaux dès les années 1920, fit l’objet de nombreux articles et livres14,17 et eut une influence considérable. Tou∙te∙s les adeptes de Freud ne partageaient pas forcément exactement les mêmes convictions au sujet de l’orgasme vaginal (certain∙e∙s suggéraient que le clitoris puisse servir à amener la femme à l’orgasme vaginal, quand d’autres pensaient que la stimulation de cet organe pouvait être source de maladie mentale), mais tou∙te∙s stipulèrent que l’orgasme vaginal était le seul type de jouissance acceptable pour les femmes. Il était également considéré comme le véritable moyen de soumettre une femme, et de lui permettre d’accepter la domination de son mari15. Ainsi une femme qui apprenait à avoir des orgasmes vaginaux apprenaient à rester à sa place14. Cela contribuait aussi à lui procurer une bonne santé14. L’inverse était vrai aussi : on disait des femmes qui aimaient vraiment leur mari, qui acceptaient pleinement la maternité et étaient sexuellement passives qu’elles avaient facilement des orgasmes vaginaux. Les manuels de sexologie enjoignaient ainsi les femmes à non seulement se soumettre, mais à carrément « s’abandonner » à leur époux  afin d’avoir des orgasmes vaginaux15.

Celles qui ne parvenaient pas à jouir par la pénétration vaginale étaient considérées comme « frigides », même si elles parvenaient par ailleurs à avoir des orgasmes par la masturbation ou les caresses. La « frigidité » était alors considérée comme une pathologie mentale, assez grave pour qu’elle requière les soins d’un psychiatre ou d’un gynécologue14,15. Pendant des décennies, des milliers de femmes, anxieuses et inquiètes, se sont pressées chez des psychanalystes afin de « guérir »15. Ces femmes, emplies de culpabilité et de honte, pensaient qu’elles étaient anormales et qu’elles avaient un gros problème.

Parallèlement, le clitoris fut perçu comme l’organe de tous les dangers. Le danger du clitoris fut en particulier théorisé par deux psychanalystes, Hitschmann et Bergler dans les années 1930-194014. Les femmes « clitoridiennes » étaient selon eux des femmes qui refusaient leur place dans la société et voulaient rivaliser avec les hommes. Ils considéraient également que féminisme et frigidité étaient liés : selon eux, les femmes frigides, telles les lesbiennes et les féministes, ne pouvant accepter la domination masculine dans leur sexualité, développaient des fantasmes névrotiques à propos de leurs propres pouvoirs. Ils déclarèrent ainsi que si la psychanalyse parvenait à soigner l’ensemble des femmes frigides, le mouvement pour les droits des femmes disparaîtrait de lui-même, comme si l’orgasme dit vaginal pouvait permettre de « domestiquer » les rebelles…

Notes From the 2nd Year

La revue Notes From the 2nd Year dans laquelle fut publié Le Mythe de l’Orgasme Vaginal (1968)

Des travaux et réflexions ultérieurs, notamment ceux de sexologues comme Masters et Johnson18 (qui ont démontré que l’orgasme dit vaginal est en réalité provoqué par une stimulation du clitoris) et surtout ceux de féministes comme Anne Koedt19 ou Shere Hite7 dans les années 1960-1970, ont permis de relativiser ces notions, et de montrer qu’il n’était pas anormal ou pathologique pour une femme de ne pas ressentir d’orgasme pendant la pénétration vaginale. Anne Koedt proposa notamment de se réapproprier le clitoris et les notions qui l’entouraient : féminisme, activité, agressivité et autonomie. Shere Hite a non seulement effectué une étude révolutionnaire sur la sexualité des femmes, mais elle s’est en plus fermement élevée contre le dictat de l’orgasme vaginal, et a proposé dans son fameux rapport une analyse féministe pour l’expliquer. Ces féministes ont montré que ce n’était pas les femmes qui étaient anormales, mais bien les normes en matière de sexualité qui n’étaient pas adaptées au corps des femmes, ou du moins au corps de la majorité des femmes.

Le mythe n’est pas mort…

zizi sexuel

Dans le fameux livre pour enfants, Le Guide du Zizi Sexuel, on apprend que le clitoris est « comme un minuscule zizi de garçon avec un urètre en-dessous pour faire pipi »

Néanmoins, malgré cette remise en cause de la théorie freudienne et une relative réhabilitation du clitoris, la pénétration vaginale reste la pratique sexuelle « normale » lors des rapports hétérosexuels, tandis que les stimulations directes du clitoris reléguées au rang de « préliminaires ». La « frigidité » reste une source d’inquiétude pour de nombreuses femmes, comme en témoignent de nombreux fils de discussion sur les forums internet. De nombreuses méconnaissances persistent ; par exemple, selon une étude menée auprès d’étudiant∙e∙s, près d’un tiers des hommes pensent que la majorité des femmes auront un orgasme par la pénétration vaginale20. De plus, toujours selon cette même étude, 30% des femmes et 25% des hommes ne sont pas capables de situer correctement le clitoris sur le corps.

Par ailleurs, la sexualité des femmes est encore sujette à de nombreux clichés. Ainsi, elle est encore perçue comme passive et non autonome, comme en témoigne l’analyse de manuels d’éducation sexuelle publiés en France21. Plus précisément, elle est souvent conçue comme une simple réponse au désir masculin, qui est lui actif et moteur, d’où le fait que la notion de consentement est souvent considéré comme plus pertinente que celle de désir en ce qui concerne les femmes. Cette perception de la sexualité féminine comme étant passive est corroborée par l’étude qualitative de 2014 citée ci-dessus5. Elle indique que les jeunes adultes considèrent que c’est l’homme qui, par ses performances et ses stimulations physiques, est responsable du plaisir prodigué à la femme et de son orgasme dans les rapports hétérosexuels. La femme a, quant à elle, la responsabilité de « se préparer mentalement » à l’orgasme, en se « relaxant », en s’ouvrant et en s’abandonnant. Ces idées suggèrent que les femmes ne peuvent pas ou ne doivent pas accomplir par elles-mêmes les gestes leur permettant d’atteindre l’orgasme lors d’un rapport hétérosexuel. On considère aussi que la sexualité féminine est peu « efficace » : les femmes seraient, par essence, plus lentes que les hommes  à atteindre l’orgasme. C’est vrai dans le cas de la pénétration vaginale (pratique peu adaptée pour stimuler correctement une majorité de femmes), mais c’est absolument faux dans le cas de la stimulation directe du clitoris7.

En science aussi, des idées rétrogrades refont jour. Par exemple, une sexologue, Rosemary Basson, a proposé en 2001 un modèle sur la sexualité féminine qui stipule que le désir des femmes est fondamentalement différent de celui des hommes. Selon ce modèle, les femmes ont, contrairement aux hommes, fréquemment des rapports sexuels sans désir, ce qui ne serait pas vraiment un problème puisqu’elles pourraient finir par éprouver un certain plaisir dans ces rapports. Il est effectivement vrai qu’une partie des femmes (environ un tiers) ont une sexualité de ce type (qui est génératrice de moins de plaisir, d’orgasme et qui est moins satisfaisante qu’une sexualité fondée sur le désir)2. Le problème n’est donc pas que ce modèle ne représente pas une certaine réalité, mais plutôt que ceux et celles qui le promulguent ne voient aucun problème dans cette situation, et ne font aucun lien avec la domination masculine et avec le fait que la sexualité soit encore centrée sur le plaisir masculin. Ce modèle postule, encore une fois, que les femmes ont par essence une sexualité passive, qui mérite d’être « réveillée » par les actes du partenaire (désirant et donc, implicitement, masculin). Il a donc été à juste titre critiqué par des féministes qui y ont vu un danger22. Si une femme n’est pas censée désirer un rapport avant qu’il ait commencé, pourquoi se soucier de son refus ? Son « non » finira bien par se transformer en « oui ». J’ai pu effectivement constater en me promenant sur Internet que le modèle de Basson était utilisé comme argument par des hommes luttant contre des lois plus sévères sur le viol aux Etats-Unis (plus précisément, la loi sur le consentement « enthousiaste » en Californie ; ces hommes disaient que de toute façon, une femme ne peut pas désirer avec « enthousiasme » un rapport sexuel).

Enfin, certains psychologues continuent à adhérer et à défendre ardemment l’ancienne théorie de Freud. Par exemple, le psychologue Stuart Brody affirme que l’orgasme dit vaginal est supérieur à l’orgasme clitoridien, et meilleur pour la santé23. Pire, l’orgasme clitoridien aurait des conséquences sanitaires néfastes et serait bien un signe d’immaturité psychologique24. Les travaux de ce chercheur semblent, heureusement, très critiqués par ses confrères et consœurs25, mais cela n’empêche pas les médias, y compris français, de relayer abondamment ses théories26,27.

Conclusion

En conclusion, les femmes ne sont plus perçues, depuis le début du XXème siècle, comme des êtres totalement incapables de ressentir du plaisir sexuel. Néanmoins, le plaisir ne leur est accordé que dans un certain cadre, celui d’une pratique généralement peu satisfaisante pour elles et qui continue d’être associée à la domination masculine (cf culture du viol en Occident… et aussi le fait que les féministes soient encore traitées de « mal baisées » et de « frigides » !). Ce plaisir, et plus particulièrement l’orgasme, n’est d’ailleurs pas recherché dans le but premier de satisfaire et de réjouir les femmes ; l’objectif est de gratifier l’égo du partenaire masculin et de le confirmer dans sa virilité. Enfin, les femmes ne sont pas considérées comme des sujets de désirs, plus comme des êtres passifs qui se contentent de répondre à des stimulations érotiques.

Supplément (ajout du 19/12)

Coïncidence : j’ai publié cet article le 18 décembre et le lendemain je tombe sur les résultats de ce sondage IFOP menée auprès de plus de 8000 femmes dans plusieurs pays occidentaux :France, Espagne, Italie, Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, États-Unis et Canada.

Ces résultats indiquent que les femmes françaises sont les plus mal loties en termes de plaisir sexuel : presque la moitié des Françaises (49%) ont du mal à atteindre l’orgasme (le chiffre le plus élevé) contre 28% des Néerlandaises. Elles ne sont que 52% à avoir eu un orgasme « souvent » avec un partenaire au cours de leur vie (contre 69% des Italiennes et Néerlandaises), le pourcentage le plus faible. Ce sont aussi elles qui simulent le plus (31% simulent régulièrement) contre 18% des femmes néerlandaises.

Quelle est la raison à cela ? C’est toujours le même problème : c’est en France que la pénétration vaginale est la plus courante, et notamment la pénétration vaginale sans stimulation clitoridienne. La masturbation et la double stimulation (clitoridienne et vaginale) sont particulièrement rares.

Quelques images sympathiques qui récapitulent les résultats de ce sondage :

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IFOP04

IFOP05

Références

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La représentation politique est‐elle toujours un monde d’hommes ?

Par Blandine Mollard

Assemblée Nationale

Il n’y a que 27 % de femmes à l’Assemblée et 25 % au Sénat (Source)

Cet article n’a pas été rédigé par moi-même (Antisexisme), mais par Blandine Mollard. Une petite présentation de l’autrice est à venir. Je la remercie chaleureusement pour cette contribution.

A la fin du 18e et durant le 19e siècle, la modernité politique s’est construite tout en excluant les femmes de la citoyenneté. Plus d’un siècle après les premiers mouvements de suffragettes, peut‐on affirmer aujourd’hui que l’égalité dans les fonctions politiques est en voie d’être atteinte? A-t-on à faire à  un retard historique appelé à être résorbé avec le temps, ou au contraire à des obstacles et des résistances à l’égalité ?

Introduction :

L’émergence de l’histoire des femmes en tant qu’objet d’étude et champ d’analyse permet une meilleure compréhension de la construction et de l’évolution des rapports sociaux de sexe au cours des siècles (Ripa, 2010) et comment ceux-ci interagissent avec d’autres rapports de pouvoir pour façonner la vie quotidienne. Cette compréhension est nécessaire à la fois pour sortir de l’impensé que constitue encore souvent l’inégal accès des hommes et des femmes aux fonctions clés de la société, et pour informer l’action présente vers plus d’égalité dans tous les domaines. Dans le domaine de la représentation politique, une approche historique, si elle requiert parfois de “faire de l’anachronisme un postulat méthodologique» (Verjus, 2002, p 13), est particulièrement pertinente pour déconstruire et passer au prisme du genre certains des grands principes sur lesquels se fondent le système politique actuel et faire apparaître certains biais à même de désavantager les femmes. Une perspective historique a également le mérite de faire apparaître les évolutions dans  les pratiques politiques et les représentations symboliques qui peuvent s’avérer plus favorables à la présence de femmes en politique.

Nous analyserons donc dans un premier temps de quelle manière, en France, les femmes se sont vues exclure de la citoyenneté au moment de la Révolution et au cours du XIXème siècle puis nous verrons dans quelle mesure la situation actuelle de la représentation des femmes en politique est héritée de cette exclusion.

1)  Exclusion des femmes de la modernité politique

Les femmes sous l’Ancien Régime : entre exclusion et dénigrement du rôle des femmes en politique

La représentation politique des femmes en France, ou du moins leur sous-représentation, ne peut s’aborder sans mentionner un des fondements de l’asymétrie qui caractérise l’accès des  hommes et des femmes au pouvoir qu’est la loi salique[1]. Par son article 62, la loi salique exclut les femmes des prétendants au trône, les limitent au rôle de régente et réserve la transmission des terres aux héritiers mâles.

De nombreux historiens et historiennes s’accordent à dire que dans la société d’Ancien Régime, malgré la loi salique tenant les femmes à l’écart du trône, il était difficile d’exclure tout à fait les femmes de toute tâche économique et politique, du moins dans l’aristocratie. Cette société était en effet fondée sur une structure sociale de privilèges dans laquelle l’appartenance à un ordre et une famille définissait l’individu et ses opportunités. Comme l’explique Eliane Viennot (1996), les femmes étaient amenées à assumer de nombreuses responsabilités publiques ou exercer une influence sur la conduite des affaires publiques, soit en l’absence de leur époux ou frère qui était à la guerre, soit comme conseillère, soit lorsqu’elles étaient veuves pour faire valoir les intérêts de leur famille.

Qu’il s’exerce de manière officielle, par le statut de régente, ou informelle, en tant que conseillère, dame de compagnie ou maitresse du roi, le rôle politique des femmes est considéré comme suspect et souvent jugé responsable des guerres qui agitent l’Europe. Même en Angleterre ou les femmes peuvent accéder au trône, les controverses sont nombreuses et s’appuient sur l’idée que la femme avait été subordonnée à l’homme par Dieu et ne devait pas exercer d’autorité sur un homme quel qu’il soit. Les tenants du pouvoir des femmes pensaient qu’elles pouvaient gouverner seulement si elles savaient adopter un comportement masculin. La reine était donc une exception à la règle divine de la subordination. La deuxième moitié du XVIème siècle se caractérise par plusieurs  femmes  à la tête des puissances européennes (Catherine de Médicis en France, Elisabeth Ière en Angleterre,…) (Helft-Malz et Levy, 2000, page 12). Pour de nombreux contemporains de ces femmes au pouvoir, de même que pour les générations futures, le rôle politique d’une femme représente un affront à la division sexuelle instituée par Dieu et ces transgressions dans ce domaine se révèlent très perturbantes. Le calviniste Écossais John Knox qui vécut sous le règne de Marie Tudor, Marie Stuart et Catherine de Médicis qualifie en 1558 leurs gouvernements de régime « monstrueux » au sens de contre nature (Zemon Davis, 1991, page 176).

De même le clergé apparait comme l’un des groupes les plus hostiles à l’exercice du pouvoir par les femmes au nom de la division sexuelle. Comme le montre Lorena Parini, les femmes aux postes de pouvoir étaient pour ce clergé un signe de faiblesse. En quelque sorte, les hommes « se ramollissent » au contact des femmes, se féminisent et ceci n’est pas bon pour le gouvernement.

Les idées des lumières et la condition des femmes

Avec l’avancée de la sécularisation de la société, l’idée de différenciation sexuelle est désormais attribuée non plus à Dieu mais à la Nature. Ce glissement ainsi que l’émergence de la parole des médecins et des philosophes ouvre la voie aux théories « scientifiques » qui cherchent à décrire cette Nature et est utilisée pour penser la différence des sexes et essentialiser l’infériorité des femmes. Dès le Moyen Âge, le paradigme médical développé par Hippocrate domine la pensée médical et avec lui l’idée que le corps des femmes est gouverné par le froid et l’humide et que leur tempérament est par conséquent « flegmatique », instaurant l’idée d’un corps constamment rendu malade par les cycles menstruels et les grossesses, “engorgé de fluides qui doivent s’évacuer périodiquement La maladie typique des femmes « l’hystérie ». La conceptualisation de la différence sexuelle passe ainsi par le sain et le malsain : catégories médicales et politiques. La hiérarchie entre les sexes correspond donc à un rapport d’inégalité naturelle qui s’exprime par la santé.

On pouvait penser que les philosophes des Lumières qui avaient théorisé l’égalité des êtres humains auraient considéré l’appartenance de sexe comme un attribut secondaire. Or nombre d’entre eux souscrivent absolument à la notion d’infériorité naturelle des femmes sur les hommes, notamment du fait des perturbations qui caractérisent le corps féminin. Rousseau, en particulier considère les rôles sociaux comme fixés de manière absolue par la nature et la maternité comme seule finalité de l’existence féminine (Ripa, 2010), il définit un clair partage des rôles dont les ramifications politiques sont nombreuses quand il affirme « l’homme crée, la femme procrée ».

Si d’autres philosophes tels que Diderot et d’Alembert reconnaissent la capacité des femmes d’user de raison, ils incarnent néanmoins une vision andro-centrée du monde. Ainsi, l’article de l’encyclopédie consacré au mot femme indique “femelle de l’homme” tandis que le mot homme, loin d’être défini comme le “mâle de la femme”, se confond avec l’espèce humaine. Montrant ainsi que l’individu-citoyen ne peut être pensé que comme masculin. De plus, ils soutiennent l’idée d’un être féminin dominé par son corps, soumis aux humeurs de l’utérus et donc inapte à user d’abstraction, de génie ou même de fixer son esprit sur la durée (Ripa, 2010).

Condorcet

Marquis de Condorcet, 1743-1793, mathématicien, économiste, philosophe et homme politique

Si Montesquieu rejette la notion d’inégalité entre les sexes comme il rejette celle d’inégalité entre les races (Ripa, 2010), seul Condorcet s’élèvera publiquement contre cette approche visant à exclure les femmes sur la base d’une physiologie jugée infériorisante. En 1788 il écrit “pourquoi des êtres exposés à des grossesses et des indispositions passagères ne pourraient-ils pas exercer les droits dont on a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, qui s’enrhument aisément ?” (Helft-Malz et Levy, 2000).

Ces théories du corps des femmes, malade, incontrôlable et constamment au bord de la folie, ont sans nul doute influencé les philosophes des Lumières dans leur manière d’imaginer l’espace politique nouveau.

2)  De la différenciation des sexes à l’établissement d’un universalisme masculin

Comme l’explique Michèle Riot-Sarcey “cette inégalité naturelle, devenue différence à la vertu des discours, est jugée nécessaire au maintien de l’ordre”. Dès lors, au vu de la participation active que prennent les femmes aux évènements révolutionnaires notamment lors de la Marche des Femmes vers Versailles, la rédaction des cahiers de doléances, la formation de club féminins, la constitution de corps armées et la participation des femmes aux séances des assemblées de la Convention (Helft-Malz et Levy, 2000, Riot-Sarcey, 2002, Ripa, 2010) la peur du désordre lié à la confusion des genres et la volonté de maintenir les femmes dans la position subordonnée où les a placé la nature font leur œuvre et l’adoption le 26 Aout 1789 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen voit l’aboutissement de cette logique andro-centrée. Comme le souligne Joan Scott (1998) l’universalisme de la différence sexuelle a prévalu sur celui des droits naturels et les pratiques discursives propres à la politique démocratique font appel à la différence sexuelle pour naturaliser l’exclusion des femmes.

Par la suite, l’hostilité des révolutionnaires à toute participation des femmes aux fonctions de représentation se manifeste par le maintien de la loi salique par décret du 1er octobre 1789 et son institutionnalisation dans la Constitution de Septembre 1793. Cet élément fait dire à  Geneviève Fraisse qu’au-delà d’incarner la survivance du régime monarchique dans le nouveau régime, “la loi salique soude l’histoire nationale dans la longue durée de l’histoire de la domination masculine”.

Olympe

Exécution d’Olympe de Gouges (1747-1793), le 3 Novembre 1793 à Paris

En pratique, la présence des femmes dans les assemblées et les clubs féminins sont prohibés en Octobre  1793, et leurs regroupements  sont  vite interdits  sous peine d’arrestation. L’arrestation et l’exécution de figures proéminentes comme Olympe de Gouges et l’internement de Theroigne de Méricourt la même année achèvent de consacrer l’idée que seul le désordre nait d’une participation des femmes aux affaires publiques, et de mettre en garde les femmes contre toute velléité de participation à l’avenir du pays.

Dans son ouvrage La Représentation politique, Michele Riot-Sarcey met en lumière la construction historique des liens entre citoyenneté et représentation politique. En particulier, elle insiste sur la façon dont le système politique français s’est construit à la fois sur le maintien et la négation de l’écart entre le principe de liberté pour chaque individu d’une part et la réalité sociale d’inégalités sociales, vécues notamment par les femmes, d’autre part. L’apparente incohérence entre l’idée d’individus nés libres et l’assujettissement des femmes est masquée par un phénomène d’essentialisation et une évolution de la notion d’inégalité sociale à inégalité naturelle des femmes. « Le principe d’égalité, inscrit dans la liberté de tous, devait être rendu compatible avec la réalité inégale». Cette institution de la différence rend nécessaire et permet d’établir une distinction entre citoyens « retenus dans la dépendance » et donc condamnés à être représentés et citoyens libres, donc à même de représenter.

Une autre distinction politique est faite sur la base de la différenciation des rôles sexués par Seyès entre citoyens actifs et passifs quand il explique : « tous ont droit à la protection de leur personne et de leur propriété et de leur liberté. Mais tous n’ont pas droit de prendre une part active à la formation des pouvoirs publics. Tous ne sont pas des citoyens actifs. » Il précise également que les femmes sont exclus de ce groupe « du moins dans l’état actuel » (Helft-Malz et Levy, 2000).

D’autres auteurs tels que Geneviève Fraisse considèrent le contexte socio-culturel de l’époque comme insuffisant pour expliquer que les femmes aient été écartées de la démocratie et de la représentation politique. Elle avance donc l’idée d’une exclusion des femmes mise en place de manière réfléchie, non dans le sens “de l’application d’une théorie politique” mais plutôt d’un “principe moteur” (Fraisse, 1989). Elle parle de démocratie “exclusive” dans laquelle les femmes font l’expérience “d’un refus de citoyenneté active dans le contexte général d’une citoyenneté passive” (Fraisse, 1997). Elle évoque le fait qu’en rupture avec la société stratifiée de l’Ancien Régime, la démocratie s’appuie sur « une image identitaire de ressemblance et de similitude des individus entre eux » (Fraisse, 1997, page 8) peu compatible avec la notion de population sexuée dans un contexte ou hommes et femmes sont définis en opposition l’un à l’autre. Face à la peur « existentielle » que l’égalité en droits pour hommes et femmes et la démocratie entre les sexes instituent de nouvelles relations entre hommes et femmes fondées non plus sur la domination d’un sexe sur l’autre mais sur l’amitié et la rivalité, les révolutionnaires, selon elle, reculent et reviennent sur la notion d’universalisme.

Pour Michele Riot Sarcey, l’établissement du suffrage censitaire montre comment les notions établies comme conditions de la représentation politiques reflètent les divisions sociales de l’époque, C’est le cas chez Alexis de Tocqueville, dont les idées ont façonné l’évolution de la représentation   politique : « il est impossible, quoiqu’on fasse, d’élever les lumières du peuple au-dessus d’un certain niveau. (…) on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps. Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Cette limite ; (…) pour qu’elle n’existât point,  il faudrait que le peuple n’eut point à s’occuper des soins matériels de la vie, c’est à dire qu’il ne fût plus le peuple ». Dès lors que l’idée que la représentation politique suppose un savoir, du temps et la fortune nécessaires pour s’affranchir des contraintes matérielles est admise, elle renforce la hiérarchisation de la société en fonction de la classe et du sexe.

En parallèle, Anne Verjus, au-delà de la logique purement sexiste propose la notion de familialisme pour souligner à quel point la notion de famille structure de manière implicite les institutions politiques du XIXème siècle et ceci malgré la prévalence des discours sur l’individu (Verjus, 1997, Verjus, 2002). A ce titre, le citoyen est défini sur la base du chef de famille (même pour les hommes célibataires) statut de pater familias qui les autorise à représenter tous les autres membres du groupe domestique considérés comme « faibles » (femmes, enfants et domestiques). Elle indique ainsi que cette conception familialiste basée sur la dualité et la hiérarchie sexuelle explique, selon elle, que l’exclusion des femmes de la représentation politique ait été un impensé, non vécu comme une exclusion jusqu’en 1848 et l’avènement du suffrage universel pour les hommes.

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Delphine de Girardin, 1804-1855, écrivain et poétesse

Dans cette perspective, la disparition du caractère censitaire du suffrage met fin à la famille comme unité politique. Si tous les hommes peuvent voter du fait de leur sexe plus que de leur statut de “pater familias” l’exclusion des femmes sur la base du sexe se fait visible et peut donc commencer à faire l’objet de discussion. Comme l’a écrit Delphine de Girardin, femme de lettres jouissant d’une grande influence, “les femmes, ne s’aperçoivent que l’on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l’on a octroyé ce même droit aux serviteurs qu’elles paient et à qui elles commandent”[2]  (Verjus,2002).

La compréhension historique de la mise en place d’un régime républicain est riche d’enseignement quant à l’exercice actuel de la citoyenneté des femmes françaises.

3)  Aujourd’hui : un retard historique ou des représentations qui font obstacle ?

 Une singularité française ?

Il aura fallu plus de 150 ans depuis la Révolution Française et la fin de la Monarchie absolue pour que les femmes françaises atteignent la citoyenneté « active » et la capacité de prendre part à l’élaboration des lois par le vote et l’éligibilité. Ce droit leur est octroyé par l’ordonnance prise par le Général de Gaulle le 21 avril 1944 et sera mis en œuvre pour la première fois lors des élections municipales d’avril 1945.

Le processus d’accession des femmes à la citoyenneté et d’entrée dans la vie politique en France est souvent présenté sous l’angle du « retard historique » et parfois souligné comme une singularité française (Zancarini-Fournel, 2005), mi-regrettée, mi-revendiquée (Helft-Malz, Levy, 2000). Ce retard est souvent invoqué en relation au fait que d’autres pays démocratiques ont accordé ce droit aux femmes plusieurs décennies plus tôt au début du XXème siècle[3] ou au lendemain de la Première Guerre Mondiale[4]. Pour autant la France, au moment où elle accorde ce droit, est loin d’être la dernière nation européenne à le faire (Belgique et Suisse la succèdent notamment).

En général, plus qu’une comparaison, trois éléments en particuliers sont évoqués pour décrire ce retard institutionnel : le suffrage tardif des femmes après plus d’un siècle de revendications, la durée de 100 ans qui sépare le suffrage des hommes de celui des femmes, et la faible représentation des femmes dans les institutions politiques de la Libération à aujourd’hui (malgré un progrès notable depuis la réforme constitutionnelle 1999 instituant la parité dans les scrutins où celle-ci s’applique) (Zancarini-Fournel, 2005).

Une progression entravée par des institutions hostiles aux femmes:

La première élection d’envergure nationale à laquelle les femmes prennent part en France concerne l’élection de la première Assemblée Constituante en octobre 1945, assemblée qui aura la lourde de tâche de refonder entièrement les institutions et de restaurer l’unité nationale après l’expérience de l’Occupation allemande et du gouvernement de Vichy. Les partis politiques ne présentent que 10% de candidatures féminines et 33 femmes sont élues sur 586 députés, soit une proportion de 5,6%.

La Ve République, instaurée en 1957 est caractérisée par un système présidentialiste et un exécutif fort, dimensions développées en opposition au régime parlementaire de la IVe République jugé responsable de l’instabilité gouvernementale qui marqua l’après-guerre. Plusieurs analyses de la participation des femmes sous la Ve république ont mis en avant comment les institutions établies sous l’initiative du Générale de Gaulle limitent considérablement l’accession des femmes aux fonctions électives et comment les carrières politiques des femmes restent encore étroitement liées à la volonté du Président de la République ou du chef de parti (Fraisse, 1997), jusqu’à être surnommée la « République des Mâles » (Sineau, 1997). Trois aspects en particulier expliquent que la féminisation des fonctions représentatives soit si lente. Tout d’abord l’élection du chef de l’État au suffrage universel sert la symbolique de l’homme fort, voire, sous de Gaulle, de l’homme providentiel. Cette importance du symbolisme du pouvoir limite la capacité des femmes à incarner le people français.

Un phénomène similaire s’exerce au niveau local, avec l’émergence d’une sorte de présidentialisme municipal, qui fait du maire « l’homme-orchestre de la ville et même de la région » (Sineau, 1997). Le poids de ce contexte institutionnel sur l’accession des femmes au pouvoir a été mis en lumière récemment lors des élections municipales. Les fonctions de maires et présidents d’intercommunalité restent largement masculines, les femmes maires ne représentent que 16% des cas, et cette proportion diminue à mesure que la taille de la ville augmente[5].

Comme l’explique Mariette Sineau, le deuxième aspect concerne la participation importante d’une élite administrative, principalement issue de l’Ecole Nationale d’Administration[6], dont les carrières suivent ce qu’elle appelle un « cursus descendant » par lequel la fonction ministérielle précède le mandat local puis le mandat parlementaire. Enfin, le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour les élections législatives personnalise grandement l’élection et favorise la notabilisation, deux phénomènes désavantageant grandement les femmes. Se mettent ainsi en place des fiefs politiques dans les départements, hermétiques à l’arrivée de nouveaux venus.

Si certaines femmes politiques ont néanmoins pu développer de brillantes carrières, il convient de noter qu’un certain nombre de femmes politiques actuelles sont les héritières d’hommes politiques n’ayant pas eu de fils. Celles-ci reprennent le flambeau, héritant des réseaux, des zones d’influence, de la notoriété, du capital social et financier accumulé par le père (voir par exemple les trajectoires de Martine Aubry, Roseline Bachelot, Michèle Alliot-Marie, Nathalie Kosciusko-Morizet, Marine Le Pen). S’il est positif de constater qu’au sein de ces familles politiques, naître de sexe féminin n’est plus forcément rédhibitoire à une carrière politique, pour autant, de nombreux analystes s’accordent pour dire que les femmes politiques françaises demeurent sur-sélectionnées.

Ces éléments institutionnels se combinent et renforcent des représentations qui maintiennent les femmes dans une moindre légitimité à incarner le pouvoir.

Des représentations qui font obstacles

L’analyse des représentations symboliques liées à l’exercice du pouvoir est suscitée par la constatation d’un paradoxe entre “une réelle implication des femmes comme électrices, citoyennes semblables à tout citoyen, et l’absence des femmes dans l’espace de la représentation, du pouvoir exercé par quelques-uns”. Autrement dit, “l’intérêt des femmes pour la chose publique n’entraînait donc nullement leur capacité à représenter le peuple et la nation, à exercer le pouvoir politique.” (Fraisse, 1997). Geneviève Fraisse en particulier distingue deux modes d’exercice du pouvoir dans lesquels les représentations défavorables aux femmes s’affirment différemment : représenter et être nommée pour gouverner. Elle explique que la “marque symbolique n’est pas la même entre le fait d’être délégué par une partie du peuple ou de la nation et celui d’être nommé pour une compétence ou par le fait du prince” (Fraisse, 1997).

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Journal féminin d’information « La Française », numéro du 13 juin 1936

Cet aspect est corroboré par le fait que des femmes ont gouverné avant même de pouvoir être éligibles ou de pouvoir voter. Dans l’histoire récente notamment, trois femmes ont pris part au gouvernement Blum du Front Populaire sans que cela n’ait soulevé d’hostilité particulière, notamment car ces nominations étaient le fait du prince (Helft-Malz, Levy, 2000).

Dans la même perspective, le premier gouvernement mathématiquement paritaire en mai 2012 peut également être attribué au fait du prince. Au-delà des nombres, la dimension qualitative de l’attribution du pouvoir reste très genrée, seul un ministère régalien est confié à une femme, celui de la justice et l’attribution des portefeuilles ministériels suit le découpage traditionnellement défini par Rousseau « les femmes créent les mœurs et les hommes créent les lois » : les domaines productifs (agriculture, économie, industrie, finance) sont confiés à des hommes et les domaines liés à la reproduction sociale (santé, affaires sociales, culture) le sont à des femmes.

La difficulté pour les femmes à se faire élire, à incarner le peuple souverain est souvent imputée à la symbolique d’unicité, d’indivisibilité du pouvoir, héritée du pouvoir absolutiste de droit divin (Pisier et Varikas, 1997). L’altérité que représente encore les femmes et l’idée qu’elles ne sont pas en position de se gouverner et de gouverner (à la fois de par la dimension incontrôlable de leur corps mais aussi de leur assujettissement à un homme) suscite la méfiance (ibid.).

Cette réticence symbolique se manifeste par le fait que certaines des représentations négatives traditionnelles exposées dès le XVIème siècle sont encore populaires de nos jours, à savoir « la présence des femmes dans les lieux de pouvoir affaiblissent les hommes et amollissent l’exercice de l’autorité » et son contrepied, tout aussi populaire « les femmes au pouvoir tendent à être plus autoritaires, plus brutales et plus inflexibles que les hommes », ou encore l’idée du caractère irrationnel, changeant et manipulable des femmes au pouvoir (Zemon Davis, 1991, page 176).

Comme l’explique Lorena Parini, le corps physique d’une femme politique pose problème “car il n’est pas d’emblée associé au corps politique”. Elle souligne la tendance des femmes politiques à masculiniser leur corps ou leur comportement pour mieux le conformer au code du pouvoir ou à faire appel au registre du féminin quitte à apparaître illégitime (voir Dorlin et Achin, 2007 et Garcin-Marrou, 2011 dans le cas de Ségolène Royal). Elle souligne que “le corps féminin est encore et toujours un corps physique d’abord et uniquement et à ce titre il peine à atteindre le symbolique qui est la base du politique.”

Conclusion :

La notion du retard historique est insuffisante  à expliquer le fait que les taux de représentation des femmes en politique évoluent peu dans les scrutins où la parité ne s’applique pas[7] ou au sein des partis choisissant de ne pas respecter la loi. Sans efforts délibérés et constants de la part des pouvoirs publics, des médias et des groupe sociaux pour faire évoluer les représentations symboliques mais aussi les conditions de vie dans lesquelles vivent hommes et femmes, les rapports sociaux de sexe inégaux ne cessent de se réinventer et de s’actualiser avec pour résultat un partage inégal du pouvoir entre hommes et femmes à tous les niveaux de la société.

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[1] La loi salique est le code qui régit les Francs saliens. Il fut adopté en 420 et refondé à plusieurs reprises. C’est cependant vers la fin du 16ème siècle que celui-ci est mentionné à propos de la succession au trône et invoqué pour exclure les prétendants étrangers à la couronne de France. Ce n’est qu’en 1593 qu’on la mentionne à propos de la succession au trône. (cf. http://www.universalis.fr/encyclopedie/loi-salique/)

[2]Cité par Mona Oszaf dans la préface du livre d’Anne Verjus « Le cens de la famille »

[3] Nouvelle Zélande, Australie, Finlande, Norvège Islande, Danemark

[4] Irlande, Grande Bretagne, Pologne, Russie, Allemagne, Suède, Luxembourg, Pays Bas, Canada

[5] Dans les 260 villes de plus de 30 000 habitants la proportion de femmes maires est inférieure à la moyenne et reste stable, à 12,3 % en 2008 comme en 2014.

[6] Dont la promotion était jusqu’à 90% masculine jusque dans les années 1970. (Sineau, 1997)

[7] A ce titre, voir l’exemple des élections municipales 2014 : dans les communes de moins de 1000 habitant-es, où l’obligation de parité des candidatures ne s’impose pas, la proportion de femmes n’augmente que lentement, passant à 34,9% en 2014 (contre 32,2 en 2008 et 30 % en 2001). Cet effet du volontarisme politique, via l’application de la parité se manifeste aussi dans un sens positif en ce qui concerne le parlement européen où les femmes constituent 44,4 % des élus, faisant de la France le 6ème pays européen le plus représenté par des femmes (élections de 2009).