L’objectivation sexuelle des femmes : un puissant outil du patriarcat – les violences sexuelles graves et la dissociation

Partie 3 : les violences sexuelles, des actes d’objectivation extrêmes et dissociant

Avertissement : cet article parle de violences sexuelles, mais aussi de troubles dissociatifs et de syndrome de stress post-traumatique, et peut donc être difficile pour certaines personnes.

Partie 1 : définition et concept-clés

Partie 2 : le regard masculin ou male gaze

« Arrête de faire semblant d'être un être humain ». Parole d'un violeur à sa victime, tiré du projet Unbreakable

« Arrête de faire semblant d’être un être humain »
Parole d’un violeur à sa victime, tiré du projet Unbreakable

Sommaire

  1. Introduction
  2. Auto-objectivation et trouble de l’image corporelle
  3. Le corps comme ennemi : la réponse sexuelle pendant une agression
  4. Les troubles dissociatifs
    1. Définition
    2. Lien avec les violences sexuelles dans l’enfance
  5. Dissociation et traumatisme
    1. Syndrome de stress post-traumatique (SSPT) dissociatif
    2. Dissociation péritraumatique
  6. Conséquences de la dissociation
    1. Toxicomanie et alcoolisme
    2. Automutilations
    3. Prise de risque sexuelle et revictimisation
    4. Troubles alimentaires et obésité
    5. « Troubles » sexuels
    6. Autres troubles
  7. Le cas de la prostitution
    1. Le lien avec l’inceste et les violences sexuelles
    2. Au cœur de la prostitution : la dissociation
      1. Une méthode de déconnexion « apprise » lors de violences antérieures
      2. Les techniques de mise à distance
      3. Conclusion : une objectivation sexuelle et la vente d’un corps vide
    3. Les troubles liés aux violences sexuelles présents chez les personnes prostituées
  8. Conclusion finale : retour sur la théorie de l’objectivation sexuelle

 

 Glossaire

  • Alexithymie : incapacité à reconnaître ses émotions et à les exprimer1
  • Honte corporelle (body shame) : le fait de croire que les autres vont déprécier notre corps à cause de son éloignement des standards de beauté.
  • Interoception : difficultés à reconnaître les états internes de son corps (faim, battements du cœur, besoin d’aller aux toilettes…)
  • Médiateur : variable intermédiaire entre une variable observée, à expliquer (ex : une maladie mentale) et une variable explicative (ex : des violences dans l’enfance). S’il y a médiation, cela signifie que la variable explicative  influence une variable médiatrice, qui a son tour influence la variable observée.
  • Syndrome de stress post-traumatique (SSPT) : ensemble des symptômes survenant après un traumatisme : cauchemar, évitement, flash-black, et parfois, dissociation.
  • Syndrome du côlon irritable : trouble digestif se manifestant par des douleurs abdominales, des constipations et des diarrhées. Il est dû à des modifications dans la motricité et la sensibilité de l’intestin.
  • Vaginisme : contraction involontaire des muscles du plancher pelvien entourant l’ouverture du vagin, empêchant la pénétration avec un pénis, un doigt, un spéculum ou même un tampon.

 

1.     Introduction

Dans l’énoncé initial de la théorie de l’objectivation3, Fredrickson et Roberts reprenaient la définition de Sandra Bartky4 :

L’objectivation sexuelle survient à chaque fois que le corps d’une femme, les parties de son corps, ou ses fonctions sexuelles, sont séparées de sa personne, réduit à l’état de simples instruments, ou considérés comme s’ils pouvaient la représenter. En d’autres termes, quand les femmes sont objectivées, elles sont traitées comme des corps – et en particulier, comme des corps qui existent pour l’utilisation et le plaisir des autres

Dans leur article fondateur, Fredrickson et Roberts mentionnent surtout le male gaze – le regard masculin objectivant – et le harcèlement sexuel, traités en partie 2. Mais l’objectivation sexuelle peut se manifester de manière encore plus violente et brutale, via des agressions sexuelles ou des viols. Lors d’un viol ou d’une agression sexuelle, la victime est traitée comme d’un objet dont l’agresseur se sert pour sa propre gratification sexuelle, sans jamais tenir compte des désirs et des besoins de sa victime. L’agresseur se rend donc propriétaire du corps de sa victime. C’est cette forme d’objectivation extrême dont nous aller traiter dans cet article.

Graphique

Nous nous situons toujours à la première étape : les expériences d’objectivation sexuelle, qui se produisent quand autrui nous traite comme un objet sexuel. Nous parlerons aussi beaucoup des conséquences pour la santé mentale des violences sexuelles. Entre le regard concupiscent et le viol, il s’agit plus d’une différence de degré que de nature. Comme le dit Sabine Lambert dans le texte Bienvenue chez les « pas nous, pas nous »5 :

« [E]ntre s’approprier verbalement le corps d’autrui, en se permettant par exemple de jauger de la fermeté des fesses, ou en y mettant une main pour s’assurer de son jugement et en laissant cette main malgré les protestations d’une femme, il n’y a pas de fossé, mais une continuité. »

degré

2.     Auto-objectivation et trouble de l’image corporelle

L’auto-objectivation désigne le fait, notamment chez les femmes, d’adopter un regard extérieur sur son corps, et de le traiter comme un objet décoratif ou sexuel, plutôt que de le considérer comme étant un moyen de ressentir des sensations corporelles. Selon les psychologues spécialistes de l’objectivation sexuelle, les actes de violences sexuelles induiraient une auto-objectivation6, c’est-à-dire que les victimes d’agressions sexuelles auraient plus tendance à se percevoir elles-mêmes comme des objets sexuels. Cependant, alors que l’auto-objectivation a été très étudiée, très peu de travaux ont tenté de déterminer la prévalence de l’auto-objectivation chez les victimes de violences sexuelles les plus graves, notamment de viol. En revanche, de nombreuses études ont pu associer le fait d’être victime de harcèlement sexuel et le fait d’être sujette à l’auto-objectivation (voir la partie précédente).

Seules deux d’études ont tenté d’identifier un lien entre violences sexuelles et auto-objectivation. L’une datant de 20087, n’a pas permis de valider l’hypothèse selon laquelle les expériences d’agressions sexuelles augmentent l’auto-objectivation chez les victimes.  Cependant cela pourrait être dû à des problèmes dans le questionnaire8. L’autre étude constitue une thèse de doctorat8, soutenue en 2012, et porte plus spécifiquement sur les conséquences des actes de pédocriminalité : l’autrice a pu démontrer que les agressions sexuelles dans l’enfance induisaient une auto-objectivation. Précisons au passage que les violences sexuelles sur les enfants, tout comme celles sur les adultes, sont des violences sexuées : la plupart des victimes sont des filles. Une méta-analyse récente9, établit que,  entre 8 à 31% des filles auraient été victimes de violence sexuelles contre 3 à  17% des garçons. De plus, environ 9% des filles auraient subi une pénétration contre 3% des garçons.

maillot

Les adolescent⋅e⋅s victimes d’agressions sexuelles se perçoivent comme plus gros⋅ses qu’iels ne le sont en réalité

Si les études sur la prévalence de l’auto-objectivation parmi les victimes d’agressions sexuelles sont rares, il en va différemment pour les troubles de l’image corporelle, notamment en lien avec les troubles des conduites alimentaires. Il a été démontré que les violences sexuelles, notamment celles survenues dans l’enfance10–13, entraînaient un sentiment de honte de son corps*14–16. Une étude suggère que les adolescent⋅e⋅s ayant été victimes d’agressions sexuelles dans l’adolescence ont plus de chance de se percevoir comme plus gros⋅ses qu’iels ne le sont en réalité 12.

Cette honte corporelle servirait de médiateur* entre les agressions sexuelles dans l’enfance, et la dépression10 ainsi que la boulimie11.

Ces résultats indiquent que les femmes qui ont vécu des violences sexuelles ont plus honte de leur corps et sont plus anxieuse de leur apparence, que les femmes non victimes. Or l’auto-objectivation induit une honte du corps et une anxiété quant à l’apparence, qui eux-mêmes peuvent induire des troubles des conduites alimentaires17–20, la dépression21, une réduction de l’estime de soi et du bien-être22, et enfin des troubles sexuels23,24. Il est possible que l’auto-objectivation soit le phénomène qui fasse le lien entre violences sexuelles et cette honte du corps.

3.     Le corps comme ennemi : la réponse sexuelle pendant une agression

Lors de violences sexuelles, il peut arriver que des victimes ressentent une excitation sexuelle physiologique, voire un orgasme. Cela ne signifie nullement qu’elles aiment cela : il s’agit d’une réponse purement mécanique à une stimulation. Les thérapeutes comparent parfois cela aux chatouillements : ces derniers induisent quasiment toujours un rire, même si l’expérience est désagréable. L’excitation physiologique (flux de sang vers les organes génitaux, lubrification…) peut être indépendante de l’excitation psychologique : des études ont montré que des femmes exposées à des vidéos sexuellement explicites montrent toujours des signes d’excitation physiologique même si elles n’ont pas ressenti d’excitation psychologique25. De la même manière, des hommes peuvent expérimenter une érection sans pour autant être excités psychologiquement26.

Selon une étude, environ 20% des femmes victimes d’agression sexuelle auraient vécu une réponse sexuelle physiologique et/ou une lubrification lors de l’agression26. Le chiffre de 4-5% est avancé – aussi bien par une étude scientifique que par une soignante26 – comme estimation du pourcentage de femmes victimes qui aurait connu un orgasme pendant une agression sexuelle. Mais ce chiffre est probablement sous-estimé à cause de la honte ressentie par les victimes, qui n’osent pas révéler ce qu’elles ont vécu. Notons que les hommes agressés sexuellement peuvent également présenter une réponse sexuelle. Une étude qualitative portant sur des hommes victimes de violences sexuelles de la part de femmes montre que ceux-ci ont pu avoir une érection et même éjaculer27.

Quelques études suggèrent que l’anxiété et la peur puissent même augmenter l’excitation sexuelle physiologique. Chez les femmes, être exposée à des vidéos, conçues pour provoquer à la fois de l’anxiété et de l’excitation sexuelles, accroît l’excitation sexuelle physiologique, mais réduit l’excitation psychologique28,29. Mais ce phénomène a pu être aussi observé chez des hommes ou des garçons. En effet, chez les garçons pré-adolescents, de nombreux stimuli non sexuels peuvent provoquer une érection : la colère, la peur, une punition, un accident, etc.30 Des études montrent que, bien que l’anxiété diminue l’excitation psychologique31 des hommes, elle ne provoque pas de diminution de l’érection31 ; elle pourrait même la favoriser32. Cela indique que la séparation entre excitation psychologique et excitation physique existe aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Le lien entre anxiété et excitation sexuelle physiologique pourrait s’expliquer simplement par le fait qu’en cas de peur, le système nerveux orthosympathique libère de la noradrénaline dans le sang. Ce neurotransmetteur permettait un plus grand afflux de sang vers les organes génitaux, du moins chez les femmes33–35. Notons cependant que l’activation du système nerveux orthosympathique n’induit pas d’excitation psychologique33. Chez les hommes, la noradrénaline est plutôt connue pour inhiber l’érection36 : le lien entre anxiété et érection est donc plus difficile à expliquer.

Alors qu’avoir un orgasme pendant un viol est tout simplement une conséquence physiologique, cela fait dire à certains misogynes « Ben ça prouve bien qu’elles aiment ça, les femmes, au final ». Cela confirme, à leurs yeux, que les femmes, par nature, aiment qu’on les violente, et donc sont naturellement inférieures aux hommes, bien que ces derniers puissent aussi avoir des orgasmes pendant un viol ou une agression sexuelle.

Dans la série Game of Thrones, Jaime viole sa sœur Cersei.  Le réalisateur Alex Graves a déclaré à propos de cette scène : “A la fin, ça devient consenti car tout ce qui les concerne débouche sur un truc bandant, particulièrement quand il s’agit d’une lutte de pouvoir. (…) C’est une de mes scènes préférées.” Pour une victime, ressentir du plaisir physique est vécu comme l’humiliation

Dans la série Game of Thrones, Jaime viole sa sœur Cersei. Le réalisateur Alex Graves a déclaré à propos de cette scène : “A la fin, ça devient consenti car tout ce qui les concerne débouche sur un truc bandant”

Les violeurs vivent l’orgasme de leur victime comme une victoire, car ils considèrent – à tort – que la victime a fini par complètement céder à sa dignité, en finissant par apprécier son humiliation. Selon un chercheur ayant interviewé des hommes victimes de viol, il semblerait que les violeurs d’hommes ou de garçons chercheraient à faire éjaculer leur victime, car cela symboliserait pour eux le contrôle total qu’ils exercent sur le corps de leur victime37 : il en va sans doute de même pour les violeurs de femmes38. Fréquemment, des violeurs demandent à leur victime si elle apprécie la situation38. Cela leur permet de se déculpabiliser : « Elle a fini par aimer ! ». Par ailleurs, il s’agit d’un script classique de la pornographie et de la culture populaire : une femme violée résiste au début, puis finit par ressentir du plaisir et par aimer ce qui lui arrive. Ce script réaffirme l’infériorité des femmes qui se complairaient dans leur subordination sexuelle.

Pour une victime, ressentir du plaisir physique est vécu comme l’humiliation suprême, car le plaisir sexuel et l’orgasme sont perçus dans notre société comme toujours positifs. Les victimes ont la sensation d’avoir, malgré elles, acquiescé à l’agression. Un sentiment d’incompréhension et de culpabilité peut en résulter. Certaines victimes se sentent littéralement trahies par leur corps :

Ce n’est que des années plus tard que j’ai réalisé que je croyais que mon corps m’avait trahie, en ayant ressenti du plaisir quand mes frères me violaient. C’est pourquoi je haïssais mon corps, et s’il faisait quelque chose que je ne voulais pas qu’il fasse, je me contentais de l’ignorer… Et j’ai fait ça au point d’avoir des lésions nerveuses au niveau des jambes, et une hernie discale. 40

Dans son livre Le berceau des dominations41, Dorothée Dussy, anthropologue et victime d’inceste, évoque « l’enfer du plaisir » que vivent certain⋅e⋅s incesté⋅e⋅s. Elle explique que la culpabilité des victimes participe activement au maintien du silence autour de l’inceste. Par ailleurs, ce « plaisir » peut agir comme une drogue sur les victimes, qui « en manque,  [vont] chercher [leur] dose sans qu’on [les] y force ». Cela fait évidemment déculpabiliser les agresseurs qui disent que leur victime était « demandeuse ». Dorothée Dussy raconte comment la culpabilité née du plaisir peut « écrabouiller » durablement – voire définitivement en l’absence d’une thérapie réussie- les victimes d’inceste.

Le fait de se sentir ainsi trahi⋅e par son corps, peut contribuer à le haïr et à vouloir s’en dissocier.

4.     Les troubles dissociatifs : définition et lien avec  violences sexuelles

4.1.           Définition

Les troubles dissociatifs se divisent en deux catégories :

  • Les troubles dissociatifs psychoformes correspondent à une dissociation des fonctions mentales. Ils impliquent des disfonctionnements de la mémoire, de la conscience, de l’identité ou de la perception.
  • Les troubles dissociatifs somatoformes42 correspondent à une dissociation des fonctions corporelles. Ils impliquent des perturbations des sensations et des fonctions motrices.

D’un point de vue neurologique, les troubles dissociatifs pourraient être expliqué par une altération du système hypothalamo-pituito-surrénal*, impliqué dans la  production de cortisol*43–47.

D’autres troubles sont souvent liés à la dissociation, notamment l’alexithymie48–50 et surtout le syndrome de stress post-traumatique (SSPT). ’alexithymie désigne l’incapacité à reconnaître ses émotions et à les exprimer1. Le SSPT comprend l’ensemble des symptômes survenant après un traumatisme : cauchemar, évitement, flash-black, et parfois, dissociation. Le lien entre dissociation et traumatisme sera explicité ci-dessous.

Les troubles dissociatifs résultent dans la majorité des cas d’un traumatisme psychologique, notamment de violences sexuelles (voir ci-dessous). Pendant ou juste après un événement traumatisant,  une personne peut se dissocier (dissociation péritraumatique), ce qui serait un moyen de surmonter le stress et la douleur provoqués par le danger. Si cet état de dissociation se maintient longtemps après le traumatisme, c’est là qu’on peut parler de troubles dissociatifs. Néanmoins, si beaucoup d’auteurs et d’autrices ont supposé que la dissociation est un moyen de défense face au danger, permettant d’éviter de subir une douleur ou un stress trop important48,51, d’autres ont proposé une autre théorie. Par exemple, la psychologue Jennifer Freyd52 a suggéré que la dissociation puisse être un mécanisme permettant à la victime de rester attachée de manière affective à son agresseur, quand elle n’a pas la possibilité de le fuir. L’exemple le plus évident est les cas d’inceste : un⋅e enfant agressé⋅e sexuellement par l’un de ses parents n’a pas d’autres choix que de rester à son contact. Oublier les violences ou être dans le brouillard quant aux agressions lui permet ainsi de pouvoir continuer à aimer son agresseur malgré tout. Pour appuyer son argument, Frey indique que les situations qui menacent immédiatement la vie des victimes (accidents, catastrophe naturelles, etc.) et qui provoquent une peur intense, induisent un sentiment d’anxiété, beaucoup de stress et de l’hypervigilance (le fait d’être toujours à l’affût du danger) ; à l’inverse, les événements comprenant une trahison (comme le parent qui trahit son enfant en le violant) conduisent à l’amnésie, à la dissociation et au fait de sentir comme dans un brouillard. Nous verrons plus tard qu’il existe bien deux types de syndrome de stress post-traumatique (le trouble psychologique induit par des événements traumatisants) correspondant à ces deux types de situations.

Les deux dimensions possibles d’un traumatisme. Selon la psychologue Jennifer Freyd, ce serait l’aspect « trahison » qui induirait les troubles dissociatifs. Adapté de Zurbriggen EL, Freyd JJ. The link between child sexual abuse and risky sexual behavior: The role of dissociative tendencies, information-processing effects, and consensual sex decision mechanisms.

Les deux dimensions possibles d’un traumatisme. Selon la psychologue Jennifer Freyd, ce serait l’aspect « trahison » qui induirait les troubles dissociatifs. Adapté de Zurbriggen EL, Freyd JJ. The link between child sexual abuse and risky sexual behavior: The role of dissociative tendencies, information-processing effects, and consensual sex decision mechanisms.

Les troubles dissociatifs psychoformes

Sorti en novembre 2013, le DSM-553, manuel de référence en psychiatrie, répertorie sous l’intitulé « troubles dissociatifs »  plusieurs troubles dissociatifs psychoformes :

  • Trouble dissociatif de l’identité : alternance de deux ou plusieurs états de personnalité distincts et discontinus, avec perte de mémoire allant au-delà de l’oublie habituel. Il s’agit des fameuses « personnalités multiples », parfois confondues avec la schizophrénie.
  • Amnésie dissociative: perte de mémoire temporaire, pouvant durer de quelques minutes à plusieurs années. C’est surtout la mémoire des événements qui est atteinte. Les lacunes de mémoire sont généralement en relation avec les événements traumatisants. C’est cette amnésie dissociative qui pourrait expliquer pourquoi certaines victimes de violences sexuelles, notamment dans l’enfance, ne se rappellent de l’évènement traumatisant que des années après (d’où les débats sur les délais de prescriptions).
  • Trouble de la dépersonnalisation et de la déréalisation: sensation durable et répétée de détachement ou d’éloignement de soi-même ou de son environnement. Impression d’irréalité ou d’être comme dans un rêve.
  • Des troubles dissociatifs non spécifiés.
Témoignage d’une victime de viol : « Je ne sais pas, je me coupe totalement du réel, les gens semblent être loin et je me renferme en moi... Leurs paroles me semblent être comme dans un rêve […] Parfois, ce sont mes amis qui me disent "Plume !!! Tu es parmi nous ?", je déconnecte assez souvent comme ça et mes amis le savent... » 54

Témoignage d’une victime de viol : « Je ne sais pas, je me coupe totalement du réel, les gens semblent être loin et je me renferme en moi… Leurs paroles me semblent être comme dans un rêve […] Parfois, ce sont mes amis qui me disent « Plume !!! Tu es parmi nous ? », je déconnecte assez souvent comme ça et mes amis le savent… » 54

Dans les études scientifiques, la dissociation psychoforme est souvent mesurée à l’aide de l’échelle d’expériences dissociatives (DES)55, qui est un auto-questionnaire où il est demandé aux participant⋅e⋅s d’indiquer à quelle fréquence il leur arrive certaines situations. Par exemple : « Conduire ou séjourner dans une voiture, et soudainement réaliser qu’on ne se souvient pas de ce qui est arrivé pendant tout ou partie du trajet », « Trouver des objets nouveaux dans ses affaires sans pouvoir se rappeler les avoir achetés », « Avoir la sensation de se trouver à côté de soi-même ou de se voir soi-même faire quelque chose », « Avoir le sentiment que son corps ne nous appartient pas », etc.

Troubles dissociatifs somatoformes

Moins bien connus et plus difficiles à diagnostiquer, les troubles dissociatifs somatoformes ne sont pas répertoriés en tant que tels dans le DSM-V, mais sont décrits et étudiés par les chercheu⋅se⋅s qui étudient la dissociation42,56–58. La dissociation somatoforme peut prendre plusieurs formes :

  • Symptômes physiques évoquant une maladie mais sans qu’aucune pathologie puisse être détectée ; ces symptômes physique n’obéissent ni aux lois de l’anatomie ni à celles de la physiologie, mais sont bien réels (la personne ne les simule pas). On parle aussi de « trouble somatique », de « trouble somatoforme » ou encore de « trouble de conversion ». Autrefois, ce phénomène était considéré comme un symptôme de ce que l’on désignait par « hystérie ». Ces symptômes peuvent parfois être extrêmement impressionnants : paralysie, cécité, douleurs chroniques inexpliquées, etc. De très nombreuses études ont pu par exemple établir un lien entre d’une part, des symptômes corporels comme des douleurs pelviennes chroniques47,56,59–62, le vaginisme*63 ou le syndrome du côlon irritable*60,64–67 chez les femmes, et d’autre part troubles dissociatifs psychoformes, syndrome de stress post-traumatique (SSPT)* et expérience d’un traumatisme (notamment violences sexuelles et/ou physiques). Notons que tous ces symptômes (côlon irritable, douleurs pelviennes…) seraient provoqués par une hypertonie des muscles du plancher pelvien68,69, qui seraient autrement dit trop contractés. Cette hypertonie est l’une des conséquences possibles des violences sexuelles70, et pourrait être un moyen de protection. En effet, une étude portant sur 77 femmes a montré que ces dernières contractaient involontairement les muscles du plancher pelvien face à une situation de danger71.
  • Perte ou diminution de la sensibilité à la douleur72–74.  Il a été démontré que les personnes suicidaires ou s’automutilant ont un seuil de tolérance élevé à la douleur72,75–78 ; or les intentions suicidaires79–81 et les auto-mutilations50,79,82–84 sont souvent associées à des troubles dissociatifs psychoformes. De plus, les personnes ne ressentant pas la douleur quand elles s’automutilent sont celles qui présentent le plus de dissociation psychoforme et qui ont rencontré le plus d’expériences traumatisantes dans leur vie72. Il semble bien que la dissociation, augmentant le seuil de sensibilité à la douleur, conditionne l’individu à négliger son corps et à ne plus craindre la souffrance physique, favorisant automutilation et suicide78,85.
  • Perte du toucher (anesthésie), impression qu’une partie du corps n’est plus là.
  • Trouble de la perception visuelle (vision déformée), auditive (entendre des sons proches comme venant de loin, hallucinations auditives86) ou gustative. Il a pu être démontré que les personnes qui entendent des voix (hallucinations auditives) souffrent souvent de troubles dissociatifs psychoformes, et ont souvent expérimenté un traumatisme, notamment des violences sexuelles dans l’enfance86.

Par ailleurs, les personnes présentant une dissociation somatoforme auraient des difficultés à reconnaître les états internes de leur corps (faim, battements du cœur, besoin d’aller aux toilettes…)87,88. Cette capacité à être conscient des états internes du corps est appelée interoception*. Cela expliquerait pourquoi les victimes de violences sexuelles, souvent dissociées, auraient des troubles du comportement alimentaire89–93.

Il existe une corrélation entre dissociation psychoforme et dissociation somatoforme : en général, les personnes souffrant de dissociation somatoforme souffrent aussi de dissociation psychoforme57,58,94–99.

La dissociation somatoforme est mesurée par une échelle appelée SDQ-20 (20-item Somatoform Dissociation Questionnaire)58. Elle est du même genre que l’échelle DES, mais les situations qui y sont décrites sont plutôt du type « Il arrive que mon corps est insensible à la douleur », « Il arrive que je sois paralysé⋅e temporairement », « Il arrive que  j’aie des douleurs quand j’urine », etc.

Une leçon clinique à la Salpêtrière est un tableau d'André Brouillet. Il représente Charcot donnant une leçon sur "l'hystérie" (le syndrome de conversion)

Une leçon clinique à la Salpêtrière est un tableau d’André Brouillet. Il représente Charcot donnant une leçon sur « l’hystérie » (le syndrome de conversion)

4.2.           Lien avec les violences sexuelles dans l’enfance

De très nombreuses études ont pu établir un lien clair entre troubles dissociatifs, psychoformes et somatoformes, et violences sexuelles. La plupart de ces études concernent les violences sexuelles survenues dans l’enfance50,57,72,78,96,98,100–121 ; néanmoins quelques  travaux ont démontré que les victimes de viol à l’âge adulte étaient aussi sujettes aux troubles dissociatifs111,122,123, et que cette dissociation était plus élevée quand l’agression était récente111.

Une étude110 montre que parmi des femmes victimes de violences sexuelles à l’âge adulte, seules celles qui ont été aussi victimes de violences sexuelles dans l’enfance, présentaient des troubles dissociatifs. Une autre étude trouve que les troubles dissociatifs chez les victimes de violences sexuellement survenues uniquement à l’âge adulte sont moins élevés que chez celles qui ont été victimes aussi bien à l’âge adulte que dans l’enfance110,112,113. Par ailleurs, les victimes de violences sexuelles dans l’enfance subissent en moyenne plus de viols et d’agressions sexuelles à l’âge adulte110,112,113. On parle de « revictimisation » : une ancienne victime de pédocriminalité devient plus vulnérable à des violences ultérieures à cause des troubles dissociatifs. En effet, les personnes dissociées sont en effet plus distraites, plus confuses et ont du mal à reconnaître leurs émotions (alexithymie*) qui servent de signaux d’alarme face au danger. Elles ont aussi tendance à prendre plus de risques108,124.

Il est donc vraisemblable que toutes les violences sexuelles entrainent des troubles dissociatifs, mais que quand ces violences surviennent à l’âge adulte, ceux-ci régressent progressivement au cours du temps111, tandis chez les victimes de pédocriminalité, ces troubles persistent, ce qui rend ces victimes particulièrement vulnérables à d’autres violences.

Plusieurs facteurs modulent ce lien entre violences sexuelles dans l’enfance et troubles dissociatifs. Les facteurs qui aggraveraient les troubles dissociatifs sont :

  • Le fait que la victime se soit dissociée pendant l’acte de violence sexuelle105. C’est ce qu’on appelle la « dissociation péritraumatique».  Plusieurs victimes expliquent que lors de l’agression, elles ont une sensation d’irréalité, voire ont l’impression de se voir à la troisième personne. Par exemple, une victime d’inceste raconte : « Quand les abus [incesteux] se passaient, je dissociais … je sortais de mon corps, c’est le corps qui subit et l’esprit est ailleurs. » 125
  • La gravité de l’agression sexuelle105,107,109. Les victimes ayant subi une pénétration (viol) sont plus dissociées que celles qui ont subi des attouchements ou des exhibitions.
  • Le jeune âge de la victime au moment des violences105,107,116
  • Un nombre important d’agresseurs50,119
  • L’aspect incestueux de l’agression100,116
  • L’aspect répété des agressions126 et le fait que les agressions se soient produites pendant un laps de temps long 100 (plusieurs années). Cela peut expliquer pourquoi les victimes d’inceste sont particulièrement sujettes aux troubles dissociatifs, puisqu’elles sont constamment en présence de leur agresseur (un parent, un frère, un oncle ; plus rarement une mère ou une sœur) et ceci pendant de longues années : les violences risquent donc d’être plus fréquemment répétées et pendant une longue période de temps.
  • Enfin, d’autres facteurs sont évoqués dans les études : la propension à la honte de la victime117, l’âge de l’agresseur100 ou encore la croyance que l’on va être tué pendant l’agression105

5.     Dissociation et traumatisme

5.1.           Syndrome de stress post-traumatique (SSPT) dissociatif

Le syndrome de stress post-traumatique53 (SSPT) survient suite à une expérience comprenant un décès, un risque de mort, de graves blessures ou des agressions sexuelles. Il peut apparaître quand on a vécu directement l’expérience traumatisante, mais aussi quand on en a été témoin ou quand on a appris qu’un tel événement traumatique était arrivé à un proche.

Il se manifeste de plusieurs façons :

  • Réexpérience (reviviscence) du traumatisme : flashbacks et souvenirs récurrents et intrusifs de l’évènement traumatisant, générant une grande détresse ; cauchemars en lien avec l’événement traumatisant. Les émotions ressenties au moment de ces réexpériences gardent la même intensité que lors de l’événement traumatisant. Les victimes revivent donc continuellement le traumatisme.
  • Evitement: les stimili (lieux, objets, situations, etc.) qui peuvent déclencher les souvenirs, pensées et sentiments en lien avec l’événement traumatisant sont soigneusement évités, pour éviter de revivre le traumatisme.
  • Altérations cognitives et émotionnelles: incapacité à ressentir des émotions positives, peu d’intérêt pour les activités, perceptions négatives de soi et des autres, incapacité à se rappeler d’aspects importants de l’événement traumatisant.
  • Hyperactivité: agressivité, crises de colère, comportements à risque, comportements autodestructeurs, insomnie, très grande anxiété, etc.
Les cauchemars sont l'un des symptômes du SSPT

Les cauchemars sont l’un des symptômes du SSPT

Les personnes souffrant de troubles dissociatifs présentent souvent un SSPT également127,128. Dans la nouvelle édition du DSM, paru en novembre 2013, un nouveau type de syndrome de stress post-traumatique a été introduit : le syndrome de stress post-traumatique dissociatif, caractérisé par la présence de des troubles dissociatifs importants. Il existe plusieurs données empiriques qui suggèrent l’existence d’un tel sous-type. Une étude129 de 1996 portant sur des survivant⋅e⋅s de l’Holocauste indiquait que seulement 34% des sujets atteints d’un SSPT avaient des niveaux élevés de dissociation ; le niveau de dissociation entre les autres survivant⋅e⋅s atteints d’un SSPT était similaire à celui des survivant⋅e⋅s de l’Holocauste ne présentant pas de SSPT. On retrouve des résultats similaires chez les anciens combattants du Vietnam souffrant d’un SSPT (32% de SSPT dissociatif)128. Une équipe travaillant sur le sujet déclare retrouver des ratios de l’ordre de 30%/70% dans ses études130. Enfin, dans une autre étude131 portant sur une grande population clinique, les auteurs ont constaté que les 116 individus présentant un SSPT pouvaient être répartis en deux sous-groupes de taille égale, le premier caractérisé par une forte dissociation, et le second par de faibles symptômes dissociatifs.

De manière générale, les personnes atteintes d’un SSPT présentent des altérations de l’activité neuronale par rapport à des gens non malades132–136. Cependant des études de neurologie ont pu mettre en évidence les spécificités du sous-type dissociatif, par rapport au SSPT non dissociatif. Pour caractériser les activités neurologiques de patient⋅e⋅s atteints d’un SSPT, on procède comme ceci : le ou la patiente écrit un texte qui narre l’expérience traumatisant qu’il ou elle a vécue. Ultérieurement, un⋅e experimentateur/trice lit au patient, installé dans un scanner, ce texte. Ceci va déclencher pour le patient un souvenir du traumatisme, et à ce moment là, les activités de son cerveau sont enregistrées.

Chez les patients atteints d’un SSPT non dissociatif (souvent appelé SSPT intrusif ou de reviviscences), le souvenir du traumatisme via la lecture du récit va engendrer des flashbacks et des souvenirs intrusifs, avec augmentation du rythme cardiaque130. Chez les personnes souffrant d’un SSPT dissociatif, le souvenir va entraîner au contraire une réponse dissociante : elles auront par exemple l’impression d’être dans un rêve, de se voir à la troisième personne ou d’être déconnecté⋅e de leur corps ; par ailleurs, leur cœur ne va pas battre plus vite130. Ces deux types ne sont pas forcément mutuellement excluant : un⋅e patient⋅e peut très bien présenter les deux sous-types de SSPT, de manière simultanée ou par alternance137. En réalité, selon deux études, l’une portant sur des femmes survivantes de violences sexuelles dans l’enfance138, et l’autre sur des vétérans de guerres et leurs conjoint⋅e⋅s126, les personnes présentant un SSPT de type dissociatif manifestent des symptômes de type intrusif (flashbacks, hypervigilance – le fait de chercher à tout le temps se préserver de menaces – et insomnies) plus graves que celles qui ont un SSPT non dissociatif. Cela peut sembler paradoxal, mais pourrait s’expliquer par le fait que la dissociation est un phénomène compensateur face à une forte détresse.

Chez ces deux types de SSPT, les régions du cerveau s’activant lors de l’écoute du récit ne sont pas les mêmes130,133,135,137,139 . Les personnes avec un SSPT intrusif présentent une activité anormalement faible des régions médio-antérieures du cerveau (en particulier le cortex préfontal médian et le gyrus cingulaire antérieur), impliquées dans la modulation de l’éveil et la régulation des émotions. Le niveau d’éveil correspond à la capacité à répondre de manière adéquate à des stimuli de son environnement : une personne trop peu éveillée sera nonchalante et molle, tandis qu’une personne trop éveillé ne restera pas sur place et s’agitera. A l’inverse, le système limbique (et en particulier l’amygdale), qui joue un rôle dans la formation des émotions (l’amygdale étant plus particulièrement impliquée dans la peur) est suractivé. Cela expliquerait pourquoi ces patient⋅e⋅s auraient des flashbacks, revivant la scène traumatisante avec des émotions aussi intenses qu’à l’origine : la suractivation du système limbique, et surtout de l’amygdale, engendrerait des émotions  très puissantes, que les aires médio-antérieures ne seraient pas en mesure d’inhiber. Par ailleurs, l’activité de l’insula antérieure droite, une région impliquée dans la conscience intéroceptive* du corps (conscience des états internes du corps) est positivement corrélée avec la gravité de ce type de SSPT140 : cela signifie que plus cette région est active, plus les symptômes seront graves.

CPF : Cortex Préfontal Médian ; GCA : Gyrus Cingulaire Antérieur ; A : Amygdale ; IAD : Insula antérieure droite PTSD intrusif : CPF et GCA (régulation des émotions) sont en sous-activité ; A (formation de la peur) et IAD (conscience intéroceptive) en sur-activité PTSD dissociatif : CPF et GCA en sur-activité ; A et IAD en sous-activité

CPF : Cortex Préfontal Médian ; GCA : Gyrus Cingulaire Antérieur ; A : Amygdale ; IAD : Insula antérieure droite
PTSD intrusif : CPF et GCA (régulation des émotions) sont en sous-activité ; A (formation de la peur) et IAD (conscience intéroceptive) en sur-activité
PTSD dissociatif : CPF et GCA en sur-activité ; A et IAD en sous-activité

Chez les personnes avec un SSPT dissociatif, c’est tout l’inverse qui se produit. Quand on leur lit le récit de leur expérience traumatisante, et donc quand on en réactive le souvenir, leurs régions cérébrales préfrontales, impliquées dans la modulation de l’éveil et la régulation des émotions, présentent une hyper-activité, ce qui induit une forte inhibition du système limbique et donc une importante répression des émotions. Le patient ne ressent plus d’émotions, ou peu,  ce qui peut se traduire par des expériences de déréalisation. Cela explique aussi pourquoi les troubles dissociatifs sont souvent associée à l’alexithymie* (incapacité à reconnaître ses émotions). Cela confirme que la dissociation est une stratégie de survie : en se dissociant, l’individu violenté arrive à surmonter un stress trop intense. Les régions préfrontales du cerveau d’une personne atteinte d’un SSPT dissociatif font que toute émotion en lien avec le traumatisme sera supprimée. Enfin, l’activité de l’insula antérieure droite est négativement corrélée avec la gravité des SSPT dissociatif : chez les personnes les plus touchées, elle ne s’active pas. Cela expliquerait pourquoi les personnes présentant des troubles dissociatifs ont peu conscience des états internes de leur corps (interoception*)87,88.

Les patient⋅e⋅s qui ont vécu des expériences traumatisantes prolongées, telles que des violences chroniques dans l’enfance, présenteraient souvent un syndrome de type dissociatif ; à l’inverse, les patients qui ont vécu une seule et unique expérience traumatisante, particulièrement choquante, développeraient préférentiellement un SSPT de type intrusif137. Une étude127 démontre que les personnes ayant vécu des violences interpersonnelles dans l’enfance (< 14 ans) souffriraient plutôt de SSPT dissociatifs, tandis que les personnes ayant vécu des catastrophes naturelles ou des violences au-delà de l’âge de 14 ans, développeraient plutôt un SSPT de type intrusif. Une autre étude138 indique que parmi des femmes victimes de violences sexuelles dans l’enfance et souffrant d’un PTSD, celles qui avaient les troubles dissociatifs les plus graves avaient été particulièrement maltraitées dans leur enfance. Par ailleurs une analyses portant sur 134 individus atteints d’un SSPT confirme ce lien entre violences dans l’enfance et SSPT de type dissociatif141. Chez des hommes alcooliques et atteints d’un SSPT, les violences psychologiques dans l’enfance sont liées à un SSPT de type dissociatif142. Enfin, une étude de 2012 portant sur 492 vétérans et leur conjoint⋅e⋅s montre que le SSPT de type dissociatif résulterait principalement d’agressions sexuelles répétées, dans l’enfance et/ou à l’âge adulte126. Néanmoins, notons qu’une autre étude ne trouve pas de lien entre violences sexuelles et PTSD dissociatif143, peut-être parce que l’échantillon étudié, constitué uniquement de femmes, comprenait un pourcentage très élevé de victimes de violence sexuelle (93%).

5.2.           Dissociation péritraumatique

image04 La dissociation péritraumatique désigne la dissociation qui a lieu pendant ou juste après l’événement traumatisant. Elle se caractérise par l’insensibilité à la douleur, la perte de la notion du temps, l’impression d’irréalité, la sensation de sortir de son corps, ou encore l’impression que tout se passe au ralenti144. Les témoignages de victimes de violences sexuels regorgent de ce type d’expérience :

Avec son regard pervers qui me paralysait et sa voix mielleuse, cet homme a abusé de moi sexuellement alors que j’étais une enfant de 5 ans. […] Terrifiée, je me coupais de mon corps, de mes sensations, pour ne pas souffrir. 145

C’était mon copain, ça a duré 9 mois pendant lesquels je retournais vers lui, et il me violait alors que mes parents étaient dans la maison. […] J’avais très mal physiquement quand il me forçait. Alors, je me laissais faire pour avoir un peu moins mal, pour qu’il soit un peu moins violent. J’avais tellement mal que je me dissociais, je me coupais de moi-même. Alors, j’en avais plus rien à faire du mal qu’il pouvait me faire; j’avais trouvé la parade pour ne plus exister. 146

Quand il faisait ce qu’il me faisait (même après 1 an et demi je n’arrive pas à l’exprimer c’est pas top je sais) je pleurais ou alors j’avais un sentiment étrange comme si je sortais de mon corps, pour atténuer la douleur. 147

Je me sentais à un mètre. Comme dans un film. Donc j’étais à un mètre derrière et je regardais la scène. J’analysais d’ailleurs très clairement la scène.148

On peut aussi penser à la fameuse phrase « Close your eyes and think of England » ou « Lie back and think of England » (« Ferme les yeux / allonge-toi et pense à l’Angleterre »). Elle est parfois attribuée à la reine Victoria, qui l’aurait donné comme conseil à se fille pour surmonter le viol conjugal de la nuit de noce. On la trouve dans plusieurs textes du début du 20ième siècle, comme un moyen pour les femmes de supporter les viols conjugaux (appelé « devoir conjugal »).

Comme les lapins pris dans les phares d’une voiture, les êtres humains peuvent se retrouver sidérés par la peur. Mais cette réaction n’est pas efficace pour échapper à un agresseur… ou à une voiture.

Comme les lapins pris dans les phares d’une voiture, les êtres humains peuvent se retrouver sidérés par la peur. Mais cette réaction n’est pas efficace pour échapper à un agresseur… ou à une voiture.

Il existe aussi des manifestations somatoformes de la dissociation péritraumatique : par exemple, les deux tiers des victimes de viols se retrouvent sidérées par la peur149. Paralysées, elles sont dans l’incapacité de bouger et de se débattre. Il s’agirait d’une réaction instinctive, qu’on retrouve aussi chez les animaux150. Elle permettrait d’échapper aux prédateurs carnivores, attirés par les mouvements. Malheureusement, cette réaction est peu efficace face à un violeur…

Il existe plusieurs hypothèses par rapport à l’effet de la dissociation péritraumatique. Notons d’abord que les personnes qui se dissocient pendant un événement traumatisant, ont plus souvent cru qu’elles allaient mourir51,151, ce qui suggère qu’il s’agit d’une réaction de défense face à un énorme stress. Certains auteurs arguent cependant qu’il s’agit d’une stratégie de défense mal adaptée face au danger, en tout cas sur le long terme. En effet des travaux, comme une méta-analyse de 2003 portant sur 68 études152, ont suggéré que la dissociation péritraumatique serait le principal facteur du déclenchement d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT)*. Cela signifie que si, face à un danger, des personnes ont expérimenté une dissociation péritraumatique, alors elles auront plus de chance de développer un SSPT. Cela a par exemple été démontré chez des vétérans de guerre153–155, chez des victimes d’accidents de la route156, des victimes de catastrophes naturelles157,  de traumatismes physiques158 ou encore des victimes de viol51. De la même façon, il a été démontré que plus les ambulanciers se coupaient de leurs émotions, plus ils présentent des signes de stress159. La dissociation péritraumatique empêcherait le cerveau d’effectuer un bon traitement des informations de l’événement traumatisant, et de l’intégrer correctement dans la mémoire autobiographique, ce qui aboutirait à des flashbacks et des souvenirs violents et intrusifs160,161. Cela est suggéré par le fait que, dans les cas de SSPT, les souvenirs et flashbacks reviennent sous la forme d’émotions, d’images et de sensations, et non sous une forme verbale et traitée. Un moyen pour les patients atteints de SSPT de guérir serait donc qu’ils parlent, notamment avec leur psychothérapeute, de l’événement vécu, et plus particulièrement des émotions et sensations ressentis, afin que ces informations puissent être traitées et « archivées » dans la mémoire autobiographique.

Selon d’autres auteurs, ce n’est pas la dissociation péritraumatique qui est problématique. Ils pointent du doigt le fait qu’une corrélation n’indique pas nécessairement un lien de cause à effet : ce ne serait pas la dissociation péritraumatique qui générerait les SSPT*, mais un autre facteur auquel elle est corrélée. Par exemple, une étude151 suggère que c’est plutôt la peur de mourir ou de perdre le contrôle qui est à l’origine du SSPT. D’autres travaux semblent démontrer que c’est la persistance de la dissociation, après le trauma, qui empêche le SSPT de se résorber162,163, ou alors que c’est la tendance à la dissociation avant le traumatisme qui prédit l’apparition d’un SSPT164. Enfin, certains résultats165 indiquent que les principaux facteurs d’apparition d’un SSPT après une agression physique seraient la gravité de la blessure et le neuroticisme (tendance aux émotions négatives). Le modèle selon lequel le SSPT proviendrait d’un mauvais traitement de l’information par la mémoire n’est pas remis en questions par les scientifiques qui favorisent ce type d’hypothèse164, mais ils suggèrent que la dissociation péritraumatique n’est pas le facteur causal dans ce disfonctionnement.

6.     Conséquences de la dissociation et du syndrome de stress post-traumatique

Les violences sexuelles engendrent de multiples problèmes de santés, notamment au niveau psychique. De très nombreuses études ont cherché à établir quelles étaient les causes de comportements – souvent autodestructeurs – tels que la toxicomanie ou l’alcoolisme, les automutilations, les tentatives de suicides ou encore les conduites à risques (par exemple, le fait de ne pas se protéger lors de rapports sexuels). Il semblerait que les violences dans l’enfance – notamment les violences sexuelles – et les troubles qu’elles engendrent (troubles dissociatifs et syndrome de stress post-traumatique) puissent en grande partie les expliquer. Par ailleurs ils pourraient aussi engendrer d’autres troubles comme la dépression ou les troubles du comportement alimentaire.

6.1.           Toxicomanie et alcoolisme

« Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…. » est un livre biographique sorti en 1978, décrivant la vie Christiane Felscherinow, toxicomane et prostituée dès 13 ans. Cette adolescente avait subi d’importantes maltraitances de la part de son père.

« Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…. » est un livre biographique sorti en 1978, décrivant la vie Christiane Felscherinow, toxicomane et prostituée dès 13 ans. Cette adolescente avait subi d’importantes maltraitances de la part de son père.

Le lien entre violences dans l’enfance et toxicomanie a fait l’objet de multiples études, qui ont elles-mêmes été commentées dans plusieurs reviews166–172. La plupart des études démontre que l’exposition à des violences dans l’enfance – en particulier les violences sexuelles – est un facteur de risque pour des conduites addictives. Même si certaines reviews ont pointé les faiblesses méthodologiques de nombreuses études166,167 et ont déclaré qu’aucune conclusions claires pouvaient donc être tirées (notamment en ce qui concerne les victimes masculines167), d’autres ont indiqué qu’il existait bien un lien170,172. Ainsi, selon une review de 2002170, parmi les femmes toxicomanes, on trouve un pourcentage de victimes de violences sexuelles dans l’enfance deux fois supérieur au taux de la population générale. De la même manière, parmi les femmes victimes de pédocriminalité ou d’inceste, le taux de toxicomanie est également deux fois plus élevé que dans la population générale.  Par contre, chez les hommes toxicomanes, on ne rencontre pas un nombre particulièrement élevé d’anciennes victimes de violences sexuelles ; mais les hommes ayant des antécédents de violences sexuelles dans l’enfance ont plus de risques d’être toxicomanes. De la même façon, les femmes et les adolescent⋅e⋅s des deux sexes, ayant des problèmes de drogues semblent être particulièrement touché⋅e⋅s par la maltraitance physique, ce qui  n’est pas le cas des hommes adultes toxicomanes. Une autre review169 a démontré que les femmes ayant été maltraitées physiquement ou sexuellement dans l’enfance ont plus forte chance de devenir alcooliques, mais que ce lien était difficile à établir pour les hommes.

Néanmoins, la nature du lien maltraitance – toxicomanie/alcoolisme reste difficile à déterminer : le lien est-il direct ou est-il médiatisé* par les conséquences psychologiques des violences ? Autrement dit, les violences sont-elles la cause directe des addictions, ou bien est-ce les troubles qu’elles engendrent, comme le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) ? Il semblerait que cela puisse dépendre du sexe des victimes, des types de violence et du type de drogue.

Certains travaux de recherche indiquent que c’est bien le syndrome de stress post-traumatique (SSPT)*, engendré par une expérience traumatisante – comme les violences sexuelles dans l’enfance – plutôt que de traumatisme lui-même, qui engendre une toxicomanie à l’âge adulte. Une review de 1996 établit ainsi un lien clair entre SSPT et alcoolisme171.  Dans une autre étude173 portant sur de jeunes adultes (26-35 ans), il a pu être démontré que le SSPT est associé à un risque accru de toxicomanie, mais que l’exposition traumatique seule, sans déclenchement d’un SSPT, n’entraine aucun risque particulier. Ces résultats étaient similaires pour les hommes et les femmes, et étaient particulièrement vrais pour la dépendance aux médicaments (moins pour la dépendance à la marijuana ou à la cocaïne).  Par ailleurs, les mêmes auteurs ont pu mettre en évidence dans une autre étude174, que si les personnes souffrant d’un SSPT ont plus tendance à consommer de drogues, c’est parce qu’elles cherchent à soulager les souvenirs traumatiques et les autres symptômes douloureux du syndrome de stress post-traumatique. Une étude de 1997175 montre que les adolescent⋅e⋅s toxicomanes (15-19 ans) ont en moyenne cinq fois plus de chance d’avoir un SSPT que la population générale : cela est particulièrement vrai pour les filles toxicomanes qui étaient atteintes pour 40% d’entre elles d’un SSPT dans l’échantillon, et dont 80% avaient connu un événement traumatisant, notamment un viol (40% des filles de l’échantillon en avaient été victimes). Notons que chez la majorité des garçons, le SSPT était survenu après l’établissement de la toxicomanie (donc le SSPT ne peut pas être la cause de la toxicomanie), alors que chez 60% filles, l’inverse était observé : la dépendance était apparue avec le traumatisme. Enfin, une enquête de 2000176 portant sur les facteurs de toxicomanies chez les adolescent⋅e⋅s indique qu’un diagnostic de SSPT augmente les risques de dépendances à la marijuana et aux drogues dites dures (mais pas à l’alcool, contrairement à ce qui avait été trouvé dans la review citée précédemment), et que ce risque accru est indépendant d’autres facteurs comme le fait d’avoir subi des violences physique ou sexuelles ou d’avoir été témoin de violences (on pense notamment aux enfants qui assistent aux violences conjugales). En d’autres termes, selon cette étude, avoir subi ou vu des violences dans l’enfance augmente le risque de toxicomanie, mais le développement d’un SSPT suite à ces violences, est un facteur de risque supplémentaire.

Cependant, le rôle médiateur* du SSPT pourrait dépendre du sexe de la victime. En 2009, l’analyse de données portant sur 177 adolescent⋅e⋅s âgé⋅e⋅s de 15 à 19 ans (52% de filles – 48% de garçons), pris⋅e⋅s en charge par la protection de l’enfance au Canada177, ont pu démontrer que chez les filles, les violences physiques, sexuelles ou psychologiques dans l’enfance  pouvaient entraîner un SSPT, qui lui-même était un facteur de risque pour la consommation de cannabis. Chez les garçons, en revanche, les violences sexuelles dans l’enfance étaient directement liées à la consommation de cannabis, tandis que les violences physiques et psychologiques ne semblaient pas être un facteur de risque direct ou indirect. Dans une autre étude portant sur des adolescent⋅e⋅s ayant subi de la négligence, le lien SSPT – problèmes d’alcool semble également plus important chez les filles178.

Outre le SSPT, d’autres facteurs pourraient jouer le rôle de médiateurs* entre violences dans l’enfances et toxicomanie : l’anxiété170, la dépression170, l’autodénigrement168 et les problèmes relationnels168.

6.2.           Automutilations

bouleauEn ce qui concerne les automutilations, le facteur le plus certain identifié à ce jour est la maltraitance dans l’enfance179–182, même si une étude a aussi permis d’identifier comme facteurs les violences physiques et sexuelles à l’âge adulte chez les patientes borderlines183. De nombreuses études ont mis en évidence et reproduit de fortes associations entre les violences dans l’enfance et les comportements d’automutilation. Les conclusions les plus robustes concernent les violences sexuelles50,83,108,163,183–196 et les violences physiques185,188,191,194,195,197–202, mais d’autres types de violences pourraient jouer un rôle : les  violences psychiques et/ou la négligence envers les enfants183,185,187,193,201,203 ; la séparation d’avec un parent193,194,202 ; le fait d’avoir été témoin de violences sur autrui195 ; le harcèlement scolaire194 ; ou encore divers épisodes stressants204. Par ailleurs, les différents types de maltraitances ne mènent pas aux mêmes comportements de mutilation. Ainsi, les personnes ayant subi des violences physiques dans l’enfance aurait plutôt tendance à se scarifier par intermittence, alors que chez les victimes de pédocriminalité, le comportement est plus régulier et donc plus grave191.

Le lien entre violences et automutilation apparait comme complexe. D’une part, il semblerait que les violences puissent parfois jouer un rôle direct191,193,196 dans la genèse de comportements d’automutilation ; d’autre part, la dissociation108,181,191,201,203,205, l’alexithmie*200,201 ou encore le SSPT*190 pourraient également être de leur côté des facteurs importants de développement de ce comportement. Cela signifie que les violences – notamment sexuelles – dans l’enfance ont à la fois un rôle direct et indirect (via notamment la dissociation, l’alexithmie* et le SSPT) sur l’apparition de comportements automutilateurs. Notons qu’une étude semble indiquer que les troubles dissociatifs sont particulièrement associés à des scarifications sur les bras194.

6.3.           Prise de risque sexuelle et revictimisation

Les études établissant un lien entre violences sexuelles – notamment dans l’enfance – et prise de risque sexuelle ou revictimisation sont très nombreuses. Deux grands types de risques sont en général examinés dans les études : risque de contamination à une maladie sexuellement transmissible (MST) ou risque de subir des violences sexuelles à l’âge adulte. Les violences sexuelles comprennent elles-mêmes un risque de contamination pour la victime. De la même manière, imposer par la force ou la persuasion le non-port du préservatif peut être perçu comme une forme de violence sexuelle ou du moins comme un abus de pouvoir sur une personne fragilisée – surtout si la victime est pénétrée vaginalement ou analement car le risque de contamination au VIH est alors plus fort pour elle206, sans compter le risque de grossesse pour les femmes. Beaucoup d’études examinent ces deux types de risques en même temps et c’est pour cela que j’en parle dans le même paragraphe.

On parle de victimisation sexuelle quand un⋅e survivant⋅e de violences sexuelles dans l’enfance est à nouveau victime (revictimisé⋅e) à l’âge adulte207,208. Ce phénomène a été mis en évidence dans différentes populations : dans des échantillons d’étudiant⋅e⋅s112,209–214, dans des échantillons cliniques (c’est-à-dire recruté dans un milieu clinique)100,215, parmi les femmes militaires216, parmi les hommes homosexuels et bisexuels217, 218, 219, 220, et dans la population générale92,110,113,221–223. Les survivant⋅e⋅s de violences sexuelles dans l’enfance ont entre 2 à 11 fois plus de risques de subir une agression sexuelle à l’âge adulte221,223. Une méta-analyse de 2001224 indique que 15 à 79% des femmes victimes de violences sexuelles sont violées à l’âge adulte.

Une méta-analyse225 portant sur 46 études a pu établir chez les femmes un lien entre les violences sexuelles survenues dans l’enfance et dans l’adolescence, et sources de risques par rapport au VIH. Quatre sources de risque ont été examinées : les rapports non-protégés, un nombre important de partenaires, la revictimisation à l’âge adulte et la prostitution. La méta-analyse a pu démontrer que les violences sexuelles dans l’enfance et l’adolescence étaient bien corrélées à ces quatre variables. Autrement dit, les femmes victimes de violences sexuelles dans leur enfance ou leur adolescence, ont plus de chance d’avoir des rapports sexuels non protégés, d’avoir de nombreux partenaires, d’être victimes de viol à l’âge adulte et de se prostituer, que les femmes non victimes. Le lien entre violences sexuelles et prostitution sera explicité plus bas.

Dans une étude portant sur 520 femmes néo-zélandaises221, il a pu être démontré que les femmes victimes de violences sexuelles dans l’enfance, et notamment de violences graves (viol), ont plus de chance d’avoir des rapports sexuels non protégés, d’avoir de nombreux partenaires, d’être contaminées par des MST, de tomber enceintes à l’adolescence, et d’être victimes de viol après l’âge 16 ans, que les femmes non victimes. Deux explications possibles à cela : les femmes victimes de violences sexuelles dans l’enfance vivent généralement dans un milieu familial difficile qui les rend vulnérables ; par ailleurs, les victimes de violences sexuelles ont tendance à commencer plus tôt leur vie sexuelle, ce qui peut aboutir à plus de prises de risque.

Parmi les hommes homosexuels et bisexuels américains, ceux qui ont été victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont plus tendance à avoir des rapports anaux non protégés et ont été plus fréquemment contaminés par le VIH217. Une autre étude218 sur les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes confirme ce lien, et indique que les médiateurs* entre violences sexuelles dans l’enfance et rapports non protégés sont la prise d’alcool ou de drogue pendant les rapports sexuels, le fait d’avoir des  « coups d’un soir » avec d’autres hommes, et enfin d’avoir été victimes de violences conjugales de la part d’un autre homme.  Par ailleurs, il a été démontré que parmi les hommes homosexuels et bisexuels sud-africains, les victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont plus tendance à consommer de la drogues et à être à nouveau victimes à l’âge adulte, ce qui les exposent à davantage de risques de contamination219. Enfin une autre étude220 a montré que les hommes homosexuels et bisexuels ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance ont plus de risques d’avoir des rapports anaux réceptifs non protégés, de se prostituer, d’être contaminés par le VIH et d’avoir été victimes de relations abusives.

Une étude de 1995124 portant sur 127 femmes prostituées aux Pays-Bas a montré qu’environ 10% d’entre elles, régulièrement, n’utilisaient pas de préservatifs.  La  majorité (10 femmes sur 13) de ces femmes prostituées qui prenaient des risques avaient subi un ou plusieurs types de violences parmi ceux-ci : des violences sexuelles dans l’enfance, le fait d’avoir été forcée de se prostituer, des violences par un partenaire (physiques et/ou sexuelles) ou encore des violences de la part des clients-prostitueurs (physiques et/ou sexuelles). Elles présentaient également plus de troubles dissociatifs, étaient plus jeunes et étaient dans un plus grand besoin financier. Il semblerait que le principal facteur de risques de l’exposition au VIH soit les violences perpétuées par les clients prostitueurs, encore plus que le besoin financier. De plus, l’exposition aux violences dans la prostitution est liée aux violences perpétuées par un partenaire (violences sexuelles ou physiques) et au fait d’avoir été forcée d’entrer dans la prostitution. Ces dernières violences sont elles-mêmes corrélées aux violences sexuelles dans l’enfance.

Une étude226 portant sur 618 adolescent⋅e⋅s japonais⋅e⋅s, délinquants ou non, a montré que, parmi les garçons délinquants, ceux qui avaient été victimes de violences sexuelles, avaient commencé leur vie sexuelle plus tôt et avaient eu plus de partenaires ; par ailleurs, les garçons non délinquants anciennes victimes de violences sexuelles utilisaient moins souvent de préservatifs que les non-victimes. Chez les filles délinquantes, les troubles dissociatifs et un antécédent de violences sexuelles étaient associés à un plus grand nombre de partenaires sexuels.

Au vu des résultats de ces études, plusieurs variables peuvent médiatiser* ou modérer le lien entre les violences sexuelles dans l’enfance, et les prises de risque ou la revictimisation ultérieures : la consommation de drogues218,219, l’environnement familial221, le fait de commencer sa vie sexuelle tôt221,226, d’avoir été victime de violences conjugales218, de se prostituer225,220, etc. Cela signifie que les violences sexuelles dans l’enfance induisent des comportements ou des situations qui sont elles-mêmes des facteurs de revictimisation ou de prises de risques sexuelles. Il existe de nombreuses autres études, outre celles cités ci-dessus qui ont cherché à déterminer le mécanisme sous-jacent de ce lien entre violences sexuelles dans l’enfance et revictimisation/prises de risques sexuelles. Les psychologues se sont notamment penché⋅e⋅s sur les conséquences psychologiques des violences sexuelles.

  • le syndrome de stress post-traumatique (SSPT)*. Une étude a montré que parmi des femmes anciennes victimes de violences sexuelles, celles qui avaient été revictimisées avaient plus de chances d’avoir eu un SSPT dans leur vie227. D’autres travaux ont démontré qu’une victimisation sexuelle associée à un niveau élevé de symptomatologie post-traumatique était un facteur de risque pour une revictimisation228.
  • les troubles dissociatifs. A priori, plusieurs éléments peuvent laisser penser que les troubles dissociatifs peuvent être un facteur de risques, notamment si les comportements sexuels sont effectués dans des états de dissociation très poussés52. En d’autres termes, une personne souffrant de tels troubles peut s’engager dans une activité sexuelle sans pouvoir ressentir d’émotions ou de sensations – la coupant des signaux indiquant la peur, le danger, le plaisir, etc. En plus de cette incapacité à avoir conscience de certains aspect de son propre l’état mental et émotionnel, elle peut également ne pas se rendre compte de certains éléments extérieurs tel que l’utilisation (ou non) d’un préservatif, ou même (dans des cas extrêmes) de l’identité de son partenaire. Dans ces conditions, difficile de prendre des décisions lors des rapports sexuels. Par ailleurs, une personne ayant subi des violences sexuelles et étant dissociée, peut également être absente (à un moindre degré) lorsqu’on lui parle de sexualité, notamment dans le cadre de programmes de prévention. Certaines études suggèrent que les personnes souffrant de troubles dissociatifs ont des problèmes de mémoire229, notamment si les mots à mémoriser sont en rapport avec le traumatisme vécu230,231: on peut supposer qu’un agent de prévention qui parle de pénétration, de pénis ou d’autres éléments sexuels, peut induire une dissociation chez la personne traumatisée, à qui cela rappellera l’agression. De plus, les personnes victimes de troubles dissociatifs et qui ont été traitées comme des moins que rien pendant une partie de leur vie, pourraient ne pas être en mesure de réagir de manière adéquate lors d’actes sexuels52. Par exemple, au lieu d’arrêter un acte sexuel car il devient déplaisant, une femme qui a été victime d’inceste peut préférer se dissocier comme elle a en eu l’habitude pendant des années. Ou bien, elle peut ne pas être capable de refuser un rapport sexuel non protégé car ayant été maltraitée, elle est persuadée que sa santé et son bien-être n’ont absolument aucune importance. Enfin, les prédateurs sexuels peuvent apprendre à reconnaître la confusion ou la distraction comme des signes de vulnérabilité chez une femme, et être plus susceptibles de l’attaquer110. Quelques études suggèrent que la dissociation puisse  jouer un rôle au moins dans la prise de risque sexuelle : on l’a vu, les femmes prostituées n’utilisant pas régulièrement de préservatifs présentent plus de troubles dissociatifs124, et les adolescentes japonaises délinquantes qui ont subi des violences sexuelles et qui sont dissociées ont plus de partenaires sexuels (ce qui est un facteur de risque de contamination)226. Par ailleurs, une autre étude211 suggère que les personnes revictimisées ont plus de mal à reconnaître les règles de savoir-vivre (ce qui signifie qu’elles vont avoir plus de mal à reconnaître qu’une personne leur manque de respect et se moque d’elles) et des règles de sécurité basiques (comme tout simplement « si je dois nager dans de l’eau froide, alors je dois mettre une combinaison »). De plus, ces difficultés de reconnaissance étaient significativement liées aux troubles dissociatifs. Une autre étude fait le lien entre dissociation péritraumatique et revictimisation232. Cependant deux études n’ont pas trouvé de lien significatif entre dissociation et revictimisation 112,228.

6.4.           Troubles alimentaires et obésité

Plusieurs études ont pu établir un lien entre les violences sexuelles et l’apparition de troubles alimentaires. Par exemple, une étude de 199689 indique qu’il existe un lien entre le fait d’avoir subi violences sexuelles et le fait de présenter certaines caractéristiques typiques des troubles alimentaires, comme la quête de la minceur, le perfectionnisme ou le manque d’interoception*.

boulimie-alimentLe lien violences sexuelles/troubles alimentaires est particulièrement bien établi pour les violences sexuelles dans l’enfance. Une méta-analyse de 2002 a trouvé un lien faible mais significatif entre  violences sexuelles dans l’enfance et troubles alimentaires93. Une méta-analyse de 2010 regroupant 37 études a confirmé ce lien233 . Une autre étude, portant sur 7 403 sujets anglais, établit qu’il existe un lien entre violences sexuelles dans l’enfance et troubles alimentaires92.

Le lien entre violences sexuelles survenant tardivement dans l’adolescence (15-17 ans) ou à l’âge adulte et troubles alimentaires a moins été exploré. Quelques études semblent suggérer néanmoins qu’il existe 234–237. Selon une des études citées précédemment92, portant sur 7 403 sujets anglais, le lien de cause à effets semble inversé par rapport aux violences sexuelles dans l’enfance : les personnes souffrant de troubles alimentaires auraient plus de risques de subir des agressions sexuelles à l’âge adulte. Par ailleurs, chez les femmes revictimisées, le lien entre violences sexuelles dans l’enfance et troubles alimentaires étaient renforcé.

La nature exacte du lien entre violences sexuelles et troubles alimentaires est complexe et reste encore à préciser. Une étude suggère que la détresse psychologique et l’alexithymie*, générées par les violences sexuelles dans l’enfance, sont à l’origine des troubles alimentaires238. D’autres semblent montrer que le syndrome de stress post-traumatique (SSPT)* sert de médiateur* entre violences sexuelles dans l’enfance, l’adolescence ou à l’âge adulte et troubles du comportement alimentaire237,239. Enfin, une étude a suggéré que la honte corporelle* puisse également médiatiser violences sexuelles dans l’enfance et boulimie11.

Par ailleurs, plusieurs études suggèrent également qu’il existe un lien entre violences sexuelles dans l’enfance et obésité à l’âge adulte 240–246. Ce lien n’existerait que pour les femmes, et ne concernerait que les viols dans l’enfance (avec pénétration)246. Le lien entre violences sexuelles dans l’enfance et obésité à l’âge adulte pourrait être dû au développement d’une hyperphagie (prise de nourriture en grande quantité dans une faible période de temps, mais absence de contrôle du poids, contrairement à la boulimie), un trouble alimentaire qui pourrait être provoqué entre autre par les violences sexuelles dans l’enfance247,248. Une autre explication pourrait être que l’obésité peut être perçue comme un moyen de protection contre les violences sexuelles, par les victimes. En effet, la minceur étant un critère de beauté pour les femmes dans la société occidentale, certaines victimes de violences sexuelles peuvent considérer leur obésité comme un moyen d’éviter les avances sexuelles de potentiels agresseurs sexuels 240,243,249. Chez d’anciennes victimes de violences sexuelles, la perte de poids peut déclencher des symptômes du syndrome de stress post-traumatique, si elles se rapprochent du poids auquel elles ont été violées 240. Par ailleurs, les femmes obèses ayant été victimes de violences sexuelles et suivant un programme pour perdre du poids, perdent moins de poids et adhèrent moins au programme que les femmes obèses qui n’ont pas été victimes250.

6.5.           « Troubles » sexuels

Est-ce que le fait de ne pas être intéressé·e par la sexualité, ou de ne pas apprécier particulièrement la sexualité, constitue-t-il nécessairement un trouble ? Personnellement, je pense que ça dépend des cas de figure, d’où les guillemets à « troubles ». La question a d’ailleurs fait débat dans la communauté des psychopathologistes251. Dans tous les cas, les violences sexuelles impactent la sexualité des victimes252 : peur de la sexualité, manque de désir ou d’excitation, problèmes de lubrification, coït douloureux, vaginisme* ou encore difficultés à avoir des orgasmes. Chez les femmes adultes, une expérience de viol double les chances de développer ce type de « problèmes » sexuels70,253,254. Par ailleurs, les femmes victimes de violences sexuelles dans l’enfance sont moins intéressées par la sexualité, ont plus de difficultés à avoir des orgasmes et sont globalement plus insatisfaites de leur vie sexuelle que les femmes non victimes255–257. Enfin, elles ressentent plus d’émotions négatives (dégoût, peur, colère…) quand elles sont excitées sexuellement258.

Il existe plusieurs explications quant à l’origine de ces « troubles ». Le syndrome de stress post-traumatique, produit par les violences sexuelles, générerait ces perturbations de la vie sexuelle254. Par ailleurs, les violences sexuelles contribueraient à donner une mauvaise image de la sexualité aux victimes, ce qui réduirait leur excitabilité. Enfin, les victimes de viol rencontrant des « troubles » sexuels présentent souvent une hypertonie du plancher pelvien70,259,260 (cf. troubles dissociatifs somatoformes). Ces troubles physiques contribueraient en partie aux « troubles » sexuels70.

6.6.           Autres troubles

La dépression est la réponse la plus commune et la plus universelle à tout type de violences261. Elle est l’une des nombreuses conséquences des violences sexuelles, chez l’enfant81,186,262–264 et chez l’adulte265,266. Les violences sexuelles génèrent également des comportements suicidaires78,81,108,186,197. Le lien entre violences sexuelles et dépression et/ou comportements suicidaire, semble médiatisé* par les troubles dissociatifs. Autrement dit, c’est la dissociation générée par les violences sexuelles qui est directement à l’origine de ces troubles108,262,263. Enfin, les violences sexuelles pourraient générer des troubles anxieux267,268

7.     Le cas de la prostitution

7.1.           Le lien avec l’inceste et les violences sexuelles

Les violences sexuelles comme facteurs d’entrée dans la prostitution

Virginie Despentes

Virginie Despentes

Commençons par citer deux écrivaines, toutes deux anciennes prostituées, et qui ont à peu près la même analyse sur les causes de la prostitution. Virginie Despentes écrira « Le viol fabrique les meilleures putes. Une fois ouvertes par effraction, elles gardent parfois à fleur de peau une flétrissure que les hommes aiment, quelque chose de désespéré et de séduisant. Le viol est souvent initiatique, il taille dans le vif pour faire la femme offerte, qui ne se referme plus jamais tout à fait. Je suis sûre qu’il y a comme une odeur, quelque chose que les mâles repèrent, et qui les excite davantage »269. Andrea Dworkin elle, déclarera :

L’inceste est la filière de recrutement. C’est là qu’on envoie la fille pour lui apprendre comment faire. Donc, bien sûr, on n’a pas à l’envoyer nulle part, elle y est déjà et elle n’a nul autre endroit où aller. On l’entraîne. Et l’entraînement est spécifique et il est crucial : on l’entraîne à ne pas avoir de véritables frontières à son propre corps, à être bien consciente qu’elle n’est valorisée que pour le sexe, à apprendre au sujet des hommes ce que l’agresseur, l’agresseur sexuel, lui apprend 270.

Andrea Dworkin

Andrea Dworkin

Notons que malgré leur expérience et leur analyse communes, les deux femmes n’en viendront pas à la même conclusion. Pour Virginie Despentes, la prostitution est surtout un travail bien payé et accessibles aux femmes non qualifiées. Pour Andrea Dworkin, Il s’agit d’une violence intolérable.

Les propos de ces deux femmes sont confirmés par de nombreuses études scientifiques, qui ont établi un lien entre violences sexuelles et entrée dans la prostitution, il y a déjà près de 40 ans. En 1977, une étude271 établissait qu’entre 57 et 65% des femmes prostituées interrogées avaient connu des violences sexuelles, en général avant l’âge de 15 ans et en général de la part de leur père, ce qui était largement disproportionné par rapport aux chiffres de la population générale estimés à cette époque. En 1983, une enquête portant sur 200 femmes prostituées à San Francisco272 démontrait que 60% d’entre elles avaient subi des violences sexuelles dans l’enfance, en moyenne par deux hommes et pendant 20 mois. Près de la moitié de ces femmes ayant connu des violences sexuelles dans l’enfance avaient été agressées de manière répétée ; 20% l’avaient été 2 ou 3 fois ; et 30% l’avaient été une fois. Les deux tiers avaient été agressés par leur père ou beau-père. Enfin, 70% d’entre elles affirmèrent qu’il existait un lien entre les violences sexuelles qu’elles avaient subies et leur entrée dans la prostitution. Une étude de 1987 a trouvé que 73% des prostituées interviewées avaient connu des violences sexuelles, notamment des viols avant l’âge de 16 ans, contre 29% dans l’échantillon d’individus non prostitués273. Soixante-deux pourcent des femmes prostituées ayant connu des violences sexuelles déclarèrent que ces violences influencèrent leur entrée dans la prostitution. Par ailleurs, les violences sexuelles subies par les personnes prostituées étaient plus graves et plus répétées que dans le groupe témoin. Cela a été confirmé par une étude de 1999 : en comparant avec un échantillon de personnes victimes d’inceste mais n’étant pas rentrées dans la prostitution, il a été montré que les personnes prostituées ont en moyenne subi des violences sexuelles plus graves, et qu’elles ont également connu plus de violences intrafamiliales d’autres types (violences physiques, violences psychologiques, etc.)274.

Dans une étude de 1998, 57% des personnes prostituées disent avoir subi des violences sexuelles dans l’enfance275. Un autre travail indique que 32% des femmes prostituées interrogées avaient subi une pénétration avant l’âge de 11 ans, contre 13% dans la population générale276. Une étude de 1991277, portant sur un échantillon de femmes et d’adolescentes sans abri, montre que, indépendamment de facteurs tels que la fugue ou la toxicomanie, les violences sexuelles dans l’enfance sont un facteur d’entrée dans la prostitution. Une autre étude de 1996 a trouvé que les violences sexuelles dans l’enfance étaient un facteur significatif d’entrée dans la prostitution278. Une étude de 1991 indique que les personnes ayant subi des viols dans l’enfance avaient quatre fois plus de chance d’avoir été prostituées279, tandis qu’il a été trouvé dans une enquête de 2002 que les femmes prostituées avaient deux fois plus de chance d’avoir subi des violences sexuelles, par rapport à des femmes non-prostituées280.

Dans une étude qualitative portant sur 20 prostituées québécoises281, 17 ont connu des violences sexuelles avant l’entrée dans la prostitution. Pour un premier groupe constitué de quatre femmes, l’anthropologue note qu’elles ne pouvaient que devenir prostituées, car les violences sexuelles leur ont forgé une identité de prostituée. Pour ces femmes, les violences sexuelles par les hommes de la famille ont commencé très tôt (5-8 ans), et ont été rémunérées par leur agresseur(s). Par ailleurs, elles ont aussi été traitées de « putes » et d’autres mots dégradants les rapprochant de la prostitution dès leur enfance. Pour un deuxième groupe, constitué de sept femmes, la violence sexuelle apparaît comme la cause principale de l’entrée dans la prostitution, mais n’a quand même pas forgé de manière aussi intime une identité de prostituée, comme pour le premier groupe. Pour un troisième groupe (6 femmes), la violence sexuelle a contribué à l’entrée dans la prostitution, mais n’en est pas la cause principale. Enfin, les trois femmes n’ayant pas connu de violences sexuelles avant l’entrée dans la prostitution sont venues à se prostituer à cause de la pauvreté et/ou de la toxicomanie.

D’autres études établissent ce lien entre violences sexuelles (dans l’enfance mais aussi à l’âge adulte) et entrée dans la prostitution, mais elles ne peuvent être toutes citées ici282–293. Notons cependant que les violences sexuelles ne sont pas le seul facteur d’entrée dans la prostitution. De manière générale, grandir dans une famille dysfonctionnelle et subir des violences de tout type sont des facteurs d’entrée274,282,294–299.

Plusieurs chemins peuvent exister entre  violences – en particulier les violences sexuelles – et entrée dans la prostitution :

  • fugueUn chemin courant est la fugue, permettant une entrée dans la prostitution à l’adolescence. Les enfants victimes de maltraitances et d’inceste en effet plus de chance de fuguer300. Par ailleurs, iels ont également une faible estime d’elles-mêmes et ont plus tendance à consommer de la drogue, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Une fois dans la rue, sans ressources, la prostitution peut être un des seuls moyens d’obtenir de la nourriture, un toit, de la drogue ou de l’argent289,299: les études sur des populations nord-américaines indiquent qu’environ un quart des adolescente·s sans domicile ont eu recours à la prostitution pour survivre301,302. Par ailleurs, vulnérables à cause de leur manque de ressources et d’estime de soi, iels constituent des proies faciles pour les proxénètes qui les appâtent à de plusieurs manières. Par exemple303 :
    • à l’aide de promesses d’argent et d’amour
    • en leur fournissant de la drogue contre un rapport sexuel, puis en leur demandant de se prostituer
    • en leur donnant de l’argent, de la nourriture et d’autres ressources, et en leur demandant après de se prostituer pour rembourser une soi-disant dette.
  • Un autre chemin peut-être celui de la drogue. En effet, les victimes de violences sexuelles sont plus susceptibles de devenir toxicomanes166–172. Or la prostitution permet de gagner beaucoup d’argent très rapidement, et peut donc apparaître, a priori, comme le meilleur moyen de financer sa consommation. Une étude portant sur des femmes prostituées accro au crack indique qu’un certain nombre d’entre elles ont commencé à se prostituer pour payer leur consommation de drogues (crack ou autre)304. Dans une enquête de 1982, 27% des 200 femmes prostituées interrogées ont déclaré avoir commencé à se prostituer pour payer leur drogue305. Dans une autre, 16% ont déclaré être entrée dans la prostitution de rue pour financer leur consommation303.
  • Les enfants maltraitée·s ont des rapports sexuels plus tôt que les enfants non maltraitées. Un certain nombre de ces rapports sexuel sont d’ailleurs non consentis et constituent donc des viols. Dans tous les cas, les rapports sexuels précoces sont des facteurs d’entrée dans la prostitution295. Un autre chemin possible est le fait que des parents violents peuvent aller jusqu’à prostituer leurs enfants. Dans une étude de 2007, jusqu’à 12% des femmes prostituées l’avaient été par un parent, un grand frère ou une grande sœur303. Dans ce cas-là, la prostitution est en continuité directe avec les maltraitances subies dans l’enfance : plus exactement, elle fait partie intégrante des violences que l’enfant connait au sein de sa famille.
  • Notons que même parmi les adolescente·s sans abri, celles et ceux qui ont subi des violences sexuelles ont plus tendance à utiliser la prostitution comme moyen de survie que celles et ceux qui n’ont pas subi de telles violences277,306. Les victimes de violences sexuelles qui fuguent, ont certes tendance à fuguer un plus grand nombre de fois que les adolescent·e·s sans abri n’ayant pas subi de violences sexuelles, ce qui est un facteur de risques d’entrée dans la prostitution. Cependant, même en tenant compte de cela et de la consommation de drogues, les violences sexuelles restent une variable explicative, ce qui indique que les fugues et/ou la consommation de drogues ne constituent pas la seule explication du lien entre violences sexuelles et entrée dans la prostitution chez les adolescent·e·s. Cela suggère que l’entrée dans la prostitution n’est pas seulement due à l’existence de situations matérielles difficiles (itinérance, toxicomanie, …) provoquées par les violences dans l’enfance. Des facteurs psychologiques peuvent aussi entrer en jeu. En effet, les troubles dissociatifs induits par les violences sexuelles sembleraient « faciliter » la pratique de la prostitution. La dissociation, qui est à la base un comportement acquis permettant de se protéger des souffrances induites par les violences, est recyclée afin de devenir un mécanisme pour se désensibiliser et pouvoir effectuer les passes. On comprend donc mieux pourquoi Dworkin disait que l’inceste permettait d’« apprendre [à la victime] comment faire [dans la prostitution] ». Cela est détaillé dans le paragraphe « Une méthode de déconnexion apprise lors de violences antérieures ».

Inceste et prostitution : un fonctionnement similaire

Bouc émissaire, celui qui porte les fautes

Bouc émissaire, celui qui porte les fautes

« La prostitution est à la société ce que l’inceste est à la famille » : c’est ce que déclarait Jorge Barudy, un psychiatre spécialisé dans les violences dictatoriales et intra-familiales307. En effet, des similitudes émergent dans les deux systèmes307,308 :

  • L’agresseur est roi. Que ce soit l’incestueur ou le client, tous les deux pensent avoir le droit de « se servir », dans la famille ou parmi une classe de femmes « dédiées à ça », pour obtenir un rapport sexuel.
  • Le sacrifice. L’enfant incesté·e est sacrifié·e pour maintenir l’harmonie familiale. De la même façon, les prostituées sont sacrifiées pour maintenir un prétendu bon fonctionnement de la société. On entend régulièrement que la prostitution permet de réduire les viols. Elle est souvent considérée comme « un mal nécessaire ». Saint Augustin disait ainsi « Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions.309» L’écrivain néerlandais Bernard Mandeville affirmait quant à lui « Il est évident qu’il existe une nécessité de sacrifier une partie des femmes pour conserver l’autre et pour prévenir une saleté d’une nature plus repoussante.310»Par ailleurs, l’argent gagné dans la prostitution ne profite pas toujours directement à la personne prostituée307. Il profite fréquemment au proxénète (avec lequel il peut y avoir une relation sentimentale) ou aux enfants, qui ne savent rien mais pour qui la prostituée se sacrifie. Il y a donc une notion de sacrifice lié à l’argent, en lien avec une idée de rédemption ou de réparation d’une faute.
  • Le stigmate. L’inceste, tout comme la prostitution sont deux phénomènes perçus comme étant mauvais par la société. Pourtant, le poids de la « faute » des hommes incesteurs et prostitueurs (celle d’utiliser d’autres êtres humains pour leurs prétendus besoins sexuels), est reporté sur l’enfant incesté·e, tout comme sur la personne prostituée. C’est finalement ces dernièr·e·s qui sont stigmatisé·e·s.
  • La rétribution. Les enfants victimes d’inceste reçoivent également une rétribution, fixée par l’incesteur : de l’argent, des cadeaux ou un peu plus d’attention. Dorothée Dussy, anthropologue spécialiste de l’inceste, note que cette rétribution permet d’acheter le silence de la victime41. Elle précise aussi que l’argent transfère la responsabilité de l’inceste sur la victime, et permet de transformer l’agression sexuelle en un petit commerce tranquille. De la même façon, l’argent permet aux clients prostitueurs de se dédouaner de toute responsabilité vis-à-vis des personnes prostituées311–313.Le même processus est à l’œuvre par rapport aux demandes d’indemnisation des victimes de violences sexuelles. Ainsi, le fait que Nafissatou Diallo ait touché 1,5 millions de dollars de la part de Strauss-Kahn suite à son procès au civil, ou encore les rumeurs évoquant le fait qu’elle serait intéressée par l’argent, ont fait dire à beaucoup de monde qu’elle n’était pas réellement victime, mais juste une femme vénale. Dorothée Dussy note que les incesteurs et la famille remettent systématiquement en cause le sens moral des victimes d’inceste quand celles-ci font des demandes d’indemnisation. Les incesté·e·s eux-mêmes refusent parfois de suivre les suggestions des avocats et refuse de demander des dommages et intérêts41. Plus récemment, lors de l’affaire du Carlton, les personnes prostituées qui s’étaient portées parties civiles ont juste demandé 1 euro symbolique pour les dommages et intérêts314.
  • Le secret. C’est la loi du silence qui règne dans les familles incestueuses. De la même façon, le silence règne sur le milieu de la prostitution. Les personnes prostituées prennent rarement la parole en public, par peur des représailles de la part des proxénètes ou par peur du stigmate. Le secret sur la prostitution doit être gardé dans la société.

7.2.           Au cœur de la prostitution : la dissociation

Annie Mignard

Annie Mignard

Les personnes prostituées ont des rapports sexuels non désirés à répétition. Elles sont en contact direct avec des hommes qui ne les attirent pas, voire qui les dégoûtent. Pour se protéger et ne pas ressentir de trop fortes émotions négatives, elles doivent donc se dissocier de leur corps et de leur être lors des passes. L’objectif est de ne pas être mentalement présente307,315.

Cette mise à distance revient constamment dans les témoignages de personnes prostituées. Elle a déjà été finement décrite par l’écrivaine Annie Mignard en 1976 dans son texte Propos élémentaires sur la prostitution316 :

Le corps réagit il différemment lorsqu’il y a de l’argent et lorsqu’il n’y en a pas ? En est-on moins malade pour autant? Moins coupée ? Moins expulsée de soi-même? Où peut-on aller se réfugier quand le lieu de son corps est occupé par autrui ? Quand on n’a même plus son espace du dedans ? Une prostituée dit « Je me réserve ce qu’il y a au-dessus des épaules. » Ca ne sauve pas grand-chose de penser qu’on est partagée en bas-morceaux et en quant-à-soi. Cette expérience schizoïde, toutes les prostituées la vivent comme schizoïde. Et se sauvent de la folie et de la mort en se dissociant : en dissociant leur carne de leur moi, en prétendant qu’elles ne sont pas là pendant que le client utilise leur chair. En ne sentant rien. Pas le moindre vice, il n’y a personne.

Cette dissociation peut simplement se manifester par le fait de penser très fortement à quelque chose d’autre. Une prostituée québécoise explique :

Quand y’en a un qui est en train de te pénétrer, pense pas à tes enfants ou pense pas à qu’est-ce que t’aurais pas dû faire, puis pense pas que t’es là, avec. Pense à d’autre chose. Pense que t’es sur le bord de la plage. Pense que tu fais de l’équitation. Pense à ce que t’aimes. Mais pense pas à ce que t’es en train de faire là […].281

Cette méthode ressemble beaucoup au conseil souvent préconisé au début du 20ième siècle aux femmes pour supporter les viols conjugaux : « Ferme les yeux et pense à l’Angleterre ».

Mais pour certaines prostituées, la dissociation semble encore aller plus loin : il ne s’agit pas seulement de penser à autre chose, mais de vivre des expériences de dissociation péritraumatique, semblable à ce qu’expérimentent les victimes de viol. Ces expériences incluent notamment une désensibilisation (à la douleur et aux émotions), des impressions de sortir de son corps, la perte de la notion de temps, ou encore l’impression que notre corps ne nous appartient pas. Par exemple, une femme témoigne sur le forum Doctissimo :

Pendant le taff, je me sens complètement déconnectée. C’est comme si j’étais juste un corps, avec un mode d’emploi (là tu peux rentrer, là tu peux pas, à utiliser avec préservatif, etc.) J’encaisse mais je ne me sens pas là. J’ai d’ailleurs tendance à perdre la notion du temps.317

La dissociation, le fait de ne pas être mentalement présente, apparaît l’une des conditions pour tenir dans la prostitution. Plusieurs autres travaux confirment que le processus de dissociation est au cœur de l’acte prostitutionnel315,318–320. Par exemple, une étude de 2009321 signale que les 14 femmes prostituées interrogées ont toutes dû se dissocier pour supporter les passes. C’est également le cas de l’ensemble des prostituées interviewées dans d’autres études318,319,322, malgré des parcours ou des conditions d’exercice de la prostitution parfois très différents318,319,322. Toutes les personnes qui ont travaillé sur la prostitution ont pu mettre en évidence ce phénomène, même celles qui considèrent que la prostitution n’est pas intrinsèquement une violence. Par exemple, Ine Vanwesenbeeck, une chercheuse néerlandaise en faveur de la dépénalisation totale de la prostitution, a déclaré que cette « compétence à la dissociation » contribuait à une « attitude professionnelle » dans le domaine du « travail du sexe », voire était nécessaire pour l’exercer323. Selon Teela Sanders, une autre chercheuse également favorable à la dépénalisation, les personnes qui n’arrivent pas à assez se dissocier n’ont pas su assez bien gérer les risques émotionnels liés à ce « travail », et sont par conséquent sujettes à des émotions très négatives qui peuvent avoir de graves conséquences324. Ainsi, là où les chercheuses abolitionnistes voient des troubles dissociatifs causés par des violences275,293,315,325, d’autres y voient une façon de gérer ses émotions via un jeu de rôle322–324,326.

Une méthode de déconnexion « apprise » lors de violences antérieures

Dans plusieurs études, un certain nombre de personnes prostituées interrogées expliquent qu’elles ont appris à se dissocier lors de maltraitances dans l’enfance, en particulier lors de violences sexuelles293,321,327–329. Les violences sexuelles ont aussi appris à ces femmes que leur corps pouvait être utilisé pour le plaisir d’autrui. Dans l’étude portant sur 14 femmes prostituées, l’autrice souligne que des techniques de mise à distance de son propre corps étaient déjà intégrées par ces femmes avant l’entrée dans la prostitution321. Une étude néerlandaise portant sur 127 femmes prostituées a montré que les femmes ayant subi le plus de violences dans l’enfance avaient tendance à plus fréquemment se dissocier pour supporter le stress et les émotions négatives124.

Plusieurs femmes racontent comment les violences sexuelles dans l’enfance leur ont appris à se dissocier. Par exemple une femme suédoise explique328 :

En outre, ce que je ressentais pendant l’acte lui-même, ou comment dire […] je me déplaçais vers ma tête. […] Et je vois que me suis servie de la même chose [dans la prostitution], oui, mais cela vient de l’inceste […] J’étais complètement déconnectée.

Dans le cadre d’une étude de 2014, portant sur les conducteurs de camion en Amérique centrale, une prostituée costaricienne a été longuement interviewée329. Elle raconte avoir été agressée sexuellement par son père étant enfant, et déclare que cela l’a « aidée » dans le « business de la prostitution » :

Je dois être honnête avec vous. Pour moi, le fait que je puisse quitter mon corps et ne rien sentir quand j’ai des rapports sexuels a été bénéfique pour la pratique de la prostitution.

Elle précise que les années de violences sexuelles passées auprès de son père ont été « une formation à cette profession ».  Selon elle, il est plus facile d’être prostituée quand on est capable de se détacher de l’acte et de « penser à autre chose ». Elle considère que la plus grande compétence d’une prostituée est « d’être capable de se couper de ce qu’elle est en train de faire, et de ressentir du plaisir si elle le souhaite ». Précisons que malgré tout ce qu’elle a subi, cette femme ne se considère absolument pas comme une victime, ni de l’inceste (elle avait du plaisir, dit-elle) ni de la prostitution.

Dans une étude américaine, une autre femme explique clairement le lien entre les violences sexuelles qu’elle a subies et sa capacité à se dissocier pendant les passes :

La prostitution, c’est comme un viol. C’est comme quand j’avais 15 ans et que j’ai été violée. J’avais l’habitude de quitter mon corps. Je veux dire que c’est ce que j’ai fait quand cet homme m’a violée. Je suis allée au plafond, et je me suis insensibilisée parce que je ne voulais pas ressentir ce que je ressentais. J’avais très peur. Et quand j’étais prostituée, j’avais l’habitude de faire ça tout le temps. J’engourdissais mes sensations. Je n’avais même pas l’impression d’être dans mon corps. Je quittais en fait mon corps et j’allais quelque part ailleurs avec mes pensées et mes sentiments, jusqu’à ce qu’il décolle de moi et que ce soit fini. Je ne sais pas comment expliquer autrement, sauf que je le vivais comme un viol. Pour moi, c’était un viol.293

Par ailleurs, il est fréquent que les victimes de violences dans l’enfance rejouent les traumatismes qu’elles ont vécus dans l’objectif de reprendre le contrôle197,330. A l’époque du traumatisme, elles se sont senties passives, impuissantes et faibles. Pour résoudre ce sentiment d’impuissance, elles recréent la scène du drame, mais cette fois-ci en essayant d’avoir un rôle où elles sont actives et ont du pouvoir – ou croient en avoir. C’est un phénomène que l’on observe dans la prostitution, puisqu’un certain nombre de personnes prostituées ont le sentiment de prendre leur revanche, ou de se réapproprier leur corps suite aux violences, en faisant payer des hommes281,321,330–332.  Virginie Despentes raconte ainsi que son passage dans la prostitution a été « une entreprise de dédommagement [de son viol], billet après billet, de ce qui [lui] avait été pris par la brutalité. »269 Une prostituée québécoise, elle, explique281 :

Moi, c’était plus la vengeance envers les hommes… J’ai dit: « Les ostis y vont payer !» Ça, ça r’montait de loin… à cause de mon père, la famille… ça r’montait à l’enfance ! Là j’ai dit: « Vous avez pas fini de payer, j’te jure ! » Je me suis dit en moi-même : « Toi, mon osti, tu vas payer c’que les hommes m’ont fait. Et c’est là que j’ai commencé à aimer ça… les faire payer… pas la prostitution… les faire payer. Pour ce que moi j’avais vécu antérieurement. J’ai dit ça pour mon père : « Tu vas payer, tu m’prendras pas l’cul pour rien…», c’est ça que je me disais. Je les ai fait payer. Jusqu’à temps que j’ai été capable, je les ai fait payer. […] JE L’AI FAIT PAYER. Je jouis rien qu’à le dire. T’as pas eu mon cul pour rien. Pour moi, c’était le top, c’était la priorité.

Cependant, ce sentiment de pouvoir sur les clients est une illusion, car dans la réalité, les personnes prostituées subissent énormément de violence, notamment de la part des clients prostitueurs124,275,333–336. Cela indique, que c’est bien eux qui ont le contrôle sur elles, et non pas elles sur eux… De plus, l’étude sur les prostituées néerlandaises démontre que plus une femme a été victime de violences dans l’enfance, plus elle le sera dans la prostitution124. La prostitution n’est donc absolument pas une méthode efficace pour surmonter le désespoir provoqué par des violences antérieures.

Les techniques de mise à distance

De base, le fait de présenter des troubles dissociatifs provoqués par des violences sexuelles survenues dans le passé « aide » à supporter les passes. Néanmoins, les prostituées utilisent en supplément d’autres techniques pour amplifier cette dissociation.

Plusieurs chercheuses ont tenté d’étudier en détail ces méthodes de déconnexion318,322,337,338. Les criminologues norvégiennes Cecile Høigård et Liv Finstad ont jugé que ces techniques de mise à distance étaient au cœur de l’acte prostitutionnel. En effet, sur les 26 personnes qu’elles ont interrogées, seules deux n’ont pas évoqué ces mécanismes de défense. La préoccupation de dissocier le Moi du corps est donc constante. Par ailleurs, ces techniques apparaissent également comme quasi-universelles : des prostituées du monde entier les utilisent, sans pourtant communiquer entre elles. Je vais en décrire quelques-unes ci-dessous

La dissimulation de son identité
Le changement d'apparence via le maquillage peut aider à rentrer dans un rôle

Le changement d’apparence via le maquillage peut aider à entrer dans un rôle

Une des premières choses que font les personnes qui se prostituent est de prendre un pseudonyme307,315,318,322,326,339. Elles ne donnent jamais leur véritable prénom aux clients et ne disent rien de leur vie privée318,326. Ce changement de nom leur permet d’avoir deux identités bien distinctes : celle à l’intérieur, et celle à l’extérieur de la prostitution. Il permet d’éviter une « contamination » de leur vie par l’activité prostitutionnelle. Cela constitue donc un premier clivage, puisque lors de l’activité prostitutionnelle, les personnes prostituées vont être dans la peau d’un personnage créé de toute pièce et qui n’existe que dans ce cadre-là (un personnage correspondant bien sûr aux stéréotypes sexistes et racistes pour coller à la demande des clients). Elles peuvent même aller jusqu’à inventer une biographie fictive à ce personnage322,339. Par exemple, une prostituée raconte pourquoi et comment elle a créé le personnage d’Eleanor :

Tu dois te créer un rôle, en plus de celui que tu joues dans au sauna [lieu de prostitution]. L’endroit où tu vis ne doit absolument pas être divulgué. Tu dis à ta famille une chose, mais tu dis à ton client autre chose qui protège ta vie de famille. Les clients me posent des questions sur ma vie, et je leur parle habituellement de psychologie, car c’est quelque chose que je connais. Eleanor est étudiante à Manchester et elle étudie la psychologie. 322

Par ailleurs, des rituels basés sur l’habillement et le maquillage permettent également de rentrer et sortir de ce rôle, en permettant un important changement d’apparence 307,318,322.

L’établissement de frontières physiques

Une autre technique est de créer des frontières physiques 315,318,322,324,326,338. Par exemple, certaines parties du corps sont accessibles au prostitueur, mais d’autres lui sont absolument interdites. Une prostituée témoigne :

Mon visage était tabou. Il ne fallait pas y toucher. Ou mes bras. Oui. Je ne sais pas exactement d’où ça vient, mais effectivement il ne fallait pas toucher à mes bras. Ces bras étaient les miens et je portais toujours des pulls à manches longues.328

Une personne raconte comment elle se réfugie dans sa tête, comme pour fuir son corps qui peut alors être utilisé par le client sans qu’elle-même soit réellement touchée328 :

Je me déplaçais vers ma tête. […] C’est à partir de là que j’entrais dans une autre réalité. Et alors, c’était dans ma tête. De cette façon, il me semblait que je n’avais pas de corps non plus. […] Comme cela, on pouvait en principe faire ce que l’on voulait de mon corps, sans que je ressente quoi que ce soit.

Dans une étude de 2005322, l’ensemble des 50 prostituées interviewées (prostituées britanniques « volontaires » et issues essentiellement de la prostitution d’intérieur) indiquait utiliser cette technique.

Le préservatif sert parfois de barrière entre la prostituée et le client

Le préservatif sert parfois de barrière entre la prostituée et le client

Certaines parties du corps ne doivent donc pas être prostituées. Une partie du corps est achetable, l’autre (généralement la  tête et le haut du corps) reste « à soi » et permet à la personne de s’y réfugier symboliquement. Par ailleurs, le préservatif – au-delà de sa fonction de protection contre les infections sexuellement transmissibles – est aussi souvent perçu comme un moyen de poser une barrière entre soi et l’acheteur315,326,338.

De la même façon, certains actes sexuels sont interdits dans la prostitution et réservés au sexe intime315,324. On pense au baiser : très généralement, les prostituées refusent d’embrasser. A l’inverse certaines pratiques peuvent être réservées à la prostitution (par exemple, la fellation)322. De manière générale, les actes semblent être de nature différentes : ils sont décrits comme « cliniques » dans la prostitution, et sans plaisir ni émotion322.

Au-delà du corps, il peut y avoir une séparation d’ordre géographique. Les personnes prostituées cherchent généralement à se prostituer dans un lieu différent de leur lieu de vie et/ou leur quartier. Cette séparation entre « lieu privé » et « lieu de « travail » » est souvent indispensable315,326,339. La séparation spatiale peut être située à une plus petite échelle. Par exemple, dans Une vie de putain340,  une anthologie combinant les récits de personnes prostituées, une femme explique qu’elle utilise un drap pour séparer le client de son lit, qui lui appartient :

La preuve que j’effectue cette séparation est que, sur mon lit, il y a toujours un drap qui sépare le client de ce qui m’appartient. Il n’a jamais, au grand jamais, le droit de coucher dans mon propre lit. Il est étendu sur un drap particulier et pas dans mon lit. Mes draps sont ma propriété. C’est là où je pose ma tête, où je me reconnais moi-même avec mon odeur.

Enfin, de manière générale, les personnes prostituées évitent autant que possible les contacts physiques avec le prostitueur319. Elles peuvent par exemple simuler une pénétration anale en utilisant leurs cuisses, ou imiter une fellation avec leur main326. Certaines préfèrent offrir des services de dominatrice dans l’objectif de réduire ces contacts physiques326.

L’utilisation de drogues et d’alcool
L'utilisation de drogues est très fréquente dans la prostitution

L’utilisation de drogues est très fréquente dans la prostitution

Quand les autres techniques de mise à distance n’induisent pas une déconnexion assez importante, les drogues prennent leur relais pour amplifier le phénomène de dissociation. En effet, de nombreuses prostituées utilisent de la drogue ou de l’alcool pour pouvoir « y aller » ou pour pouvoir « tenir » 318,321,327,339,341,341–343.  L’une raconte :

Avec le premier client, je suis descendue de la voiture en courant. Impossible. Les autres filles m’ont dit de boire, que ça m’aiderait. C’était vrai. Pour pouvoir y aller, il fallait que je prenne quatre ou cinq Martinis.311

Rosen Hicher, survivante de la prostitution qui tient à témoigner de ce qu’elle a vécu explique :

Je suis donc tombée [dans la prostitution]. Et j’ai mis vingt-deux ans à en sortir. Vingt-deux ans de violences sexuelles, arrosées de beaucoup d’alcool pour tenir le coup, pour ne pas voir, ne pas sentir.344

Une étude néerlandaise de 1995345 portant sur 127 femmes prostituées et sur 27 hommes prostitués indique que  44 % des femmes prostituées et 74% des hommes prostituées buvaient au moins parfois de l’alcool avant de se prostituer, et environ 26% des femmes prostituées et 70% des hommes prostitués prenaient au moins parfois de la drogue. Une étude de 2000346 portant sur des consommatrices afro-américaines de crack indique que celles qui se prostituent en consomment plus et utilisent la drogue comme moyen de réduire les émotions négatives liées à le prostitution. Dans une étude de 2004341 portant sur 119 prostituées américaines (de rue ou d’intérieur), 70% d’entre elles ont expliqué utiliser de la drogue et/ou de l’alcool pour engourdir leurs émotions, et 54% considéraient qu’il était nécessaire d’être shooté pour pouvoir faire une passe. Dans ce cadre-là, les drogues et l’alcool apparaissent, pour ainsi dire, des « outils de travail », puisqu’ils permettent d’effectuer la passe sans trop souffrir.

Autres techniques

D’autres techniques aidant à la dissociation ont pu être répertoriées : la mise en place de barrières temporelles (la passe ne doit pas durer plus d’une certaine durée) avec souvent la volonté d’écourter au maximum le temps de la passe326, l’humour337 ou encore rester passive pendant l’acte319 (« Ma « technique » de travail consiste donc à être la plus passive possible, en faisant passer ça pour de la soumission féminine que je trouve excitante » dit par exemple une femme prostituée sur Doctissimo317).

Conclusion : une objectivation sexuelle et la vente d’un corps vide

La dissociation pour vendre son corps tout en préservant son âme

La dissociation pendant la passe apparaît comme universelle. Certain·e·s vont jusqu’à parler de « compétence » nécessaire à la prostitution. Cette capacité semble dans un certain nombre de cas avoir été acquise lors de violences sexuelles antérieures, notamment lors d’agressions sexuelles incestueuses. C’est pour cela que Dworkin affirme que l’inceste constitue la filière de recrutement pour la prostitution270.

En se dissociant, les personnes prostituées cherchent à préserver leur être de la marchandisation. Pour cela, elles se réfugient symboliquement dans certaines parties du corps.

En se dissociant, les personnes prostituées cherchent à préserver leur être de la marchandisation. Pour cela, elles se réfugient symboliquement dans certaines parties du corps. Le reste du corps, vide, est à vendre.

On peut essayer de comprendre ce que les personnes prostituées cherchent absolument à préserver via la dissociation. Pourquoi choisissent-elles de mentalement quitter leur corps ou de se réfugier dans leur tête ? La journaliste Kajsa Ekis Ekman qui a écrit un livre sur la dissociation dans la prostitution et la Gestation pour Autrui, L’être et la marchandise, offre une analyse intéressante347. Elle déclare que cela permet aux personnes prostituées de distinguer ce qui est vendu (les parties du corps prostituables, associées à des actes sexuels « cliniques », « froids ») du Moi (les parties du corps non vendues, et sa sexualité propre). L’objectif est de séparer le corps de l’âme, afin de pouvoir vendre le premier tout en préservant la deuxième. Tous les jours, les personnes prostituées transforment leur corps en produit, tout en cherchant à ne pas se transformer elles-mêmes en marchandise. C’est dans les parties non vendues (souvent le haut du corps : visage, cou, épaule…) que continue à vibrer le Moi et où les sensations demeurent intactes. C’est dans ces parties que se réfugie symboliquement la personne prostituée.

Il y a ainsi une dualité entre le corps-produit, le corps-marchandise, qui est vendu, et le corps dont la personne se sent encore propriétaire, qui est le corps qui vibre et ressent. Une prostituée dit par exemple « Ce corps n’est pas le mien – celui que je donne au client n’est pas le vrai, ce n’est pas le mien »340. Une autre explique : « Au moment de l’acte sexuel, il se produit une dissociation, comme si ce que je ne voulais pas salir allait se réfugier quelque part en moi… tout devient mécanique, comme si une autre prenait cette place dégoûtante où je ne veux pas être… comme si je repoussais mon humanisme pour pouvoir passer au travers et « faire mon client ».348

Les personnes prostituées cherchent à distinguer le corps-produit du « vrai corps » afin de préserver le second. Mais ce n’est pas tout : elles ont le souci constant de différencier les actes sexuels vendus de leur sexualité322,326. Les actes sexuels vendus sont décrits comme étant « cliniques », « chirurgicaux », « froids », « mécaniques », et la majorité des personnes prostituées cherchent à éviter d’éprouver du plaisir lors d’une passe322,326.

Cependant plusieurs témoignages indiquent que la dissociation ne permet pas sur le long terme de préserver le Moi. Au bout d’un moment, le corps reste un produit – même en dehors de la prostitution – et la sexualité est contaminée par la prostitution326. Par exemple, une prostituée raconte :

Quand mes mains touchent mon corps au travail, elles rencontrent un produit. En dehors du travail, mon corps possède une continuité, une intégrité […] Hier soir, lorsque j’étais dans mon lit après le travail, j’ai touché mon ventre et mes seins. C’était la même sensation qu’au Capri [le club de danse nue] et ils refusaient de  redevenir eux-mêmes. Quand [mon partenaire] m’a embrassée, j’ai reculé instinctivement à son contact. Nous avons sursauté tous les deux et nous nous dévisagés. D’une certaine façon, le miroir s’était brisé et il était devenu l’un d’eux [clients]293.

A cause de cela, certaines femmes prostituées décident de n’avoir des relations sexuelles, en dehors de la prostitution, qu’avec des femmes, malgré un passé hétérosexuel. Cela parce qu’il n’est plus possible pour elles de coucher avec des hommes sans les voir comme des prostitueurs, et de dissocier le « sexe-travail » de leur propre sexualité326. D’autres refusent d’avoir des relations sexuelles en dehors de la prostitution324.

A la lumière de cette dissociation, on comprend mieux l’expression « vendre son corps ». Les organisations militant pour la dépénalisation de tous les pans du système prostitueur (en l’occurrence proxénétisme et clientélisme) affirment que ce n’est pas le corps qui est vendu, mais des services sexuels. Cependant, en lisant les témoignages des personnes prostituées, on comprend qu’elles mettent à la disposition du prostitueur, moyennant rétribution, un corps, ou des parties du corps, qui sont « vidés » de l’esprit de la personne. Le prostitueur peut accéder à des parties du corps, à condition que ces dernières soient transformées en marchandise, sans âme et sans vie. Ce qu’achète le prostitueur, c’est l’accès à un corps vide, pendant une certaine période de temps. Il achète aussi, il est vrai, des actes sexuels, mais de nouveau, ces actes sexuels sont absolument séparés de la personne qui les accomplis. Ce ne sont donc pas des « services » anodins, car dans les autres professions, celui ou celle qui effectue des services n’éprouve pas le besoin de devoir absolument se dissocier afin de ne pas être mentalement présent·e. Enfin, le prostitueur fait ceci pour son propre plaisir : ce que ressent la personne prostituée n’est pas son problème, puisqu’il a payé.

Cela permet de revenir à la définition de l’objectivation sexuelle par Sandra Bartky, et de constater que la prostitution en est une parfaite illustration4 :

L’objectivation sexuelle survient à chaque fois que le corps d’une femme, les parties de son corps, ou ses fonctions sexuelles, sont séparées de sa personne, réduit à l’état de simples instruments, ou considérés comme s’ils pouvaient la représenter. En d’autres termes, quand les femmes sont objectivées, elles sont traitées comme des corps – et en particulier, comme des corps qui existent pour l’utilisation et le plaisir des autres.

Ce que souhaitent les clients : l’achat du Moi

Les prostitueurs se rendent bien compte du fait que ce qu’ils achètent est l’accès à un corps vide, mort311. Par exemple,  un client raconte :

Quand vous faîtes l’amour, elle ne fait rien, c’est triste à dire ce que je vais vous dire, c’est tout juste si vous ne prenez pas, je ne sais pas, quelqu’un qui dort ou qui est mort. Oui, c’est macabre. Vous prendriez une morte, vous feriez l’amour avec elle, c’est vraiment le résultat. Il n’y a aucune sensation, il n’y a aucun sentiment, il n’y a rien311.

silhouette-d8217hommeIl y a eu peu d’études sur les clients, et encore moins sur leur ressenti. Néanmoins, le peu de travaux à ce sujet indiquent tous la même chose : la majorité des prostitueurs sont insatisfaits de leur clientélisme, justement parce qu’ils achètent des actes sexuels mécaniques, détachés de la personne. Par exemple, l’étude réalisée en France par Saïd Bouamama et Claudine Legardinier sur un échantillon de 63 clients a montré que la grande majorité (71 %) sont déçus ou insatisfaits de leur recours à la prostitution311. Les raisons avancées sont la passivité des personnes prostituées, le manque de relationnel, le fait que la personne prostituée refuse d’être embrassée ou qu’elle ait l’air de s’ennuyer. En d’autres termes, ils veulent que la prostituée agisse comme si elle n’était pas payée et qu’elle désirait le rapport sexuel. Ils sont déçus de n’avoir que des actes sexuels mécaniques et l’accès à un corps vide. Rose Dufour, dans une enquête sur 64 clients québécois retrouve la même insatisfaction liée aux mêmes causes281. D’après une enquête portant sur un échantillon de 103 clients londoniens312, 71% d’entre eux ressentent de la honte, de la culpabilité, ou une autre forme de sentiment négatif à propos de leur clientélisme. Encore une fois, l’une des explications à ces sentiments négatifs a été le fait de ne pas pouvoir acheter une véritable relation sexuelle, mais juste des actes sexuels détachés de la personne prostituée.

Comme le souligne l’étude de Bouamama et Legardinier, ce qui est recherché par ces hommes est une relation d’échanges, alors que par définition, la prostitution ne permet l’achat que d’un acte unilatéral, sans réciprocité. Ces hommes ont une demande paradoxale et donc impossible à satisfaire : ils veulent pouvoir acheter du sexe, mais que ce sexe ne soit pas une marchandise, coupée de la personne. Comme l’indiquent les différentes études à ce sujet, ils utilisent l’argent pour ne pas avoir à se soucier de la personne qu’ils ont en face d’eux et pour ne pas avoir de lien avec elle. Mais en même temps, ils veulent que la prostituée soit, elle, émotionnellement impliquée.

Comme le dit Kajsa Ekis Ekman :

[Le prostitueur] exige toujours plus – plus d’authenticité, plus de sincérité. Il veut tout son corps, toute sa personnalité, tout son Moi. L’acheteur de sexe est dans un état où il s’abuse lui-même, ce qui le conduit à toujours convoiter ce qu’il ne peut acheter. C’est le dilemme insoluble de la prostitution. C’est l’une des raisons qui fait que la prostitution ne peut jamais devenir « un travail comme les autres ». Pour existe, il lui faut occulter tout caractère de travail. Et à qui incombe-t-il alors de l’occulter ? Bien entendu, à la partie qui vend, à la femme. Elle travaille dans le sexe, mais doit faire semblant de ne pas vraiment travailler.347

En d’autres termes, la plupart des acheteurs exigent donc que la prostitution ne ressemble pas à ce qu’elle est, à savoir un accord marchand (notons tout de fois qu’une minorité n’est absolument pas dérangés par le fait que la personne prostituée n’ait pas l’air d’apprécier la passe ; certains en tirent même du plaisir312). Cette exigence devient de plus en plus forte quand on « monte en gamme ». Autant, dans la prostitution de rue, les passes sont rapides et avec un contact moindre, autant les prostitueurs attendent de la prostitution de luxe que les femmes tiennent une conversation et fassent au moins semblant d’apprécier le rapport sexuel. Le « social time » (temps en dehors du rapport sexuel, généralement consacré à la discussion) est un critère d’évaluation important des « escorts ». L’achat d’une fausse authenticité est au cœur du concept de la Girl Friend Experience, un type de prostitution où la passe doit ressembler à une relation de couple, et où autrement dit le Moi tout entier doit être à disposition de l’acheteur. Les techniques de mise à distance décrites précédemment doivent être moins visibles et peuvent être plus difficilement utilisées. Selon Kajsa Ekis Ekman, ce type de prostitution est encore plus violent pour la personne, car l’acheteur cherche à acheter une plus grande partie de la personne (le prostitueur doit pouvoir converser avec la prostituée, prendre une douche et/ou le dîner avec elle, lui faire des câlins, etc.) ; les limites que posent la prostituée entre la marchandise et le Moi se délitent donc. Par exemple, dans l’escorting, la passe dure plus longtemps et les barrières temporelles sont donc moins solides. Par ailleurs, dans la Girl Friend Experience, le baiser est souvent de rigueur, ce qui fait qu’une autre limite corporelle classique dans la prostitution (le baiser) se désagrège. Il est donc plus difficile pour la personne prostituée de se dissocier : la réification est poussée plus en avant. Les parties de soi que la personne accepte de vendre sont plus importantes ; le Moi a moins de place.

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Dans la prostitution de luxe (droite), la réification est plus avancée.

Pour assurer le mensonge inhérent à la prostitution (les prostituées ne peuvent que proposer des actes dissociés du Moi, mais sont dans l’obligation de donner l’illusion d’une implication qui n’existe pas), les prostituées doivent jouer un rôle. Elles doivent faire comme si leur corps et les actes sexuels vendus n’étaient pas vidés du Moi, mais habités de désirs et d’émotions. On en revient à la technique de mise à distance qui consiste à dissimuler son identité et à prendre une autre personnalité. La sociologue féministe Kathleen Barry avance que les rôles que doivent jouer les prostituées se conforment à la demande des clients, et donc aux stéréotypes les plus sexistes, racistes et dégradants. Dans la prostitution de luxe, et notamment la Girl Friend Experience, le rôle doit être encore plus travaillé, plus approfondi, plus crédible.

L’intérêt des prostitueurs pour le corps des femmes

Carole Pateman, dans son livre Le contrat sexuel349, note que les clients ont un intérêt tout particulier pour le corps des prostituées. Ce n’est pas quelque chose que l’on retrouve dans le travail. En effet,  le capitaliste n’a pas d’intérêt intrinsèque pour le corps du travailleur. Ce qui l’intéresse, c’est le profit, et donc le résultat du travail. Elle cite une étude de 1981 montrant que 15 à 20 % des clients de prostituées de Birmingham demandent une masturbation, acte qu’ils peuvent accomplir eux-mêmes. Cela signifie que c’est bien l’accès au corps d’une femme qui est recherché par les hommes à travers la prostitution. Elle fait également remarquer qu’un capitaliste ne voit pas d’inconvénient à remplacer les travailleurs par des machines. Elle met ces machines en parallèle avec le marché des « poupées gonflables » : contrairement aux machines, la principale qualité recherchée par les hommes chez les poupées gonflables est leur ressemblance avec le corps d’une véritable femme. Ces poupées sont donc un substitut littéral des femmes, alors que les machines ne sont qu’un substitut fonctionnel.

Cet intérêt pour le corps des femmes se voit à la façon dont se présente le marché de la prostitution. Ce marché se fragmente en partie en fonction du type de corps que présentent les femmes : les noires, les asiatiques, les trans, les obèses, celles qui ont de gros seins, etc. D’ailleurs, les prix varient en fonction du corps (les femmes noires et celles qui sont âgées valent moins que les jeunes blanches, par exemple). Comme l’exprime un client de manière assez caricaturale 311 :

Quand tu es devant un étalage avec des produits qui te font envie, tu as envie de les essayer un peu tous, et puis après tu précises un peu. Donc j’ai un peu tout essayé. Les brunes, les blondes, les grosses poitrines, les petites poitrines, les gros culs, les petits culs, les grosses bouches, les noires, les jaunes, tout. Comme ça, par curiosité.

L’étude sur les clients londoniens indique que 21% des clients recherchent une variété de corps et un certain type de physique correspondant des stéréotypes raciaux ou sexuels. C’était la deuxième raison qu’ils avançaient de leur clientélisme (la première, avancée par 32% des clients, était de soulager un besoin sexuel irrépressible). Certains clients voient les femmes en termes de « types de corps » (« black », « asiat’ », « d’Europe de l’est », « obèse », « rousse », etc.) et cherchent à essayer chacun de ces types, comme s’il s’agissait d’une collection d’objets.

A travers le corps, c’est aussi un rôle stéréotypé qu’ils recherchent : une femme asiatique docile, une femme noire sauvage et insatiable, une jeune blanche étudiante, indépendante et « libérée », qui joint l’utile à l’agréable, etc.

Ce que recherchent certaines clients prostitueurs : l'accès à une variété de corps, comme une collection.

Ce que recherchent certains clients prostitueurs : l’accès à une variété de corps, comme une collection.

7.3.            Les troubles liés aux violences sexuelles présents chez les personnes prostituées

Plusieurs études ont pu mettre en évidence que les personnes prostituées souffrent fréquemment de troubles psychologiques. Dans la plupart des cas, ces études ne permettent pas de déterminer précisément si ces troubles psychologiques proviennent des violences vécues antérieurement à la prostitution (car comme on l’a vu, les personnes prostituées ont d’importants antécédents de violence avant l’entrée dans la prostitution) ou s’ils résultent de l’activité prostitutionnelle. Il est très vraisemblable qu’ils proviennent des deux. En effet, les témoignages des personnes prostituées montrent que pendant la passe, se déroule une dissociation péritraumatique. Or, cette dissociation péritraumatique serait très probablement à l’origine de plusieurs problèmes de santé mentale comme le SSPT*152 et les troubles dissociatifs105.

Une étude de 2009350 portant sur 46 prostituées sud-coréennes est particulièrement intéressante car elle utilise des outils statistiques pour distinguer l’effet des violences sexuelles dans l’enfance de celui de la prostitution sur la sévérité de plusieurs troubles.

Troubles dissociatifs

La prévalence des troubles dissociatifs est importante chez les personnes prostituées. Par exemple, une étude de 1990 montre que 55% des personnes se prostituant dans la rue et 80% de celles se prostituant les boîtes de strip-tease présentent des troubles dissociatifs de type psychoformes351. Dans une étude turque de 2000, des femmes prostituées dans un bordel légal présentaient divers troubles dissociatifs psychoformes : 20% d’entre elles présentaient une amnésie dissociative, 4% un trouble de la dépersonnalisation et 18% des troubles dissociatifs non spécifiés. Sur l’échelle d’expériences dissociatives (DES) qui permet de mesurer la dissociation psychoforme, les personnes prostituées obtenaient un score moyen de 19,5 contre 8,2 pour des femmes non prostituées293. L’étude de 2009 sur des femmes prostituées coréennes a également montré que celles-ci avaient un score moyen de 24,3 contre 15,9 pour des femmes non prostituées350. Enfin, dans une étude sur 37 femmes sorties de la prostitution depuis au moins 1 an et demi, 16% présentaient des troubles dissociatifs293.

Il est très probable qu’une partie de ces troubles dissociatifs de type psychoformes soient dus aux violences vécues antérieurement à la prostitution (car comme on l’a vu, les personnes prostituées ont des antécédents de violence avant l’entrée dans la prostitution). Mais il est aussi possible que ces troubles dissociatifs résultent au moins en partie de l’activité prostitutionnel. Néanmoins, l’étude coréenne n’a pas réussi à détecter un effet de la prostitution sur les troubles dissociatifs psychoformes (en revanche, l’inceste avait un effet significatif)350. L’échantillon étant relativement petit (46), la puissance des tests n’était peut-être pas suffisante.

Des troubles dissociatifs somatoformes ont pu être également observés chez les personnes prostituées307. Par exemple, l’étude coréenne montre également que les femmes prostituées présentent plus de troubles dissociatifs somatoformes que l’échantillon témoin350. Ce travail a pu également démontrer un effet significatif de la prostitution (et des violences sexuelles dans l’enfance) dans l’apparition de ces troubles. Par ailleurs, dans les témoignages, les personnes prostituées évoquent fréquemment le fait qu’elles ne sentent plus leur corps, notamment (mais pas seulement) pendant les passes :

« Mon corps n’éprouve rien. Comme si j’étais morte»352

« Je ne sentais rien, même pas les coups que je recevais du client. Un jour je suis rentrée chez moi et je me suis rendue compte que j’avais des bleus aux membres. Je n’avais pas senti le ou les clients qui m’avaient frappée.»353

« Cette arthrose, je ne la sentais jamais. Pour se prostituer, il faut anesthésier son corps. Et j’avais anesthésié les douleurs réelles. On s’anesthésie tellement qu’on finit par s’endormir. C’est le début d’une mort. »354

Judith Trinquart, médecin légiste, évoque ces troubles dissociatifs somatoformes dans sa thèse307. Elle a pu constater au cours de son stage au « Les Amis du bus des femmes » (association de santé communauté pour les personnes prostituées) que le seuil de douleur des personnes prostituées est très élevé. Selon elle, les personnes prostituées deviennent progressivement de moins en moins sensibles au toucher. Elle avance qu’il existe une corrélation entre l’insensibilité à la douleur et la durée de l’activité prostitutionnelle. Par ailleurs, l’anesthésie apparaîtrait d’abord dans la sphère génitale avant de s’étendre à l’ensemble du corps. Ce phénomène serait à l’origine de la mauvaise santé physique des personnes prostituées : en présence de maladie ou de blessure, le signal d’alarme (la douleur) n’existe plus. En plus de cela, Judith Trinquart estime qu’il existe un trouble du schéma corporel : le corps est dédoublé puisqu’il y a d’un côté le corps-marchandise, vendu au client, et le corps pour l’intimité (cf paragraphe La dissociation pour vendre son corps tout en préservant son âme). Cependant, au fur et à mesure du temps passé dans l’activité prostitutionnel, le corps-marchandise prend de plus en plus d’importance, et le corps commence à être considéré un simple outil de travail.  Comme les personnes prostituées ne ressentent plus la douleur et ont de plus en plus l’impression d’être étrangères à leur corps, elles attendent le dernier moment pour le « réparer » avant qu’il ne devienne inutilisable dans la prostitution. Il arrive donc que des personnes prostituées consultent alors qu’elles présentent une maladie à un stade très avancé.

Rosen Hicher, survivante de la prostitution, lors de sa marche pour l’abolition a déclaré sur Canal + le 29 septembre 2014 « Je [n’]ai pas sentie [ma cloque au pied], parce que le problème de la prostituée, c’est qu’elle est complètement dissociée… c’est qu’on ne sent pas les douleurs. J’aimerais beaucoup avoir mal. Je comprendrais à ce moment-là que j’existe. Souffrir, c’est vivre. Là, j’ai l’impression d’avoir un corps mort. »

Rosen Hicher, survivante de la prostitution, lors de sa marche pour l’abolition a déclaré sur Canal + le 29 septembre 2014 «Je [n’]ai pas sentie [ma cloque au pied], parce que le problème de la prostituée, c’est qu’elle est complètement dissociée… c’est qu’on ne sent pas les douleurs. J’aimerais beaucoup avoir mal. Je comprendrais à ce moment-là que j’existe. Souffrir, c’est vivre. Là, j’ai l’impression d’avoir un corps mort. »

Plusieurs études montrent que les populations prostituées sont très fortement sujettes à des syndromes de stress post-traumatique (SSPT)*. Par exemple, une étude portant sur 100 personnes (hommes ou femmes) se prostituant dans la rue, à Washington, indique une prévalence de 42%. Une autre effectuée en Australie indique que 47% des femmes prostituées interrogées présentaient ou avaient présenté dans le passé un SSPT355. La sévérité des symptômes du SSPT sont mesurés grâce à une échelle appelée Post Traumatic Stress Disorder checklist356. Si une personne obtient un score situé au-dessus de 40, celle-ci est considérée comme atteinte d’un syndrome de stress post-traumatique. Or le score moyen obtenu était de 56,8 sur un échantillon de 17 femmes prostituées ou ex-prostituées vivant au Maryland357. Par ailleurs, une prévalence du SSPT de 68% a été trouvée dans une étude incluant 854 personnes prostituées des deux sexes et provenant de neuf pays différents (Afrique du Sud, Thaïlande, Turquie, Etats-Unis, Zambie, Canada, Allemagne, Colombie, Mexique)335,336.  Ce taux variait de 54% (Mexique) à 86% (Colombie). Le score moyen était de 53,5 et variait de 49 (Mexique) à 58 (Colombie). Ce score est toujours supérieur à 40, et est à comparer avec celui obtenu sur un groupe témoin de femmes adultes, qui se situait autour de 24358. Par ailleurs, un échantillon des femmes ayant connu des violences physiques et sexuelles dans l’enfance a obtenu un score moyen égal à 37358. Cela suggère (i) soit que les personnes entrant dans la prostitution ont des symptômes de SSPT particulièrement graves (plus graves en tout cas que la moyenne des victimes de pédocriminalité), (ii) soit que la prostitution elle-même aggrave les symptômes du SSPT, (iii) soit les deux.

L’étude portant sur 46 prostituées sud-coréennes350 montre que celles-ci présentaient en moyenne des SSPT plus graves que des femmes non prostituées. Elle a également mis en évidence que la prostitution avait un effet dans la gravité de certains symptômes comme la réexpérience du traumatisme et l’évitement.

Toxicomanie et alcoolisme

Les travaux de recherche ont pu démontrer un fort lien entre usage de drogues et prostitution343,345,359–362, et ceci depuis la fin des années 1970. Par exemple, en 1997, les tests de détection de drogues illégales se sont avérés positifs pour 92,5% des femmes arrêtées pour prostitution à Atlanta360,363.  Un travail sur les femmes pauvres vivant à Harlem a montré que 92,5% de celles qui se prostituaient consommaient régulièrement du crack, contre 61,8% parmi celles qui ne se prostituaient pas364. Les drogues les plus fréquemment utilisées sont l’alcool, la marijuana, la cocaïne (sous forme de crack) et l’héroïne343,360. L’alcool est principalement consommé par des personnes se prostituant dans des bars ou des boîtes de nuit, tandis que les drogues dites dures le sont par les prostituées de rue345. L’utilisation de drogues est très fréquente dans tous les types de prostitution, comme l’indiquent des études en Ecosse365 et aux Pays-Bas345. Néanmoins, les prostituées de rue ont des consommations plus importantes334 et utilisent des drogues plus addictives. Une étude britannique de 1999366 indiquait qu’en moyenne, 78% des revenus de la prostitution de rue étaient utilisé pour l’achat de drogues, contre 68% dans la prostitution d’intérieur.

Un certain nombre de femmes prostituées utilisant des drogues sont toxicomanes. Par exemple, une enquête355 sur un échantillon de 72 femmes prostituées de rue en Australie indique que 82% d’entre elles sont dépendantes à l’héroïne, 36% à la cocaïne et 32% au cannabis.  Une étude343 portant sur 51 femmes prostituées utilisatrices de drogues a montré que 59% d’entre elles se prostituaient essentiellement pour financer leur consommation. Par ailleurs, 73% avaient une consommation d’héroïne qui est devenu, à un moment ou un autre, « incontrôlable ». De même, un quart connaissait ou avait connu une dépendance forte à la cocaïne. Près de 88% avaient été en contact avec des services de soin pour un problème de drogues. Dans une étude, c’est 48% des femmes prostituées interrogées qui continuent à se prostituer essentiellement pour payer leur consommation367. Dans une autre, ce pourcentage descend à 22,3%, ce qui reste une proportion non négligeable368. Dans un très petit échantillon de 10 femmes prostituées de rue à Nottingham, 80% (9) d’entre elles indiquaient qu’elles se prostituaient afin de financer une toxicomanie grave369.

Le lien causal entre toxicomanie et prostitution est complexe. Les travaux de recherche indiquent qu’une fraction des personnes entre dans la prostitution afin de financer leur consommation276,281,303,305,343 (proportion allant d’environ 15 à 75% selon les études). Néanmoins, il semblerait que pour une partie des personnes prostituées, la prostitution génère ou aggrave la toxicomanie. Par exemple, Rose Dufour281 qui a travaillé avec des femmes prostituées québécoises note que parmi 11 femmes alcooliques, 7 le sont devenues suite à leur entrée dans la prostitution. Et parmi 17 femmes toxicomanes, la prostitution précède la toxicomanie pour 5 d’entre elles. Une étude montre que parmi des femmes prostituées utilisant de l’héroïne, environ la moitié avait commencé leur consommation avant leur entrée dans la prostitution, et l’autre moitié après343. Cette même étude montre que les femmes les plus dépendantes à l’héroïne sont aussi celles qui trouvent que cette drogue les aide à surmonter les passes. Tout cela suggère que l’activité prostitutionnelle a des conséquences sur la toxicomanie, notamment parce que l’utilisation de drogues aide à la dissociation nécessaire dans la prostitution. Il s’agit donc d’un cycle infernal qui réduit les possibilités de sortir de la prostitution : les personnes toxicomanes entrent dans la prostitution pour pouvoir payer leur consommation, mais l’activité prostitutionnelle fait qu’elles doivent prendre de plus en plus de drogues. Elles doivent par conséquent se prostituer à un rythme plus élevé, ce qui augmente à nouveau la consommation, etc.

Autres problèmes

La dépression est un problème fréquemment rencontré par les personnes prostituées. Par exemple, une étude368 a montré une prévalence de 24,4% (dans l’année) sur un échantillon de 193 prostituées exerçant en Suisse. Une autre étude a montré que parmi 127 femmes prostituées portoricaines, 70% avaient des symptômes de dépression370. Des données indiquent également qu’environ 85% des femmes victimes de réseau de traite aux Etats-Unis sont dépressives371. Selon une enquête sur des femmes prostituées de rue à Sydney355, 87% d’entre elles présentaient des symptômes de dépression (57% : des symptômes de dépression sévère). Environ 74% affirmaient avoir déjà songé à se suicider, et 42% avaient déjà commis une tentative de suicide. Par ailleurs, on a été trouvé que, parmi 383 toxicomanes, les principales causes de dépression était (1) le fait d’être une femme (2) d’avoir connu la prostitution372. Dans une autre étude portant sur 4 607 toxicomanes des deux sexes373, la dépression, les tendances suicidaires et d’autres problèmes mentaux (trouble anxieux et symptômes psychotiques) étaient associées à la prostitution, y compris quand on tenait compte d’antécédents de violences sexuelles dans l’enfance. Une étude sur des femmes prostituées à Harlem a montré que ces dernières présentaient des symptômes de plusieurs troubles mentaux (dépression, trouble anxieux, trouble obsessionnel compulsif, etc.) significativement plus importants que les femmes non prostituées364. Cela était probablement dû à la prostitution, car le modèle tenait compte de plusieurs autres facteurs explicatifs comme les violences sexuelles subies, la consommation de drogues ou encore la couleur de peau.

8.     Conclusion finale : retour sur la théorie de l’objectivation sexuelle

Les violences sexuelles et la prostitution sont des cas extrêmes d’objectivation sexuelle. Dans ce cas, l’agresseur ou le prostitueur utilise le corps d’une personne pour son propre plaisir, sans respecter ses besoins et ses désirs. La victime n’est plus considérée comme une personne, mais comme un objet dont on peut se servir si on en ressent l’envie. Ces formes d’objectivation extrême ont des conséquences sur les victimes, puisqu’elle peuvent être à l’origine de  troubles dissociatifs, de syndromes de stress post-traumatique, de dépressions et d’autres problèmes d’ordre psychologique.

On peut noter des ressemblances entre le trouble dissociatif et l’auto-objectivation. L’auto-objectivation, bien que clairement différente des troubles dissociatifs à proprement parler, implique également une sorte dissociation de son corps. La dissociation est l’un des aspects de l’objectivation, puisque l’objectivation consiste à séparer la personne de son corps : l’auto-objectivation consiste à voir son corps comme un objet à admirer et à donc à adopter un regard extérieur sur lui. Comme l’a écrit Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe à propos de ce qui ressemble à l’auto-objectivation : « Elle devient un objet; et elle se saisit comme objet; c’est avec surprise qu’elle découvre ce nouvel aspect de son être : il lui semble qu’elle se dédouble; au lieu de coïncider exactement avec soi, voilà qu’elle se met à exister dehors»374. Au lieu de vivre son corps de l’intérieur, en s’intéressant par exemple aux sensations internes qu’il peut nous apporter, la personne auto-objectivée ne s’intéresse plus qu’à l’image qu’elle renvoie aux autres. Les personnes dissociées tout comme les personnes s’auto-objectivant, présentent des perturbations au niveau des sensations. Les personnes qui ont des troubles dissociatifs somatoformes présentent clairement des anomalies au niveau des sensations extéroceptives  (toucher, vision, odorat, gustation, audition), mais aussi intéroceptives*. Les personnes auto-objectivées présentent elles aussi des perturbation des sensations, mais seulement  intéroceptives324–326.

Malgré ces ressemblances, l’auto-objectivation et les troubles dissociatifs sont des troubles bien distincts : il a été par exemple démontré que les personnes ayant l’impression de sortir parfois de leur corps (dépersonnalisation/déréalisation) étaient plus insatisfaites de leur corps que la moyenne, mais n’étaient pas particulièrement enclines à surveiller leur poids ou à ressentir de l’anxiété par rapport à leur apparence, contrairement aux personnes auto-objectivées99.

En 2009, le concept d’embodiment a été proposé comme un nouveau paradigme pour une approche interdisciplinaire entre psychopathologie et neuroscience378. L’embodiment permet d’aller au-delà de l’opposition classique corps-esprit. Ce concept part du principe que nos sensations et nos sentiments sont perçus à travers notre corps, et sont liés aux états internes et externes de celui-ci. En effet, les sensations corporelles sont des signaux pertinents pour la survie et bien être, et sont à la base de l’état émotionnel. La dissociation (et notamment la déréalisation/dépersonnalisation), tout comme l’auto-objectivation, peuvent être qualifiées de troubles de l’embodiment. Ce concept peut permettre de mieux comprendre les conséquences de l’objectivation sexuelle.

Idées de lecture pour aller plus loin…

Le livre noir des violences sexuelles, par Muriel Salmona L'Être et la marchandise contrat

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Georgette, ses crêpes et ses mauvaises recettes

Aujourd’hui je me dois de raconter une mésaventure qui m’est arrivée : la célèbre blogueuse Valérie Crêpe Georgette s’est approprié une partie de mon travail, qu’elle cherche à faire passer pour le sien. Je ne tolère pas ces pratiques.

Précisions une chose : mes articles me demandent beaucoup de travail. Ce sont des heures de boulot à lire des publications en anglais, à les comprendre, et à essayer de les restituer de manière pédagogique sur ce blog. Cela fait par exemple presque un an que je suis en train de travailler sur un article.

Mais, commençons par le commencement.

En juillet 2013, apparait sur son blog un article intitulé Les mythes autour du viol. Je le parcours rapidement. Je comprends assez rapidement qu’il est en partie inspiré de ma série d’article sur les mythes sur les viols, débutée en décembre 2011. A l’époque, j’ai d’autres choses à faire, je n’y prête pas trop attention, et je laisse passer. L’article a depuis été retiré du blog.

Aujourd’hui, je tombe sur une nouvelle version de cet article. Je le lis plus attentivement. Les phrases me font réagir : les tournures, le style, les expressions…. J’ai l’impression de lire par moment un texte de moi ! Je ne considère pas que c’est un plagiat à proprement parler, car toutes les infos de son article ne proviennent pas de mon blog. La structure est également relativement différente. Cependant, si l’on compare son article à ma série d’articles certaines ressemblances sont troublantes :

 

ELLE : « Dans une étude américaine de 2007 interrogeant des étudiantes d’une université du Midwest, les interviewées estimaient qu’environ 20% des accusations de viol étaient fausses. »

MOI :  » Dans plusieurs études récentes, 20% des personnes interrogées estimaient que les accusations de viol étaient fausses »

ELLE : « Ces deux études montrent qu’environ 1 à 4% des étudiantes interrogées pensent que certaines femmes désirent secrètement être violées. « 

MOI: « 1 à 4% des étudiantes américaines croient que les femmes désirent secrètement être violées »

ELLE : « 21% des étudiantes pensent qu’une femme portant une tenue sexy « cherche les problèmes ». »

MOI : « Carmody et Washington (2001) ont montré qu’environ 21% des femmes interrogées dans leur étude estimaient que les femmes qui s’habillent de manière provocante cherchent les problèmes »

ELLE : « Une étude anglaise de 2005 montre que 22% des personnes interrogées pensent qu’une femme est partiellement ou totalement responsable de son viol si elle avait des partenaires sexuels multiples et 26% pensent la même chose si elle portait des vêtements sexy. »

MOI : « Une autre enquête indique que 22% des gens interrogés pensaient qu’une femme était totalement ou partiellement responsable de son viol si elle avait plusieurs partenaires sexuels et 26% croyaient qu’elle était au moins en partie responsable si elle portait des vêtements trop sexy. »

ELLE : « Une étude américaine de 2001 montre que 66% des personnes interrogées, hommes comme femmes, adhéraient aux mythes autour du viol dans une étude utilisant des questions ouvertes. Dans une étude utilisant des questions fermées, entre 25 et 35% des interrogés adhéraient à ces mythes. Les hommes sont plus enclins que les femmes à croire à ces mythes. »

MOI : « Il a été montré, en utilisant des échelles de mesure de l’adhésion aux mythes autour du viol (avec des questions fermées), qu’entre 25% et 35% des gens adhèrent à la majorité de ces mythes14. Cependant dans une étude utilisant des questions ouvertes, près de 66% des personnes interrogées approuvaient les mythes autour du viol18. Une constante dans la littérature est que les hommes adhèrent plus souvent aux mythes autour du viol que les femmes»

ELLE : « Une étude a été menée afin de mesurer la propension au viol c’est à dire la possibilité que quelqu’un viole. A été posé un certain nombre de questions sans jamais prononcer le mot viol comme par exemple « avez vous déjà eu des relations sexuelles avec quelqu’un dont vous saviez qu’il n’était pas consentant mais qui était trop ivre pour résister ». Cette étude a révélé que 6.4% des hommes interrogés ont commis un viol ou une tentative de viol. »

MOI : « La propension au viol (RP) est le penchant pour le viol que manifestent certaines personnes. Elle permet d’estimer la probabilité qu’un individu soit un violeur potentiel.
Expérimentalement, elle est mesurée de la façon suivante : un scénario de viol est décrit (mais sans que jamais le mot « viol » n’apparaisse) et l’on demande à un échantillon de personnes si elles se seraient comportées comme l’agresseur du scénario. Les réponses possibles varient de (1) Pas du tout à (5) Très probablement. »
+ exemple avec une femme trop ivre pour résister…

On notera au passage, qu’il y a des contresens dans ses propos. Par exemple, «  les interviewées estimaient qu’environ 20% des accusations de viol étaient fausses » et « 20% des personnes interrogées estimaient que les accusations de viol étaient fausses » ne sont pas synonymes. De même, j’ai l’impression qu’elle n’a pas compris ce qu’était la propension au viol – qui n’est pas une méthode pour détecter si des hommes ont violé, mais pour estimer si des hommes pourraient violer.

Comme je l’ai dit, je passe beaucoup de temps à écrire mes articles. Si quelqu’un-e s’en inspire, la moindre des politesses est de me créditer, c’est-à-dire de simplement mettre un petit lien en bas de page. Je décide alors d’écrire à Valérie Crêpe Georgette :

Sujet : Article « Les mythes, les idées reçues et les préjugés autour du viol »

Corps du message :
Bonjour Valérie,
J’ai lu ce matin ton article « Les mythes, les idées reçues et les préjugés autour du viol »
Il est clairement inspiré de mon travail. Certaine citations sont très proches. Je te mets des exemples à la fin du message.

Pourrais-tu s’il te plait me créditer en mettant un lien vers ma série d’article sur les mythes sur le viol ? http://antisexisme.net/category/mythes-sur-le-viol-2/

Merci d’avance,
Antisexisme

(dans la suite du message j’ai mis toutes les citations présentées ci-dessus)

Réponse de l’intéressée :

Bonjour

J’avoue être surprise de ton mail dans la mesure où mon article date d’avril 2011. Il en reste d’ailleurs trace  dans mes archives  (article « les mythes sur le viol » 17 avril 2011). Comme je l’ai expliqué il y a quelques semaines je reprends une bonne partie de mes vieux articles en les mettant à jour avec des exemples récents.
J’avais donc crédité à l’époque qui de droit.

cordialement

Valérie.

J’ai d’abord une réaction d’étonnement : je suis abonnée par flux RSS au blog Crêpe Georgette depuis le début de l’année 2011, et je suis persuadée que s’il y avait eu un article sur les mythes sur le viol, je l’aurais vu et je m’en serais souvenu. Par ailleurs, durant l’année 2012, en cherchant sur internet, j’avais eu l’impression d’être la première à avoir cherché à traduire le terme « rape myths » (je me trompe peut-être), ce qui m’avait surprise. Je m’étais même demandé si « mythes sur le viol » était une traduction tout à fait correcte et appropriée. Du coup, j’étais franchement étonnée qu’en avril 2011, l’expression « mythes sur le viol » existât déjà.

Deux hypothèses me viennent alors à l’esprit :

  • Valérie confond avec sa version de 2013, et se trompe de date
  • Elle a effectivement écrit une version en avril 2011 – qui, étrangement, m’aurait échappée -, mais certains apports des versions de 2013 et de 2014 sont bien issus de mes articles de blog écrits à partir de décembre 2011.

Dans tous les cas, j’estime devoir être créditée – c’est-à-dire qu’elle admette qu’elle ait tiré certaines infos de mes écrits.

A ce moment-là, je crois encore en la bonne foi de mon interlocutrice. Je cherche dans son blog l’article d’avril 2011 : soit pour lui montrer qu’il n’existe pas, soit pour lui indiquer que les ajouts entre 2011 et 2013/2014 proviennent en partie de mon blog. Je reprécise qu’avril 2011 est une date antérieure à celle où j’ai publié mon premier article sur les mythes sur le viol (datant de décembre 2011)

Je finis par trouver la version de 2011. Et commence à la lire.

Mais au bout d’un moment, mon sang ne fait qu’un tour : je retrouve certaines de mes phrases dans un article censé avoir été publié au moins 8 mois avant que je les aie écrites ! Pourtant je suis formelle : je N’ai JAMAIS utilisé le blog Crêpe Georgette comme source de mes articles. Donc, il y a forcément tricherie.

Je bous. Car non seulement, elle s’approprie mon travail : c’est facile de copier plus ou moins mes phrases, en les modifiant légèrement pour que ça ne se voie pas trop, et de générer ainsi du trafic et de la notoriété, en publiant rapidement et fréquemment. Tandis que moi, en passant des mois sur mes articles, je publie peu et ait donc moins de visiteur-se-s. Il me faut parfois plus d’une heure pour écrire 2-3 phrases. Même si ce qu’elle a plus ou moins copié n’est pas énorme en volume, ça représente un temps conséquent de travail. Mais ce n’est pas que ça : elle a antidaté son article (ce qui est très simple sur un blog), et donc, c’est maintenant moi, qui passe pour la plagieuse, celle qui pique le boulot des autres. Et ça, ça me met hors de moi.

Heureusement, il est facile de démonter la manœuvre.

D’abord, je vous laisse regarder chacune des versions :

Vous ne trouvez pas que c’est bizarre quand même ? La soit-disant version de 2011 a une structure quasi-identique à celle de 2014 ; tandis que la version de 2013 est relativement différente.

Puis ces minuscules paragraphes de cette « première » version. Étrange. Vraiment. Puis pourquoi le code source de l’article de 2011 indique-t-il une mise à jour le 17 novembre 2014 ?

Trêve de spéculations. Je vous invite à jeter un œil à la catégorie « avril 2011 » de Crêpe Georgette, en utilisant la machine à remonter le temps du Web. Je vous propose de regarder :

le 5 avril 2012

le 12 mai 2013

ou encore le 2 janvier 2014

Vous voyez ce que je vois ? Aucune trace de « mythes sur le viol ». On parle de Caubère, de Grazia, de pédophilie. Mais nulle trace d’un article écrit le 17 avril 2011.

Autre étrangeté : l’un des liens de la version d’avril 2011 est une page qui a été créée en juillet 2011, si l’on en croit son code source ou la machine à remonter le temps qui ne la repère pas avant le 10 juillet 2011.

Bref, je pense que vous avez compris.

Tant de malhonnêteté pour un petit lien en bas de page… C’est moche.

(Merci à Thomas pour l’idée de titre :) )

Pénalisation du client ? Les belles histoires de tonton Robert, par Isabelle Alonso

Plusieurs blogueuses féministes abolitionnistes ont décidé de relayer cet excellent texte d’Isabelle Alonso à propos du discours, ultra-misogyne, de Robert Badinter au Sénat, auditionné dans le cadre de la loi de lutte contre le système prostitutionnel. Si vous aimez ce texte, vous pouvez à votre tour le partager et rebloguer !


« Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté» . 

John Stuart Mill

« La raison du plus fort est toujours la meilleure» . 

Jean de la Fontaine.

UnknownAvertissement: le texte qui suit est délibérément empreint de la plus totale irrévérence pour Maître Robert Badinter. Pourquoi? Parce de cet homme considéré comme brillant, érudit et prestigieux on est en droit d’attendre non pas qu’il soit d’accord avec des thèses qui ne sont pas les siennes, mais à tout le moins qu’il montre une attitude respectueuse vis-à-vis des gens qui ne pensent pas comme lui. Or dans cette audition devant le Sénat, il fait preuve d’une condescendance et d’une ironie plus dignes d’une scène de music hall que d’une prise de parole devant une Chambre très Basse ce jour là. Donner dans la caricature, quand c’est Dodo-la-Saumure qui s’y colle, ça reste cohérent. Quand c’est un homme qui, par son combat pour l’abolition de la peine de mort (dont médiatiquement on lui attribue tout le mérite alors qu’elle fut l’objet d’une très longue mobilisation collective) passe pour une référence morale, ça donne envie de lui retourner l’impolitesse.

UnknownLe pourfendeur de guillotine se serait-il lancé dans le one man show, à l’instar d’un jouvenceau à la recherche de lui même ou d’un financier en rupture de ban ? On peut se poser la question quand on visionne les mimiques, sourires complices, œillades en biais, petits rires dont il ponctue ce passage en revue de tous les arguments qui justifient le bon plaisir du client. La performance a eu lieu 14 mai 2014 et en attendant la sortie du DVD (je rigole…) vous pouvez le retrouver sur Sénat.fr. Des repères temporels sont également notés tout au long du texte qui suit.

 Théâtre: Sénat.

Festival: « Commission spéciale sur la lutte contre le système prostitutionnel »

Durée: 66 minutes.

Titre: « Audition de Maitre Robert Badinter »

Auteur: Robert Badinter.

Mise en scène: quelques millénaires de patriarcat.

Langue: de bois.

Pitch: La prostitution, c’est mal. Très mal. Mais seulement quand c’est contraint par d’horribles mafias. Autrement c’est juste un déplorable et séculaire mal social. Quant à la pénalisation du client, c’est une fantaisie, un concept aberrant qui prêterait à sourire s’il ne plongeait le juriste patenté dans une consternation navrée.

Bilan carbone: garanti sans idéologie.

Ambiance sonore: silence, recueillement. Le Maître parle.

Présentation: Jean Pierre Godefroy, Sénateur.

00:12 Nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir Monsieur Badinter, ancien Président du Conseil Constitutionnel, ancien Garde des Sceaux, et ancien collègue au Sénat, je dois dire que pendant tout le temps où j’ai siégé, quand je suis arrivé en 2001, j’ai toujours beaucoup apprécié les interventions de Monsieur Badinter, …, et du fait de la compétence qui est la vôtre, nous souhaitions avoir votre analyse de cette Proposition de Loi, et non pas un Projet de Loi, qui nous vient de l’Assemblée Nationale. Merci beaucoup de votre présence. Vaseline et onctuosité.

02:00 En vrai professionnel, l’Artiste commence par détendre le public sur un ton léger, presque badin:

03:37  « …nul ne saurait m’accuser de n’être pas féministe, parce que si je n’étais pas féministe, je n’aurais pas le privilège de célébrer bientôt notre cinquantième anniversaire de mariage, elle ne l’aurait pas supporté… » Imparable! Je suis féministe, puisque je suis marié avec une féministe!  On pense au maître, Fernand Reynaud: « Je suis pas un imbécile, puisque je suis douanier! ». Robert Badinter est féministe par capillarité conjugale. CQFD.

UnknownAprès cette entrée en matière, changement de ton, ça ne baguenaude plus. Il plante les piquets qui vont clôturer son discours: Cour, Convention, Europe, Sauvegarde, Droits de l’Homme. On se raidit de déférence. Le Glorieux se pose en juriste. À juste titre, vu que juriste, il l’est indéniablement. Ancien Garde des Sceaux, ex-Président du Conseil Constitutionnel, ancien Sénateur, il a des biscuits plein sa musette. Se placer d’un point de vue juridique, pourquoi pas? Pour autant, la Loi des Hommes n’est pas la loi de la gravitation universelle, ce n’est pas une loi physique à laquelle tout serait soumis sur notre planète. Le Droit est une création humaine qui repose sur des principes. C’est une écriture, pas un bloc de béton armé. Ceux qui conçoivent la loi, la rédigent et la font voter se situent dans un contexte social et culturel précis. L’Illustre choisit d’ignorer l’encre patriarcale dans laquelle a trempé la plume du législateur. Libre à lui. Mais c’est un parti pris à partir duquel il ne peut plus prétendre à une quelconque neutralité. Quand, à la minute 03:08, il emploie l’étrange formule « le rapport entre la prostitution et femmes-et-hommes« , il substitue délibérément une terminologie on ne peut plus vague, « femmes-et-hommes« , à un mot qui permettrait d’identifier ce dont il parle, à savoir le rapport de forces politiques entre femmes et hommes et ses conséquences sur la prostitution. Ce mot existe, et il n’est pas nouveau: patriarcat. Ce choix est en soi une prise de position. Éluder la domination masculine quand on aborde la question de la prostitution, revient à parler de construction navale sans tenir compte de l’élément liquide. Armé sur la terre ferme, aucun navire ne risque le naufrage. Mais on ne peut pas dire qu’il flotte. Même d’un point de vue juridique.

Unknown05:04 « …le débat très vif des années 80, même 70 déjà aux USA, je me souviens d’avoir eu là les premiers échos à partir de la théorie des genres, des visions des féministes radicales américaines, à Los Angeles, j’ai entendu déjà des assertions qui ont conduit aux propositions de Loi que nous avons aujourd’hui… »  Plaît-il? Échos? Théorie des genres? Visions? Assertions? Quel est ce galimatias? Il parle de quoi, précisément? Historiquement? Peu lui chaut. Son propos est ailleurs. Cette allusion aux « féministes radicales américaines » envoie un signal  au public. Dans le discours ambiant, la « féministe » porte une dose de suspicion. Si de plus elle est « radicale« , c’est une sorte de féministe au carré, la suspicion se démultiplie. Quand de surcroit elle est « américaine« , la suspicion devient accablement. Ces femmes là racontent n’importe quoi. Quoi précisément? Peu importe. Pas la peine de relever. A ses yeux, ça ne vaut rien. La « féministe radicale américaine » est une harpie, une empêcheuse de prendre l’ascenseur, une extrémiste qui déclenche par sa simple évocation l’impuissante consternation qu’on réserve aux illuminés. Parole disqualifiée d’office. Les jalons sont posés.

05:42  « …on ne peut pas parler de la prostitution comme le faisait l’illustrissime sénateur à vie Victor Hugo, dont chacun sait qu’à la fois il écrivait les malheurs de Fantine et n’était pas tout à fait insensible aux charmes  de ces dames… » Première apparition, il y en aura d’autres, du partenaire indispensable au kit argumentaire du client: la référence historique. On appelle sur scène le grand ancêtre, la figure positive, le héros vénéré… le collègue sénateur! Victor Hugo, son art d’être grand père et son goût de la chair fraîche. Si lui allait aux putes, à fortiori Monsieur Tout-le-Monde !

imagesPuis le Brillant joue les GPS: où en sommes nous, par les temps qui courent ? Il commence par une révélation qui laisse sur le cul: le  monde a changé et mystérieusement la prostitution aussi! Déroutante modernité. Attention, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il n’a pas dit, il nous précise que c’est moche, la prostitution, pas bien du tout, c’est mal,  » …un mal social, permanent, constant… » n’allez pas imaginer qu’il trouve ça bien, mais bon, en même temps, c’est hyper super différent de ce que c’était avant, parce que d’abord y a des garçons, ha, voilà qui déroute, et puis y a des occasionnelles, les intermittentes, les clignotantes, les un-coup-tu-la-vois un-coup-tu-la-vois pas, et en plus vous savez quoi? Elles ont le téléphone ! Portable! Et même Internet ! Alors qu’avant, au temps du Palais Royal et des Napoléon d’Or (ancêtre de l’euro), pas du tout. (09:30) Voilà qui n’a pas échappé au Rigoureux : avant, c’était autrement. Ok. Sur la forme, ça n’avait échappé à personne. Mais sur le fond? Un élément reste d’une remarquable constance : un pénis, moyennant quelque monnaie cédée par le porteur, obtient l’opportunité de s’introduire dans un orifice (vagin, bouche anus). Du Napoléon Or à Internet, rien que de très familier. Classique. Le décor change, l’esprit reste, la bite demeure. Le droit de pénétrer, le pouvoir de payer.

10:35  Après la « féministe radicale américaine » il embraye sur un deuxième warning: le mot « système« , pioché dans « système prostitutionnel« . On pourrait penser que c’est le mot « prostitutionnel » qui charrie de l’ambiguïté en ce qu’il ne précise pas si on parle de la personne qui est prostituée, de celle qui paye ou de celle qui encaisse, mais non. Non. Ce qui gêne le Resplendissant, c’est bien le mot « système« . Pourtant, le « système« , qu’il soit métrique ou monétaire, cardio-vasculaire ou digestif, n’est que l’ensemble des données permettant la description d’un fonctionnement. En liant le mot « système » à LePen et à Vichy, rien que ça, il le colorie en brun. Histoire de baliser le chemin de notre pensée, miner le terrain et ainsi délégitimer l’analyse adverse (11:14): « …quand on aborde le terrain sérieux du Droit, il faut éviter de parler de « système » contre lequel on va lutter… ».  Un peu gros. Surtout si on note qu’à la minute (04:26) il vient de prononcer la phrase suivante (c’est moi qui met en majuscule): « J’ai eu toute ma vie …  la passion des lois bien faites et des lois qui expriment très exactement à la fois les motifs pour lesquels ces lois sont adoptées et qui s’inscrivent dans un ensemble, un SYSTÈME de principes qui sont définis … » Un quoi? Tout dans la rigueur, à ce qu’on peut voir.

Il est temps de passer à la substantifique moelle de la critique de cette loi de pénalisation des clients de la prostitution qui à ses yeux cumulerait les trois tares suivantes:

– elle est inefficace

– elle est injuste

– elle n’est pas conforme aux principes fondamentaux du Droit.

Mais n’anticipons pas ! Avant de tordre le cou à ces followeuses de féministes radicales américaines inspiratrices des lois qui consternent l’Éblouissant, il tient à prendre une précaution supplémentaire:

14:14  « …pour ne pas donner le sentiment le moins du monde d’une sorte de partialité… » Partialité? Lui ? Il a levé le doute depuis le début, posé les jalons de sa subjectivité dès la deuxième minute, mais il ne s’en est pas rendu compte ! Douanier un jour, douanier toujours! Comme preuve de son impartialité, il choisit de se retrancher derrière un rapport fait au Sénat Belge. Faudra pas venir lui chercher des poux dans la tête si ce qui suit est aberrant au dernier degré. C’est pas lui qui le dit, c’est des Belges. Et c’est pas n’importe où, c’est au Sénat. Mais c’est n’importe quoi! Jugez plutôt:

Les « promotrices de la Loi Suédoise » affirment les trois fantaisies suivantes:

– La prostitution est une forme de violence masculine.

Masculine ? C’est à dire à l’encontre des femmes? Alors qu’il y a des homosexuels ? Il pouffe, l’Illustre! Mais où peut-on aller chercher une idée pareille, il se le demande! On sent l’influence pernicieuse des féministes radicales américaines! La présence d’homosexuels prémunirait contre la violence masculine comme la coccinelle éloigne le puceron. Et ça, les gens sérieux le savent.

– Il est physiquement et psychologiquement dommageable de « vendre » du sexe,

14:55  « je mets « vendre » entre guillemets parce que c’est de la communication, ça, c’est pas du Droit« . Attention, haute voltige! Billard à trois bandes. Il choisit, c’est lui qui s’exprime, le mot vendre. On vend ? On vend pas ? Si on vend, on vend quoi?  Si on ne vend pas, on fait quoi ? Il se garde de répondre. Il met des guillemets. Ce faisant il conteste une logique marchande que par ailleurs il justifie tout au long de son audition. En clair : touchez pas à ce mot, non seulement il n’est pas approprié, mais il est à moi. Tordu ? Pas du tout! C’est du Droit! Lui, il fait du Droit. Les autres, « de la communication! » De la pub, de la propagande, de la manipulation ! Pas du Droit ! Et si c’est pas du droit, c’est pas sérieux, il se tue à vous le dire !

– Aucune femme ne se prostitue volontairement.

16:14   » …je ne suis pas sûr, quand on regarde la Toile, qu’on puisse accepter cette proposition… »  Bluffant ! C’est bien simple, il a un détecteur de contrainte, le Beautiful. On la lui fait pas, à lui. Si la fille sourit, c’est qu’elle n’est pas contrainte, ça tombe sous le sens! Suffit de regarder l’écran!  On lui voit les dents, les coins de sa bouche remontent, c’est clair, elle sourit ! Et elle serait contrainte? Allons donc! Restons sérieux!

Maintenant que nous voilà convenablement oints du sérieux qui convient, allons plus loin. Le Sublime ne nous demande pas de lui faire confiance, il fait mieux que ça! Il extirpe de sa besace du rab de papier. Des enquêtes. Des études. Et pour clouer le bec à toute éventuelle contestation de la validité de ces documents à charge, il assène :

images17:28   » …je rapporte toute une série que je vous laisserai d’études et de commentaires généralement universitaires, par des auteurs généralement femmes, peu suspectes à cet égard de rallier des thèses machistes« . Et toc! Une femme ne saurait rallier des thèses machistes. Surtout une femme universitaire. Ou une sociologue. Ou une philosophe. Pourquoi ? Parce que. Toujours l’esprit douanier! Le féminisme, c’est non seulement un caractère conjugal, mais aussi un caractère génétique commun à toutes les femmes, de Margaret Thatcher à Marie Bonaparte en passant par Marine LePen. Si quelqu’un trouve plus sérieux, on se passe les ovaires au micro-ondes et on se les mange sauce gribiche à la terrasse du Pigalle !

Et que disent-elles, ces féministes chromosomiques?

18:13  Il cite: « notre position en ce qui concerne la politique en matière de prostitution est qu’elle doit être fondée sur la connaissance et l’expérience plutôt que sur la morale ou l’idéologie radicale féministe. Nous croyons également que lorsque les politiques sont élaborées les acteurs au cœur de cette politique, c’est à dire ici les prostituées elles mêmes ou eux mêmes doivent être consultées et respectées, »  Les voilà, les féministes radicales, à l’américaine! On n’aura pas attendu longtemps! Au nom de la morale ou de l’idéologie, elles omettraient de consulter et de respecter les prostituées elle mêmes! Elles se croient tout permis ou quoi? D’où parlent-elles, analysent-elles, proposent-elles? Quelle est leur légitimité à l’ouvrir sur le sujet ? Heureusement, il veille. Peu soucieux de reconnaître que les abolitionnistes ont toujours mis le sort des personnes prostituées au cœur de leur pensée, notre Avocat (donc neutre et habilité, lui, à parler de ce qu’il veut) en appelle ici à des universitaires (neutres aussi, on aura compris la logique) pour affirmer que seules les personnes prostituées peuvent émettre un avis sur la prostitution. Heu… Voilà qui coupe le sifflet à bien du monde. A la niche, Karl Marx, coucouche-panier Lévi-Strauss, au dodo Voltaire, aux oubliettes Victor Schœlcher ! De quoi je me mêle ! Ni ouvrier, ni Peau Rouge, ni blasphème, ni esclave? Alors ta gueule! Et Pasteur qui invente un vaccin alors qu’il est même pas malade! Bande d’imposteurs! Y en a même, il paraît, c’est ce qui se dit, qui parlent de peine de mort alors qu’ils n’ont jamais tué personne! On se gondole !

UnknownLa démonstration se poursuit avec forces citations, développements et considérations alambiquées, armada de patronymes nordiques, survol de contrées septentrionales, pour affirmer que la prostitution est un mal, certes, mais il y a pire, bien pire! Essayez seulement de l’interdire et vous verrez, avec horreur, se profiler à l’horizon, surgir, se matérialiser devant vos yeux éberlués….. ce qui existe déjà ! Les mafias, la traite! Voilà ce qui nous attend ? Elles sont là depuis longtemps.

21:48  Le Scintillant évoque des « bordels flottants » dans des eaux aussi glacées qu’internationales, accueillant une   »forte clientèle« ! Si celle ci attrape un rhume à bord, ça sera la faute de ces nigaudes d’abolitionnistes ! Voilà ! On tremble. On est dans le vrai méchant, pas dans le débonnaire…

25:14  « le mal profond … c’est la traite, le trafic organisé honteux, ignoble et extraordinairement lucratif des êtres humains auquel se livrent les mafias. C’est véritablement un fléau … pas de mot assez sévère… c’est un fléau qui aujourd’hui hélas … est en augmentation dans l’ensemble Européen ». Forcément, personne ne va prétendre le contraire. Plus abject qu’une mafia albanaise, ça court pas le macadam. Et du coup, ça relativise le micheton. Il trace son chemin, il trace…

On lui parle pénalisation du client, il balaye, il écarte, il élimine ! Y a plus important! Quoi? Lui, sa vie, son oeuvre ! Oui, car Lui, il oeuvre! Les autres grenouillent, barbotent, s’égarent. Lui, il s’intéresse à des trucs fondamentaux, à un Parquet Européen!

28:58  » …et croyez moi ça a une autre importance que la pénalisation des clients … » Il insiste sur sa propre importance, (« j’avais le privilège d’œuvrer« , « je présidais« , « j’avais renforcé« ). Il s’auréole d’autosatisfaction. Puis il nous confiture de son dédain : il y a la vraie cible, celle que Sa Splendeur a déterminée, puis il y a

30:36  « la cible idéologique pour satisfaire des postulats de principe sur la violence quotidienne faite aux femmes« . Et celle là ne vaut pas tripette. Postulats de « principe« . C’est à dire déconnectés du réel. Billevesée, faridondaine, carton pâte. Pour distiller crescendo, mot après mot, un tel mépris, il faut un déficit d’empathie pathologique. Ne rien ressentir. Et en faire un argument. Fouler aux pieds la souffrance d’autrui pour servir sa  thèse. On nage dans l’impartialité.

En quoi la pénalisation du client, sujet du jour, et un Parquet Européen seraient-ils incompatibles? On se le demande.

Il poursuit. Brutale accélération de l’argumentation. On se la repasse au ralenti, attention, ça va très vite !

31:00 « …la pénalisation du client elle est nulle en ce qui concerne la répression contre les réseaux pour une raison d’évidence constante c’est que le client ne connait pas les réseaux mafieux qui ont apporté la fille il ne connait que la fille… » Nulle ! Il cause jeune quand il veut, le Grand Sachem. Et pourquoi, nulle ? Ça tombe sous le sens! Parce que le client, il connait pas la mafia, il connait que la fille! Il veut une meuf à niquer, pas une visite des coulisses ! Du coup, il sert à rien. Comme s’il n’était pas là. Il ne fait que passer, un petit coup de bite et au revoir la compagnie, c’est pas lui qui va guider notre Inspecteur Gadget au cœur du réseau ! Le client, c’est peanuts! Nada! Nibe de nibe! Il ne sert à rien. C’est bien simple, on se demande ce qu’il fout là.  Il insiste: « …c’est nul! et plus que nul!… » Nul et plus que nul? Qu’est ce qui, précisément, est plus nul que nul ? S’en prendre au client! Client absous d’office. Même le client du réseau mafieux? Même le client du réseau mafieux. Ces réseaux « qui ont apporté la fille« , comme il dit. Apporté? En Français, on apporte un objet. On amène une personne. Il ne saurait être plus clair. L’empathie qui manquait au paragraphe précédent se trouve ici, pour le client. En toute neutralité idéologique.

images-1Le client est le chevalier blanc du business. Si on l’importune, ça catapulte les prostituées dans les buissons direct, sur les aires d’autoroute,  » …parkings déserts … fourrés… bosquets… et puis les hôtels …studios…  » Et ça sera de la faute de l’insupportable pression idéologique de féministes radicales même pas Américaines. Dans le même esprit, songer à supprimer le verrouillage des banques, qui provoque l’attaque à main armée. Si les coffres forts restaient ouverts, les braquages seraient inoffensifs. Le gangster, il s’en fout de voler, il veut juste l’argent.

34:00  Une étape hygiène ne saurait manquer. Le Vénéré connait son parcours. Au sujet de la prostitution, il est de tradition, avant même de se poser la question du quoi, du pourquoi et du comment, de considérer la chose du point de vue sanitaire, « les conditions d’hygiène … il faut d’abord penser à la sécurité sanitaire des prostituées« . Au XIXème siècle, période de totale tolérance des maisons du même nom, les autorités organisent la surveillance des prostituées et le rythme des visites médicales auxquelles elles sont soumises. La prostituée transmet des maladies, il convient donc de la ficher, l’encarter, l’ausculter car elle est le vecteur, elle est le collecteur de ce qu’on appelle les maladies vénériennes, c’est à dire maladies de Vénus, on ne saurait être plus clair. Les images comparant la prostituée à une sorte d’égout humain sont légion dans les textes d’époque. Et c’est de la maladie à sens unique, de la prostituée au client. Le risque pris par le client a toujours obsédé les autorités, clientes elles aussi. En revanche, la question de savoir qui a filé la chtouille à la prostituée ne fait pas partie du tableau. Personne n’a jamais contrôlé les clients. Le Chatoyant reste muet sur le sujet. Quant aux ravages psychiques, psychologiques, physiques, sur la prostituée, du simple fait de multiplier des rapports sexuels sans désir, voilà qui reste dans l’angle mort des hygiénistes. Les Gentils Organisateurs de la prostitution ont la salubrité sélective.

36:50 Les arguments défilent, sans surprise. Nous voilà face à l’impuissance de la force publique :  »je laisse de côté les expériences historiques bien connues sur la suppression de la prostitution« . Expériences bien connues? Aucun gouvernement au monde ne s’est jamais attaqué sérieusement à l’abolition de la prostitution. On s’est attaqué aux prostituées elles mêmes, ce qui n’est pas exactement la même chose, chacun en conviendra, mais cette nuance, pour des raisons mystérieuses, échappe à notre Indomptable, qui persiste dans l’à peu près.

38:50  Après la prophylaxie, la psychanalyse! A l’ombre des grands ancêtres, Flaubert, Maupassant, Baudelaire, fauchés par la vérole, avec Freud en guest star, entrée en scène des célébrissimes pulsions irrépressibles et de la diabolique alliance Éros-Thanatos. La sexualité masculine serait un concentré de sauvagerie

inéluctable,  « …la peur de la maladie et la mort n’a jamais pu dissuader les client…« ,

incontrôlable, « … c’est oublier ce qu’est la pulsion sexuelle et surtout la pulsion sexuelle chez les jeunes gens ça n’a jamais empêché, ça a dissuadé certains mais ça n’a jamais empêché beaucoup d’aller au bordel y compris les pires… »,

inéducable « …on sait que dans les backrooms on a recommencé sans préservatifs… » à qui il serait vain de fixer des limites.

UnknownCe gloubiboulga conceptuel pose comme axiome que les pulsions des uns doivent pouvoir s’exercer aux dépens des autres parce que c’est comme ça, que ça a toujours été comme ça, on n’y peut rien, c’est une constatation objective indépendante de toute vue idéologique. L’idéologie c’est les autres. Quiconque percevrait du machisme dans ce raisonnement serait victime d’une regrettable distorsion idéologique. Le Flamboyant passe au peigne fin le cheminement mental du client, mais ne saurait s’attarder sur les cailloux qui ont balisé le parcours de la prostituée. Par crainte, sans doute, qu’une sournoise imprégnation idéologique ne lui brouille l’écoute.

Il reconnaît sa perplexité « …vous êtes là dans un domaine qui est le plus complexe qui soit… » S’il vraiment il souhaite s’éclaircir les idées, et il en a grandement besoin, je ne saurais trop lui conseiller (à lui et à tout le monde) la lecture d’un texte à la réjouissante radicalité:« Abolir la prostitution? Non: Abolir le proxénétisme. », de Marie-Victoire Louis. De quoi éclairer les lanternes les plus obscurcies.

43:10  Puis Robin des Lois nous met en garde. La pénalisation du client fonctionnerait au détriment des plus pauvres:  » …les escort girls de luxe pour les uns et pour les autres la misère prostitutionnelle plus la poursuite pénale… ».  Certes, mais c’est là une étrange manière de poser la question. Que les riches échappent à sa rigueur invaliderait le principe de la Loi. D’ailleurs, puisque les riches peuvent échapper à l’impôt et ne s’en privent pas, supprimons les impôts.

Unknown-2Allons plus loin. Il entonne maintenant l’antienne patriarcale consistant à juxtaposer des objets et des femmes. Cigarettes, whisky et p’tites pépées: « … si vous interdisez la prostitution elle devient clandestine, si vous interdisez l’alcool, on sait ce qu’a donné la prohibition aux USA, vous interdisez la drogue le trafic ne se fait pas dans les pharmacies … ça continuera de façon clandestine... ». La comparaison, fréquente, de la prostitution avec le trafic de drogue, d’alcool et autres substances prohibées  fait l’impasse sur un détail. Une broutille. Le cannabis, l’alcool, la cocaïne peuvent être consommées, sniffées, fumées. Elles ne peuvent être maltraitées. On ne peut exercer sur elles ni chantage ni violence. Dans le cas qui nous occupe la substance concernée est un être humain, pas une matière inerte. Ça ne fait pas de différence, apparemment. Considérer le corps vivant d’un être humain comme un produit de consommation en dit long la qualité du regard posé sur les personnes prostituées. Quel est le statut de cette personne dans un tel raisonnement ?

Puis, dans cet inépuisable catalogue des Trois Cuisses (oui, je sais, elle est indigente celle-là, mais je commence à fatiguer, il me saoule, le Taulier), il aborde la question des moyens. Des forces qu’on choisit de mobiliser:

46:10  « …vous pensez que nos concitoyens apprécieront le fait qu’on va recruter des policiers non pas chargés de protéger leur sécurité, leur personne, leur bien … mais aller poursuivre les clients qui vont là accepter les sollicitations des filles ou des garçons? Allons! »

« La mayonnaise c’est pas bon parce que j’ai pas d’œufs pour la faire ». Un top chef qui raisonnerait comme ça se ferait virer. Jamais la lutte contre le proxénétisme, n’a été dotée de moyens à la mesure de ce à quoi elle s’attaque. Considérer que le manque de volonté politique mis à appliquer une loi en invalide le principe, ça a un côté indéniablement novateur, quasi rock’n’roll ! Plus juridique, tu meurs.

Unknown-647:50  Puis on passe à la vitesse supérieure, à l’abri de la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme:  » je le dis avec beaucoup de fermeté la loi méconnaît la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme … et méconnait les principes de la CEDH qui … sont la structure morale et juridique de notre système judiciaire … je vous demande de vous référer aux décisions de principe de la CEDH,  … la CEDH, ça n’est pas seulement à l’usage des pays de la communauté européenne, ça vaut pour les 47 États du Conseil de l’Europe, … y compris ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe… » Ça fait un peu beaucoup, je vous le mets quand même? Après une incursion dans la forêt de la jurisprudence Européenne, puis un crochet par les riantes contrées des tortures sadiques extrêmes, « …le Marquis de Sade très dépassé … mutilations effrayantes… » histoire de rappeler une fois encore qu’il y a toujours pire que la prostitution bon enfant, à la papa, yop-la-boum, l’Étincelant nous prend par la main. Nous entraîne vers des sentiers parfumés où fleurissent des notions harmonieuses: « les adultes consentants sont maîtres de leur corps, leur sexualité est celle qu’ils veulent pratiquer du moment qu’il n’y a pas contrainte, libre à eux de le faire, c’est un des éléments profonds de la liberté individuelle et … du droit au respect de l’intimité d’une vie privée qui par ailleurs est si menacée en ce moment… » . Liberté, respect, intimité pour les adultes consentants. Idyllique ! Du moment qu’il n’y a pas contrainte! Dans ce contexte, que disent vraiment ces mots? Qui les utilise et dans quelles circonstances?  Qu’est ce que le consentement?  Cette question, pourtant essentielle, n’est pas traitée. Et qu’est ce que la contrainte? Rappelons que nous parlons ici de prostitution, pas d’une garden party chez les Bisounours.

52:14  Climax de la démonstration. D’un point de vue juridique, bien entendu:  »… la Cour dans son considérant 25 a considéré que la prostitution …  est incompatible avec la dignité de la personne humaine, ce que moi je crois, mais elle n’est incompatible en termes juridiques que lorsqu’elle est contrainte… » Et l’Immense ne connait qu’un type de contrainte. Il pose sur les plateaux imaginaires d’une balance-à-peser-la-contrainte-d’un-strict-point-de-vue-juridique. D’un côté les « mafias, proxénètes, réseaux« , trois mots qui désignent la même atrocité mais qui, accolés, terrifient davantage. Ça, c’est de la contrainte! Et de l’autre? « C’est pas le désir d’une robe, qui peut être considéré comme une contrainte c’est exactement la pression exercée et irrésistible par le tiers… ça c’est la contrainte et c’est la notion de traitement inhumain et dégradant » Le « désir d’une robe », facteur déclenchant bien connu, ne saurait constituer un traitement inhumain et dégradant!  Désir, robe ? Soie, taffetas, lipstick, houppette, bal, tourbillon, valse, ivresse! On change d’univers! Nous voilà dans le shopping, le caprice, la mode ! L’éternel féminin ! Les p’tites femmes de Paris, leur délicieuse frivolité et leur gambette légère ! D’un point de vue juridique, je vous le rappelle. Remarquable synthèse. Pour réduire les déterminismes de misère et de violence qui aboutissent au trottoir à un « désir de robe« , il faut être un Jivaro de l’empathie doublé d’une ceinture noire de cynisme.

52:29  Soit on considère que la prostitution fait partie des grands systèmes de domination historiques tels que le servage, l’esclavage, le féodalisme ou l’apartheid, et elle doit être abolie.

Soit on considère, comme notre Superbe, que c’est  » … un mal social, permanent, constant… », acceptable si on en éloigne les mafias.

Soit on sort de la logique, et on supprime en bloc. Soi on y reste, on aménage et on s’accommode.

Unknown-3Comme dans le cas de cet homme qui frappe sa femme parce que la soupe n’est pas assez salée. Soit on considère qu’il ne doit jamais, par principe, frapper sa femme, point final. Soit on mesure le taux de sel de la soupe. Deux logiques.

L’Impeccable a choisi son camp:   »…on peut regarder les propositions de Net, on peut regarder l’expérience multiséculaire, hélas, femme ou homme, ça existe, il y a d’autres raisons que la contrainte pour lesquelles on se livre à la prostitution  » En plus de l’envie d’une robe? Lesquelles? Les annonces du Net et l’Histoire ! Ça ne veut rien dire ou c’est moi qui sature?

Puis, jamais avare de son ironie, il se gausse autant qu’il s’étrangle face au postulat suédois: « …Elle se prostitue donc elle est contrainte donc elle ne se prostituerait pas si elle n’était pas contrainte, CQFD c’est fini! … Non! Ça c’est pas possible! On peut pas jouer avec des questions aussi fondamentales que la preuve à charge de l’accusation, et dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible y a plus de culpabilité ! Pas possible!.. » Pas possible. Faut mesurer le sel.

57:00  « …Il faut que à propos de cette personne là et à ce moment là, … on puisse prouver qu’il s’exerce sur elle une contrainte… ». Au cas par cas… Comme si, pour abolir la peine de mort on avait non pas érigé un principe (on ne tuera plus au nom du peuple français) mais procédé à une évaluation de l’adéquation de la décapitation, condamné par condamné.

Reprenons: « …dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible!… » Il parle de l’innocence de la prostituée, là. Si on comprend bien, il envisage qu’elle soit coupable. Mais de quoi? Il ne s’attarde pas, tu m’étonnes. Mais nous, attardons nous. Il pose la question de « l’innocence« , pour poser la question de la contrainte. A elle de prouver! « …c’est toujours à l’accusation de prouver la culpabilité… ». C’est comme demander à un naufragé de Lampedusa (qui a pourtant volontairement payé sa place sur le rafiot) ou à une couturière en sweatshop (qui accepte d’être payée dix euros par mois) de faire la preuve de leur innocence.

Puis il assène « on ne peut pas jouer avec des questions fondamentales« . Lui, il joue pas! Il dribble, il jongle, il feinte! C’est le Ronaldo du maquereau!

Nul ne saurait récuser les droits de la défense, ni la présomption d’innocence. C’est une évidence. Mais la preuve… Ah, la preuve! Elle mérite qu’on s’y arrête. Pratique, la preuve! Terrain miné pour les innocents, propice aux criminels :

– Al Capone fut finalement coffré pour fraude fiscale car il était juridiquement impossible de prouver les vols, chantages, tortures, assassinats et autres éléments de son flamboyant succès, éléments connus de tous. Ce n’est pas parce que le dispositif législatif ne permet pas de prouver un crime que ce crime n’existe pas.

Unknown-1– Dans le Droit actuel tel que le patriarcat l’a façonné, la violence masculine passe à travers les gouttes. Combien de viols restent protégés dans les méandres de procédures qui mettent l’agressé-e en position d’accusé-e ? La majorité. Au nom de la présomption d’innocence on met au même niveau la parole du violeur et celle de la victime.  On reste dans la logique des agresseurs. Il est des viols accompagnés de coups dans lesquels on a considéré que le sperme présent dans le vagin ne constituait pas une preuve: la victime pouvait avoir été frappée par un homme, puis avoir baisé volontairement avec un autre. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Loi.

– Tant qu’on se situe à l’intérieur d’un corpus de lois rédigé dans un contexte et une idéologie  précis, on reste englué dans sa logique aussi pernicieuse soit-elle. Et donc on la confirme. Il aurait été impossible d’abolir l’esclavage si on était resté dans la logique du planteur. Impossible de supprimer l’apartheid en restant fidèle au principe de développement séparé.

58:35  L’Apocalyptique nous met en garde: la pénalisation du client, ça serait cataclysmique. La porte ouverte à la barbarie. Chantage, brutalités, suicides. « … avec des textes comme ça et des mafias, le chantage ça va donner!… » Il évoque un exemple historique, de clients piégés au temps du délit l’homosexualité entre adulte et ado. Oui, vous avez bien lu: l’ado piégeant l’adulte. Ado-loup vs adulte-agneau. En but à des méchants, des vrais. Pas des simulateurs, pas des demi-sel. Des pointures.

« …on retrouve ça dans Sartre, dans Les chemins de la liberté, le giton racolait ou se laissait racoler par le riche homosexuel dans sa maturité et puis on allait dans la chambre d’hôtel, et à ce moment là… » Suspens! « …faisait irruption le reste de la bande et commençait un chantage qui ne s’arrêtait plus… désespoir…destruction totale… » On aime les jolies histoires de Tonton Robert, elles sont hors sujet, mais elles font peur !

Et voilà! Le scénario se reproduirait ! « Trop facile! » Machination haletante, hitchcockienne, un peu fouillis mais on n’en tremble que davantage, à mesure que l’étau se resserre. « …Le rendez vous est pris, la fille dans le réseau, n’avez qu’à installer la voiture tout près de l’hôtel ou … tout à l’heure photos et ensuite vous relevez le numéro de la voiture ou vous faites photographier à l’intérieur et vous n’avez plus qu’à venir présenter la note! … voilà ce à quoi on aboutira. » Pauvre client ! Paparazzé! Chopé en flag juste pour avoir voulu gâter Coquette !

60:30  Et s’il y a délit, il y a… complice! Quid de la complice, hein, la complice, faudrait pas l’oublier! On en fait quoi, elle existe ou il rêve? La complice, vous dis-je! La perverse, qui organise et prémédite sa propre exploitation! On ne va quand même pas la laisser s’en tirer comme ça?  Et d’ailleurs, qui est-elle?

Unknown-4« …Qui est complice? Celui qui provoque! Celui qui par promesse, incite à la commission de l’infraction, il est complice! C’est dans le Code Pénal un principe qui ne remonte pas à hier et ça la théorie de la complicité ici on arrive à cette situation mais qui défie l’intelligence juridique, la raison juridique, …le provocateur ou la provocatrice disons et c’est plus communément le cas, elle propose, elle peut être d’ailleurs très jolie, ah, ah, au café, son regard appuyé, etc, des charmes évidents… ».  Regard appuyé? Charmes évidents? Toujours en pleine neutralité et d’un point de vue juridique? Non. Le Visionnaire est ici clairement dans la peau du client. Identifié à lui. Il s’y voit, il se fait un film:  » …je vais me référer à un film récent « Jeune et jolie »…   Il fait feu de tout bois. Tant qu’à faire il aurait pu se référer aux mythes classiques, de la Dame au Camélia à Julie la Rousse, mais non, il est moderne. Il ose Ozon! Sans vergogne. Sans partialité aucune et au nom de grands principes du Droit, il voit dans la prostituée non pas une personne réelle mais l’héroïne d’une oeuvre de fiction imaginée de toute pièce et avec un brin de fantaisie par un cinéaste spécialisé dans la féminité fantasmée. François Ozon assura, à Cannes, en 2013, que la prostitution est un fantasme pour de nombreuses femmes. D’où tirait-il cette certitude? De son propre film! Ça, c’est de la référence, et de la sérieuse! Face à la mythique « Jeune et jolie », le très réel « Vieux et pourri ».

Après cette évocation de l’incitatrice-provocatrice-complice, ce cri du cœur:

61:56  « …je me dis la chair est faible… etc… on connait, tous!… »  Houlà, l’Impeccable se dévoilerait-il ? On connait, tous ? Encore en toute impartialité et du strict point de vue juridique, bien entendu ? « …ils cèdent à la tentation… » Là on pédale dans le taboulé. Le mot « tentation » revient six fois. Le client candide, victime d’une glissade de sa volonté face au machiavélisme d’une tentatrice jouant de ses charmes, finit par craquer, ça peut se comprendre! Et on en viendrait à ce que ça se sache dans son quartier ? Chez lui, là où sa femme, sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins le prennent pour un brave type ? « …on saura pourquoi il était là c’est fou ce qu’il y a comme indiscrétion dans ce domaine… » Il connaitrait la honte de celui qui a trempé son biscuit en dehors des eaux territoriales? On frémit…

Unknown-5La « provocatrice« , profitant du désir qu’elle suscite, aura tout loisir de compromettre des innocents, « des jeunes gens un soir de concours réussi comme jadis quand ils allaient au service militaire, ou un match de football triomphant, un peu trop de bière, ils cèdent à la tentation, on verra ce que ça donnera le moment où ils seront en concurrence pour devenir ingénieur en Chef de la SNCF. » Les ambitions d’un ingénieur en Chef de la SNCF ruinées par une adepte de la vie facile assouvissant ses désirs de robe! Sortez vos mouchoirs. Personnellement, je suis au bord des larmes.

64:06  Avouons que sans l’apparition ultime, en Deus ex Machina, de Foucault en personne, caution ultime, la démonstration aurait été moins absolument conforme aux classiques du genre. Là, il manque pas un bouton de guêtre! Un monde sans prostitution serait un monde totalitaire. Point d’orgue. La messe est dite.

« …Foucault jadis faisait des cours où il évoquait la police des corps, la tentation ultime des régimes totalitaires… » Police des corps? Du corps de qui? Que toutes les sociétés totalitaires sans exception aient toujours organisé et contrôlé la prostitution ne semble pas obstruer le raisonnement de l’Auguste. Il est au dessus de la mesquinerie des polémiques. Il ne veut pas « entrer dans les querelles qu’on connait » ? Ça fait une heure qu’il y barbote jusqu’au cou, mais il n’est pas mouillé ! C’est juste qu’on ne saurait entrer là d’où on est jamais sorti.

En conclusion, les bons conseils de Tonton Robert. Ce qu’il ne faut pas? « Se divertir« . Se laisser distraire. Il faut rester dans l’essentiel, déterminé par lui, autrement c’est pas du jeu. Il ne faut pas davantage « Transformer le Code Pénal en affichage d’idéologie« . C’est pas du jeu non plus. Il ne joue pas, Robert Badinter. Pas son genre. Il nous gratifie de sa présence, nous inonde de son sérieux, nous pulvérise de sa neutralité impartiale. Si les enjeux du débat n’étaient pas aussi lourds, on pourrait s’esclaffer tant il semble ne pas se rendre compte que ça se voit, son jupon dépasse. Son allocution est le long  plaidoyer pro domo de qui se donne bonne conscience en fustigeant les mafias pour mieux dédouaner les clients. Pourquoi? Allez savoir… A moins que… N’étant pas prostituée, je ne saurais, à ses yeux, épouser la cause des personnes prostituées. Or lui passe une heure à défendre becs et ongles le client. Il s’en donne le droit. Il s’y voit. Se pourrait-il que… Non… Pas lui! Fausse route, sans doute…

« S’il n’y a pas de contrainte, si ce sont des motivations quelles qu’elles soient, que ce soit l’ambition la cupidité ou que ce soit l’argent, peu importe, ou le désir, ce qui serait beaucoup mieux, ou le plaisir parce que c’est pas absolument interdit, en tout cas dans le Code Pénal… » Son choix de mots est aussi neutre que le PH d’une piscine d’acide chlorhydrique. Le mot « contrainte » est utilisé ici comme le mot « consentement » dans les procès pour viol, systématiquement agité par le violeur et nié par la victime. Et pour qualifier les chemins de la prostitution, observons la progression du vocabulaire: « ambition, cupidité, argent, désir, plaisir« . Le plaisir a le dernier mot. Le plaisir de qui ?

Unknown-5Constatons, sur cet exemple, de quoi sont faits les Pères de la Nation, les références morales, les grandes figures de la République, les donneurs de leçon, les prescripteurs de pensée, les timoniers inoxydables. Des faux culs planqués derrière des grands principes qu’ils trahissent à chaque ligne, défenseurs acharnés d’une hiérarchie dont ils nient l’existence. Des dominants cyniques qui doivent leurs privilèges historiques à la violence la plus brutale et qui plaquent sur leurs abus de pouvoir les mots qui mentent, les mots qui planquent, les mots qui tuent.

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Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. … en vidéo !

Mon amie, Clémentine, a bien voulu réaliser une petite vidéo sur la culture du viol. J’ai écrit le scénario qui est une synthèse de deux articles de mon blog sur les les cultures enclines au viol et les cultures sans viol : les études interculturelles et le cas de la culture occidentale.

J’espère que c’est plus accessible, plus ludique, bref plus sympa que les articles, notamment pour les personnes peu touchées par ce sujet. Mais les articles permettent d’approfondir pour les curieu-x-ses.

Je remercie chaleureusement Clémentine ! Et je vous propose de partager cette vidéo si elle vous a plu !

Déjà 3 ans !

3 ans
Mon blog a trois ans déjà !
Le temps passe vite…
Merci à toutes mes lectrices et lecteurs…

J’en profite pour parler de mes autres blogs féministes :

Feminist Pictures

Feminist Pictures : des images drôles et amusantes en rapport avec le féminisme… Un peu en stand-bye pour le moment, mais ça devrait reprendre.

 

FemCitations

FemCitations : des citations de penseuses féministes qui m’ont paru pertinentes, intéressantes, marquantes…

 

 

Et à venir sur ce blog : la troisième partie sur l’objectivation sexuelle.

Un guide pour les hommes qui ne veulent pas violer : comment s’assurer qu’elle est consentante et désirante

Au hasard d’une promenade sur le web, je suis tombée sur un petit guide en suédois : Så blir du säker på att tjejen vill ligga med dig (« Comment être sûr qu’une femme veut coucher avec vous ?« )

Je l’ai trouvé pas trop mal fait. Une « fan » de ma page Facebook, Emilie a traduit les phrases. Merci beaucoup Emilie ! :) Je me suis chargée de réaliser le workflow, et d’apporter quelques modifications (adaptation à la France, ajout de quelques phrases…)

Vous pourrez le trouver sous la forme d’une page web. Je le mets aussi en format image ci-dessous (cliquez dessus pour l’avoir en grand). Malheureusement au format image, les textes sont moins bien centrés sur les cases, il est donc un peu moins joli.

Remarque : ce graphique n’a pas vocation à être imprimé et utilisé scrupuleusement lors des relations sexuelles (incroyable n’est-ce pas ? ;) ). C’est plus un support pédagogique pour indiquer que quand on prend des initiatives sexuelles, notre responsabilité est engagée. C’est aussi pour avoir ces quelques questions en tête (après tout, les femmes, elles, ont bien constamment en tête « que dois-je faire pour ne pas être violée ? » donc pourquoi n’aurait-on pas à l’esprit « que dois-je faire pour être certain de son consentement ?« ) et pour inviter chacun-e à être attentif à sa ou son partenaire. Je pense par ailleurs que chez les personnes respectueuses et attentives, ce workflow est intégré et automatique. De plus, même s’il y a beaucoup de cases, vous verrez qu’en réalité suivre ce guide durant une relation sexuelle, c’est-à-dire, faire attention aux réactions et désirs de son ou de sa partenaires (pas « attends je sors mon guide » : bref j’espère qu’on se comprend…), demande peu de temps. Enfin, ce guide n’est pas seulement adressé aux personnes directement concernées, mais à tout le monde, pour qu’on change de regard sur les violences sexuelles (j’explique ceci plus en détail ci-dessous). Par exemple, je trouverais cela chouette que quand il y a une plainte pour viol, la police, au lieu de demander à une victime « Qu’avez vous fait pour pas vous faire violer » (en gros), demande à l’accusé « Qu’avez vous fait pour vous assurer du consentement ?« .

guide du consentementCe guide s’adresse à tout le monde. Néanmoins, il est centré sur les hommes hétérosexuels, car la plupart des cas de viols et d’agressions sexuelles concernent un homme (agresseur) et une femme (victime).

Je pense que ce guide n’est pas exhaustif : on peut encore se poser d’autres questions pour être bien certain que la femme qu’on a en face de soi désire ce rapport sexuel. Néanmoins, l’objectif n’est peut-être pas de répertorier toutes les questions possibles et imaginables (le workflow serait trop long et doit rester pédagogique !) mais de responsabiliser les hommes.

Étymologiquement, « responsable« , ça veut dire quoi ? Ce mot vient du latin responsus qui signifie « qui doit répondre de ses actes ». Or, lorsqu’il y a une affaire de viol, seule la victime est considérée comme responsable : c’est à elle que ses proches, la police, les magistrats, le quidam, demandent des comptes. A quelle heure est-elle sortie ? Est-ce qu’elle avait bu ? Était-elle habillée correctement ? L’a t-elle allumé ? Comment a t-elle exprimer son refus ? Est-ce qu’elle a dit non ?… En écrivant ces questions, je réalise qu’il existe déjà une sorte de workflow à propos du viol, présent dans l’esprit de toutes les femmes. Et elles savent que de très nombreuses réponses vont mener à la case « Si tu te fais violer, tu l’auras mérité, tu seras responsable ! ».

A l’inverse, l’agresseur est complètement déresponsabilisé : on ne lui demande rien. Personne ne s’inquiète de savoir s’il a réfléchi avant d’agir, s’il a songé au consentement ou au désir de la femme qu’il a agressée.

Pour reprendre un exemple récent qui avait choqué beaucoup de personnes : vous souvenez de l’article puant de la Dépêche ? Une femme, après avoir passé la soirée avec son ex, était allée dormir dans le lit de celui-ci. Quelques temps après, l’ex en a profité pour toucher son sexe pendant qu’elle dormait. Elle s’est réveillée, s’est débattue, s’est enfuie et a porté plainte. Néanmoins, tout le long de l’article, le journaliste a considèré que l’homme a eu un comportement tout à fait légitime.

Or je discute parfois sur un groupe Facebook intitulé « Les copines de Causette« , un groupe qui est censé être féministe (et la grande majorité des membres le sont). Néanmoins récemment, cette affaire rapportée par la Dépêche a fait débat, et j’ai pu lire, de la part de femmes (se disant féministes), des choses comme « Quelle idée d’aller dormir dans le lit de son ex !« , « Elle n’a pas exprimé clairement son refus« , « Elle aurait pu réfléchir avant, quelle idiote !« , « Les hommes sont un peu concons, c’est à nous de prendre nos responsabilités, on ne doit pas les laisser croire des choses » (niveau déresponsabilisation, là, ça va loin), etc. Bref, j’ai pu lire de nombreux mythes sur le viol, ce qui m’a considérablement affligée.

J’ai été triste de lire ces propos qui interrogeaient uniquement les actes de la victime… Pourquoi ces personnes ne se sont-elles pas plutôt dit : « Puisqu’elle dormait, comment a t-il pu s’imaginer qu’elle était consentante ? », « Il aurait pu réfléchir avant, quel idiot !« , « Elle n’avait pas exprimé clairement son accord, il est donc en tord« , etc. Bref, on se demande toujours ce que la victime a fait ou n’a pas fait, mais on oublie l’agresseur. Il est temps de changer de perspective, de ne plus se demander « Mais qu’a t-elle fait pour se protéger du viol/pour exprimer son refus ? » mais plutôt « Qu’a t-il fait pour s’assurer de son consentement ?« .

Remarquons qu’il n’est pas interdit de sortir, de boire, de s’habiller légèrement, ou même d' »allumer » un homme. Il n’est non plus pas interdit d’être imprudente et idiote. En fait, non seulement, ce n’est pas interdit, mais en plus je ne vois pas en quoi c’est moralement condamnable puisque ces actes ne font pas de mal à autrui. Et même si parmi mes lecteurs ou lectrices, certain-e-s considèrent que oui, s’habiller légèrement, commettre des imprudences ou susciter le désir chez un homme, « ce n’est pas bien », est-ce que cela mérite une peine aussi lourde qu’un viol ? Non. On a le droit de commettre des erreurs, de faire confiance à des personnes, de vivre sa vie. Ce qui est condamnable et odieux, c’est de profiter de cette confiance accordée et de la faiblesse d’une personne.

Je demande donc aux personnes qui blâment les victimes : Pourquoi les détestez-vous tant ? Pourquoi tant de haine ? Pourquoi leur comportement vous énerve t-il ? Pourquoi votre indignation se tourne vers la victime et non pas vers l’agresseur ? Je vous laisse méditer là-dessus. (je pense que les réponses ne seront pas les mêmes selon que vous êtes un homme ou une femme)

Par ailleurs, la violence masculine est imprévisible. Cela ne signifie pas que tous les hommes sont violents, mais qu’on ne peut pas deviner à l’avance si un homme l’est ou pas. Des hommes à l’air parfaitement gentil sont des violeurs. Je connais des femmes qui ont été violées par des amis proches, qu’elles connaissaient bien, en qui elles avaient tout à fait confiance. Cela signifie, qu’à moins de ne jamais fréquenter d’hommes, il est quasiment impossible d’éviter des situations à risques quand on est une femme. Cela peut donc arriver à n’importe quelle femme.

Le viol est un problème endémique, un crime considérablement banal. Comme je l’écrivais dans un article sur la culture du viol en Occident (vous y trouverez les sources de ces chiffres) :

En Occident, le viol est un phénomène à l’ampleur considérable, comme l’indique plusieurs études.

Ainsi, en France, l’enquête ENVEFF de 2000 (Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France) a indiqué que 0,3% des femmes interrogées (toutes âgées de 20 à 59 ans) avaient été violées dans l’année précédente. Si l’on applique cette proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine, ce sont donc quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l’année, auxquelles il faudrait rajouter les femmes de 18 à 20 ans et celles de plus de 59 ans, sans compter les mineures. Par ailleurs, l’enquête INSEE 2005-2006 portant  sur des femmes de 18 à 59 ans donne le chiffre de 0,7 % de femmes violées, et de 1,5 % pour les viols et les tentatives de viols réunis, sur deux années.  Le rapport de l’ONDRP de 2012 explique qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154 000 femmes ont été victimes, avec une marge d’erreur de 45 000 victimes. Cela signifie qu’il y a entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an. Enfin, on évalue à 16% le nombre de femmes françaises ayant subi au moins un viol ou une tentative de viol au cours de leur vie. Plus de la moitié d’entre elles (59%) ont vécu cette violence alors qu’elles étaient mineures.

Aux États-Unis, il y aurait environ 200 000 victimes de viol (âgées de plus de 12 ans) par an. Par ailleurs, 18 à 25% des femmes américaines auraient subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie.

En Australie, une étudiante sur six affirme avoir été victime d’un viol durant sa vie (17 % ont été victimes de viol et 12 % de tentative de viol) selon une enquête réalisée par l’Union nationale des étudiants australiens auprès de 1.500 femmes étudiant à l’université.

Comment arrêter cette endémie ? Comment enfin faire cesser le viol ? A mon avis, il n’existe qu’une seule solution  : responsabiliser les hommes. Leur faire comprendre que si une femme se sent violentée dans un rapport qu’ils ont eu avec elle, ils sont les seuls responsables. Ils ont à répondre de leurs actes, ils doivent se questionner sur ce qu’ils ont fait ou pas fait.

Exemple pédagogique : est-ce que vous connaissez la brochure Combien de fois quatre ans ? Une femme raconte comment, alors qu’elle était vierge, un homme l’a pénétrée sans qu’elle soit d’accord. L’homme a visiblement rentré son pénis dans son vagin très rapidement, en l’écrasant en plus, et ne lui a donc pas vraiment laissé le choix… : « Et puis il m’a pénétrée, sans que je m’y attende« . Il s’agit donc d’une pénétration par surprise : cela constitue un viol aux yeux du code pénal. Cette affaire a été beaucoup discutée sur des forums punks/anarchistes/antifa. J’ai ressenti – encore une fois – énormément de peine quand j’ai lu les propos des commentateurs et commentatrices. Les gens disaient que ce n’était pas un viol, car elle n’avait pas dit « non » très clairement. Et puis, bon, elle l’embrassait donc elle était forcément d’accord pour une pénétration (brutale, en plus !). Encore une fois j’ai été choquée par l’omniprésence des mythes sur le viol. J’ai été déçue car je pensais que ce milieu les gens étaient un peu plus sensibilisés au sexisme et aux violences sexistes, mais visiblement c’est pareil qu’ailleurs.

Combien de fois 4 ansMais ce n’est pas tout : l’homme accusé a publié ce qu’il appelle une réponse ici (attention, soyez prévenu-e-s : ce contenu est à mon sens choquant). Je me suis d’ailleurs rendue compte, avec effroi, que quand on tape « combien de fois quatre ans » dans Google, la réponse du violeur, apparaît en premier, avant le témoignage de la victime, donc (j’ai moi-même anonymisé le lien pour éviter de lui donner trop de visibilité).

Qu’est ce que ce texte ? L’auteur ne nie pas les faits, mais il ne répond pas de ces actes, ne les explique pas. Au contraire : il fait tout pour se déresponsabiliser. Notons certaines phrases qui sont vraiment… surprenantes :

je me demande comment j’aurais pu comprendre ce qui était visiblement encore très confus pour elle à ce moment-là.

C’était maladroit, mais à aucun moment je n’ai entendu « non ». A aucun moment cette personne m’a fait comprendre ce qu’elle ressentait, son angoisse et son désir de ne pas aller plus loin.

j’ai du mal à imaginer comment j’aurais pu le voir, le savoir ou le comprendre, j’en suis sincèrement désolé.

L’auteur prend comme excuse qu’il ne pouvait pas savoir. Ça ne tient pas la route : s’il ne savait pas, il aurait du s’abstenir. Je répète ce qui est écrit sur le diagramme : ce n’est pas à la personne de vous signifier qu’elle n’est pas pas d’accord, c’est à vous de vous assurer de son consentement avant d’entreprendre quoi que ce soit. Une personne n’est pas « par défaut » sexuellement disponible : dans le doute, il faut considérer qu’elle ne l’est pas. Ici, c’est particulièrement flagrant : il s’agissait d’une jeune femme vierge, il était donc quasiment certain que sa première pénétration allait être douloureuse (Une pénétration peut aussi l’être pour des femmes non vierges si elles ne sont pas excitées. On ne rentre donc pas dans une femme comme dans un moulin). Il semble évident dans cette situation, qu’il fallait y aller doucement, pas à pas. En plus, circonstance aggravante, la victime avait dit auparavant qu’elle avait mal ! Raison de plus pour freiner et prendre le temps. Si l’auteur avait pris la peine de réfléchir et de tenir compte des besoins et des désirs de cette jeune femme (comme nous y invite le workflow) , il ne l’aurait pas violée.

elle a voulu « se mettre en danger » et a fait quelque chose qu’elle ne voulait pas faire.

En prenant ça en compte je peux entendre qu’elle se soit sentie violée. Comme elle l’explique, elle s’est forcée à faire quelque chose qu’elle ne voulait pas faire, elle s’est mise « la pression » parce qu’elle voulait être « à la hauteur »…

Je n’ai jamais agressé personne

Déresponsabilisation encore : il n’a agressé personne. C’est elle qui est responsable de s’être auto-violer (!)

Alors si, il y a 14 ans, quelque chose à dérapé d’une manière ou d’une autre

Il dit qu’il n’a violé personne, mais il admet à mi-mots que « quelque chose » a pu avoir eu lieu ! On dirait presque qu’un viol peut se commettre tout seul, que son pénis est rentré tout seul dans le vagin de la victime.

Je précise que j’ai laissé à ce monsieur un commentaire… qui n’a jamais été validé.

Pourquoi je prends cet exemple ? Parce que cet homme refuse de se confronter à ses actes, et que cela est typique des violeurs. Et de ce que j’ai lu sur les forums punks, peu de gens lui demandent des comptes. Personne ne lui a demandé comment  il s’était assuré que  la personne qu’il avait en face allait apprécier une pénétration aussi brutale (puisqu’il a rentré son pénis soudainement), alors qu’elle était vierge et qu’elle avait dit auparavant qu’elle avait mal. Il se cherche des excuses, et les gens sur internet le confortent là-dedans. S’il ne se sent pas responsable de ce qui est arrivé, s’il ne se remet pas en questions, comment être sûr qu’il ne va pas commettre une autre agression ? Si les hommes ne se sentent pas responsables des conséquences de leurs actes sexuels sur le ressenti de leurs partenaires, il est évident qu’ils vont continuer à violer.

Ce diagramme pose des questions sur les actes des hommes (et sur, de manière plus général, les actes de celles et ceux qui initient des rapports sexuels). Il les responsabilise puisqu’il les oblige à répondre. C’est pour cela que je trouve qu’il est excellent. Je vous invite à le partager autant que possible, afin de renverser la perspective dans l’esprit des gensCe que j’apprécie aussi dans ce graphique, c’est qu’il demande à la personne elle-même s’il est certaine qu’elle désire avoir un rapport sexuel.

Je vois déjà certains hommes venir s’exclamer : « Pfff, ces femmes ! Elles ne savent pas ce qu’elles veulent ! Croyez le ou non, on m’a déjà reproché de ne pas prendre d’initiatives parce que je faisais attention au consentement de ma partenaire. Donc, soit on nous dit qu’on est un mauvais coup, soit on nous dit qu’on est un violeur ! Faudrait savoir« . Ma réponse :

  1. Toutes les femmes ne sont pas pareilles (scoop !), ce qui explique qu’elles n’ont pas toutes la même vision des choses.
  2. La frustration est infiniment moins grave que la violence sexuelle. Par ailleurs, une femme ne peut pas vous tenir responsable de ne pas être capable de lire dans ses pensées ! Par contre, elle est tout à fait en droit de vous tenir responsable de ne pas avoir tenu compte de ses désirs et de ses besoins. Enfin, oui, il est vrai que peut-être que beaucoup de femmes n’expriment pas clairement leurs désirs. La faute à notre culture patriarcale qui considère qu’il n’est pas correct de la part d’une femme d’avoir des désirs sexuels, et encore moins de les exprimer. Tenir compte du consentement des femmes, être attentif, laisser le bénéfice du doute au profit du « non » plutôt que du « oui », permettra peut-être aux femmes de s’efforcer à formuler plus clairement ce dont elles ont envie. Cela ne peut que rendre les rapports sexuels plus clairs et plus sains ;) .

En conclusion, l’idée phare de mon article : la responsabilité. Il faut questionner les personnes accusées de viol et leur demander des comptes.

Mise à jour

Je regarde un peu les commentaires postés ici, sur Facebook, mais aussi sur Rue69 qui a mis en avant cet article (merci !). Je trouve que c’est intéressant de constater les types de commentaires :

  • Les femmes me disent deux choses : la majorité semble ravie de ce guide. Mais certaines s’interrogent : est-ce la peine d’avoir créé un tel diagramme ? N’est ce pas évident qu’il faille être attentif à son partenaire ?
  • Les hommes (surtout sur Rue69… c’est affligeant) semblent dire qu’être attentifs à sa partenaire, c’est tue-l’amour, débandant, anti-sexe, etc. (Bon il y a aussi 2 hommes qui ont dit clairement qu’ils le trouvaient bien)

Ça expliquerait pas mal de choses.

Mise à jour 2

Une personne m’a écrit pour me dire qu’elle trouvait dommage d’avoir inclus une vignette sur la prostitution (qui était présente dans le graphique originel). Je suis abolitionniste mais je ne veux pas créer de polémique alors que le sujet abordé (le viol) est plutôt consensuel entre les féministes .

Je me dis qu’abolitionnistes et non abolitionnistes seront d’accord sur ce point : un homme qui paye une prostituée ne peut pas savoir si elle a un proxénète ou non, si elle appartient à un réseau ou non, et donc si elle est contrainte à la prostitution. Donc il prend un risque à ce niveau là. Si on veut vraiment être certain d’avoir un rapport sexuel consensuel, on ne couche pas avec une femme prostituée.

Mise à jour 3

J’ai rajouté 3 choses qui m’ont semblé importantes dans le graphique :

  • L’ivresse (suggestion de La Peste)
  • Le chantage affectif et le fait de s’imaginer qu’un rapport sexuel est un dû (suggestion de Diké)

Je vais m’arrêter là, même si vous avez encore d’autres suggestions, car c’est long à faire ;) (et je pense que maintenant il recouvre quand même les situations les plus courantes)

Mise à jour 4

Un commentaire intéressant d’Olympe :

« Est-elle inconsciente? Sa conscience est-elle altérée par l’alcool ou une autre drogue? » Le fait que ce soit dans la même case me gêne.
On pourait imaginer:
-« Inconsciente: n’y pensez même pas! si elle dort, laissez la dormir en paix et si elle fait un coma ethylique il serait temps de vous bouger les fesses pour appeler les secours. »
-« Sa conscience est altérée par l’alcool ou une autre drogue: est elle en mesure de s’exprimer clairement? Est-elle entreprenante?… »

Bref avoir picoler n’empêche pas d’être consentante, il faut cependant être vigilent au degré d’alcoolémie (ou autre).

Je suis plutôt d’accord… Mais ce graphique est assez lourd à modifier (l’ajout d’une case m’a pris 2h hier…) donc je préfère ne pas le modifier (ne disposant pas d’un temps infini). Je pense que l’important n’est pas que le graphique soit parfait (il ne peut pas l’être : la réalité est trop complexe pour être résumée sur un tel graphique) mais qu’il permette d’interroger le comportement des violeurs.

Mise à jour 5

Suite à un commentaire de Nutella, j’ai préféré enlever une citation, et en modifier, histoire de mieux restituer la « réponse » du violeur.

L’objectivation sexuelle des femmes : un puissant outil du patriarcat – le regard masculin

Partie 2 : le regard masculin ou male gaze

Partie 1 : définition et concept-clés

Partie 3 : les violences sexuelles, des actes d’objectivation extrêmes et dissociant

oeil

Après une première partie introductive, je vais rentrer dans le vif du sujet et commencer par discuter de la forme d’objectivation sexuelle la plus commune, celle qui passe par le regard masculin. Cette forme d’objectivation est souvent appelée male gaze dans les pays anglo-saxons et consiste à inspecter et évaluer le corps des femmes.

Sur le graphique présenté en introduction, nous nous trouvons donc à la première étape : les expériences d’objectivation sexuelle, qui surviennent quand autrui nous traite comme un objet sexuel.

Graphique résumant les conséquences de l’objectivation sexuelle de l’article Sexual Objectification of Women: Advances to Theory and Research par Szymanski & Moffitt 2011

Graphique résumant les conséquences de l’objectivation sexuelle. Tiré de Szymanski & Moffitt 2011

Le male gaze : une prérogative des hommes qui s’exprime via le harcèlement sexuel

Dans les années 1930 déjà, la psychanalyste allemande Karen Horney remarquait que tous les hommes possédait un « droit socialement sanctionné […] de sexualiser toutes les femmes, indépendamment de leur âge ou de leur statut »1.

Blachman

Blachman est une émission danoise humiliante et misogyne dont le concept est le suivant : deux hommes évaluent le corps d’une femme qui se présente nue devant eux. L’animateur, Thomas Blachman, s’est justifié en disant que « le corps d’une femme aspire à être commenté ».

Ce droit s’exprime quand des hommes inspectent et jugent le corps des femmes. Cette inspection peut s’accompagner de commentaires évaluateurs ou sexuels2–4, qui tendent d’ailleurs à être dénigrants quand ils sont adressés à des femmes racialisées3. Le fait d’examiner et de commenter à haute voix le corps des femmes a été considéré comme étant du harcèlement sexuel par plusieurs auteurices5–7. Le harcèlement au travail et sur la voie publique (le « harcèlement de rue ») ont été ceux qui ont été les plus étudiés par les universitaires, mais ce type de violence peut avoir lieu dans d’autres contextes, par exemple dans les bars et lieux de fête7,8 dans le cadre scolaire9,10, à la plage naturiste11 ou encore à la piscine12.

Le harcèlement sexuel : une expérience banale pour les femmes

Pour les femmes, il est fréquent d’avoir été victime de ce type de comportement, si bien que pour beaucoup, le harcèlement sexuel semble être une part inévitable de leur existence. Dans une étude datant de 1999, 90% des 1990 femmes canadiennes interrogées déclaraient avoir subi au moins une fois du harcèlement de la part d’un inconnu. Dans une enquête de 20005, ce chiffre était de l’ordre de 85% ; par ailleurs 51% des femmes avaient vécu du harcèlement de la part d’une personne connue. Dans une publication de 200813, un tiers des 228 étudiantes interrogées déclaraient subir des sifflements, remarques et des regards déplacés tous les 2-3 jours ou plus souvent, et 41% au moins tous les mois.

Les résultats d’une étude, dans laquelle des femmes et des hommes devaient tenir quotidiennement un journal intime sur le sexisme ordinaire14, montraient qu’entre 20 à 30% des femmes avaient subi, en deux semaines, au moins un acte d’objectivation sexuelle, qui se traduisait notamment par des commentaires de nature sexuelle. Les 10 hommes qui avaient participé à l’étude n’en avaient subi aucun.

Dans un rapport fédéral de 1988, 28 % des fonctionnaires américaines interrogées avaient affirmé avoir subi des regards ou des gestes sexuels non désirés sur le lieu de travail, et 35 % des remarques, blagues ou questions sexuelles, dans les deux années précédentes15. Comme l’indique une enquête similaire datant de 1994, le taux de victimisation reste constant puisqu’à cette date, 29% des femmes fonctionnaires disaient avoir subi des regards ou des gestes sexuels non désirés dans les deux années précédentes16. Dans ces enquêtes, on remarque cependant un progrès au cours du temps puisque les femmes ont tendance à prendre ce type de comportement plus au sérieux. En effet, en 1988, 81% des femmes considéraient que les regards et gestes déplacées étaient du harcèlement sexuel, contre 68% des hommes. En 1994, les chiffres montaient à 91% et 72%, respectivement pour les femmes et les hommes16.

Une étude qualitative de 200217 consistant en 43 entretiens approfondis avec des hommes et des femmes, a permis de mieux comprendre ce que signifie ce male gaze sur le lieu de travail. Il est apparu que, si les femmes considéraient que ce comportement relevait du harcèlement sexuel, les hommes estimaient qu’il s’agissait d’un passe-temps inoffensif. Les interviews révélaient que l’inspection du corps des femmes par les hommes est une tactique pour démontrer leur pouvoir, par leur droit d’évaluer physiquement et sexuellement les femmes ; par ailleurs, les entretiens démontraient également que cette activité est une forme de jeu entre hommes… un jeu où ils jouent avec des objets : le corps des femmes. C’est aussi un moyen d’affirmer sa masculinité et de créer un lien entre hommes, puisque l’évaluation des femmes est souvent faite en groupe. Les interviews des hommes montraient qu’ils ne considéraient pas le ressenti des femmes comme ayant de l’importance dans ce jeu, ce qui dénotait un manque d’empathie certain.

Dans une analyse sur le harcèlement de rue4, basée sur des entretiens avec des femmes de plusieurs pays (Liban, Syrie, France…), Elizabeth Kissling note que les femmes voient ce type de commentaires évaluateurs comme intrusifs, même quand ils sont positifs, tandis que selon les hommes, il ne s’agirait que de compliments. Or, l’autrice montre que ces commentaires évaluateurs vont à l’encontre des normes du compliment : ils sont faits dans un lieu public, à une personne de sexe opposé, une inconnue de surcroit ; ils portent parfois sur des parties du corps sexualisées, non disponibles à l’évaluation publique, et ils ne sont pas toujours positifs. Il ne s’agit donc pas de véritables compliments, et il est donc logique qu’ils mettent mal à l’aise un certain nombre de femmes. Dans tous les cas, ces commentaires, même positifs, ramènent les femmes à leur statut de femme : un corps à juger.

Notons enfin que les hommes qui harcèlent sexuellement les femmes, sont aussi ceux qui ont des croyances problématiques à propos de la sexualité et des violences sexuelles. Ils adhèrent notamment plus aux mythes sur les viols18. Cela indique qu’il existe un continuum entre les violences/objectivations sexuelles, des moins graves (regards et commentaires déplacés) aux plus dramatiques (viol).

Conséquences du harcèlement sexuel

Alors que le harcèlement sexuel est souvent perçu comme quelque chose de bénin, il n’est pas sans conséquence pour celles qui le subissent, selon plusieurs études de psychologie sociale.

Auto-objectivation et honte de son corps

De nombreuses études prouvent que le fait de subir le male gaze induit l’auto-objectivation, à savoir le fait d’adopter un regard extérieur sur son propre corps. Cette auto-objectivation a elle-même des conséquences néfastes : elle crée notamment un sentiment de honte vis-à-vis de son corps.

maillot

Le simple fait de porter un maillot accroît la honte corporelle

En 1998, Fredrickson a montré que le simple fait d’essayer un maillot de bain crée la sensation d’être exposé·e aux regard, même s’il n’y a pas d’observateur extérieur19. Porter un maillot de bain induit donc une plus forte auto-objectivation que le fait de porter un pull. Cette auto-objectivation entraîne un sentiment de honte de son corps et un dégoût de soi chez les femmes, aboutissant à des restrictions alimentaires ; à l’inverse, lors des expériences, les hommes en maillot de bain ne ressentaient pas du dégoût, mais de la timidité. Par ailleurs, le port d’un maillot de bain diminuait les capacités en mathématiques, chez les femmes, mais pas chez les hommes, ce qui pourrait être dû au fait que l’auto-objectivation consomme des ressources mentales. Cette expérience du maillot de bain a été plusieurs fois répliquée20,21. Il a été ainsi confirmé que le fait de porter un maillot de bain induisait une plus forte auto-objectivation, que le fait de porter un pull, en particulier chez les femmes blanches, et que cette auto-objectivation n’était pas sans conséquences (plus fortes émotions négatives, notamment un plus fort sentiment de honte de son corps et une plus forte anxiété, moindres performances en mathématiques, etc.). L’auto-objectivation est visiblement plus forte chez les femmes blanches, cependant, les autres groupes ethniques, ainsi que les hommes, ne sont pas tout à fait épargnés20. Par ailleurs, l’effet négatif d’un regard objectivant sur les performances en  mathématiques a été confirmé chez les femmes dans une autre étude22.

Une étude de 2001 a confirmé que le fait de se sentir regardée avait ce type de conséquences néfastes : des femmes devaient s’imaginer dans des situations centrées sur le corps (plage, vestiaire…) ou non (cantine, maison…)23. Le simple fait de s’imaginer dans des situations où le corps est exposé, rendait les femmes moins satisfaites de leur corps, et diminuait leur estime corporelle, ainsi que leur estime de soi.

Un article de 2004 relate une expérience permettant d’estimer plus spécifiquement l’effet de l’anticipation du male gaze sur 104 femmes24. On indiquait à ces femmes qu’elles allaient devoir interagir, soit avec un homme, soit avec une femme. Elles devaient ensuite remplir un questionnaire. Les femmes qui s’attendaient à interagir avec un homme ressentaient, de manière significative, un plus fort sentiment de honte vis-à-vis de leur corps, et une plus forte anxiété physique sociale (c’est-à-dire qu’elles percevaient négativement leur corps et s’inquiétaient des réactions d’autrui à ce propos), que celle qui pensaient qu’elles allaient rencontrer une femme. D’autres études ont montré que les femmes qui avaient subi le plus de regards déplacés, de remarques sexuelles ou encore d’attouchements, étaient celles qui adoptaient le plus un regard extérieur sur leur corps (auto-objectivation) ou qui ressentaient le plus de honte par rapport à leur corps13,25.

crocodile

Les compliments sur l’apparence ont un effet négatif sur l’image corporelle. Issu du Projet Crocodiles

Par ailleurs, il a été montré que, bien que les compliments sur l’apparence améliore l’humeur des femmes à qui ils sont adressés, ils renforcent chez celles qui ont déjà tendance à s’auto-objectiver leur sentiment de honte par rapport à leur corps et leur perception d’être un objet sexuel (auto-objectivation)26. Une autre étude a montré que les compliments sur le physique, encore plus que les critiques, poussaient les femmes à surveiller plus attentivement leur corps, et à les rendre plus insatisfaites de leur apparence physique27. Par ailleurs, plus les femmes prenaient mal les critiques, ou plus elles appréciant les compliments, plus elles surveillaient leur corps et en étaient insatisfaites.  Ainsi, tout ce qui attire l’attention sur l’apparence physique,  y compris les compliments, surtout s’ils font plaisir à la personne à qui ils sont adressés, peut avoir des conséquences négatives sur l’image corporelle. En effet, les commentaires – positifs ou négatifs – qui sont faits aux femmes à propos de leur apparence physique servent à leur rappeler que leur corps est soumis constamment à évaluation.

Enfin, les femmes fréquemment victimes de harcèlement par un inconnu (dans la rue, un bar, un magasin…) ont de plus fort niveau d’auto-objectivation13.

Sentiment d’insécurité et peur du viol

Le harcèlement de la part d’un inconnu augmente la peur du viol4,5,13. Ce type de harcèlement réduit le sentiment de sécurité des femmes lorsqu’elles marchent seules la nuit, lorsqu’elles utilisent les transports en commun, qu’elles sont seules dans un parking ou encore, lorsqu’elles sont seules à la maison5. Des recherches précédentes ont par ailleurs montré que la peur du viol induit une restriction de la liberté de mouvement des femmes, qui évitent alors de sortir la nuit ou de s’aventurer à certains endroits28.

Peur du viol

Le harcèlement augmente le sentiment d’insécurité

Une étude qualitative4 montre que les commentaires, mêmes non menaçants, effraient les femmes à qui ils sont adressés. L’autrice fait remarquer que la plupart du temps, les femmes admettant être effrayées par le viol sont ridiculisées par les hommes, voire par les femmes ; pourtant, la violence des hommes est imprévisible, et les commentaires sexuels peuvent être donc perçus comme des menaces. Il n’est donc pas important de savoir si le harcèlement sexuel est conscient ou inconscient, intentionnel ou non, banal ou exceptionnel : le fait est qu’il est expérimenté par les femmes comme violent et intimidant. L’autrice en conclue que dans un contexte où les femmes ont peur du viol, le harcèlement sexuel dans l’espace public a pour fonction de créer un environnement de terrorisme sexuel. Selon elle, le terrorisme sexuel se manifeste de différentes façons : viol, inceste, harcèlement sexuel au travail, violences conjugales, etc. Ces comportements ne sont pas seulement des produits d’un système de terrorisme sexuel, mais reproduisent aussi activement ce système. De la même façon, le harcèlement sexuel dans l’espace public n’est pas seulement une conséquence d’une culture de terrorisme sexuel : il est aussi un facteur de création de cette culture.

Carrière professionnelle et bien-être au travail

Le harcèlement sexuel au travail a des conséquences désastreuses en termes de carrière et de bien-être. Il diminue la satisfaction au travail et le bien-être physique29,30. Une étude de 1997 portant sur 447 femmes a montré que celles qui avaient subi des niveaux de harcèlement sexuel faible, modéré ou élevé rencontraient plus souvent certains problèmes psychologiques (sentiment de malaise, insatisfaction au travail, symptôme de stress post-traumatique…) que les femmes qui n’avaient pas connu aucun harcèlement sexuel31. Cette étude a démontré qu’être exposée au harcèlement sexuel au travail, même de manière modérée, avait des conséquences très importantes sur le bien-être. Par ailleurs, elle a montré que le harcèlement sexuel avait toujours des  effets négatifs, même quand les victimes n’avaient pas considéré que ce qui leur était arrivé relevait du harcèlement sexuel. Ce dernier résultat a été corroboré par une autre étude de 199932.

Sentiment d’impureté

Les femmes ayant été objectivées peuvent se sentir moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver

Les femmes ayant été objectivées peuvent se sentir moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver

Les femmes ayant été objectivées, via des commentaires ou des attitudes se focalisant uniquement sur leur apparence, peuvent se sentir salies et moralement impures, ce qui se traduit notamment par un désir de se laver33. Ce sentiment d’impureté émerge uniquement si les victimes se sentent responsables du traitement dégradant qu’elles ont subi.  Par ailleurs, une autre étude a montré que des femmes, pensant que leur corps était examiné par des hommes, limitaient leur présence sociale en prenant moins de temps pour se présenter34. Or le sentiment d’impureté crée l’envie de sa cacher et de se rendre invisible28. Cela pourrait donc expliquer pourquoi des femmes qui ont le sentiment d’être regardées prennent moins longtemps la parole

Habillement

Notons également que le regard masculin envers le corps des femmes sert de mètre étalon à l’habillement féminin. Le corps des femmes doit être soit montré, soit caché. Les femmes sont invitées à porter des tenues mettant en avant la forme de leur corps, en particulier leur taille. Décolleté, dos-nus, haut moulant, jupe plus ou moins courte, talons-aiguilles qui font ressortir les fesses et les seins… : autant de vêtements qui dévoilent les formes du corps des femmes et qui sont considérés comme féminins. On dira ainsi d’une femme portant des vêtements amples qu’elle est « habillée comme un sac » et qu’elle est peut attirante car peu féminine. Mais on demande aussi aux femmes de ne pas trop se dévoiler, au prétendu risque d’être « vulgaire » et d’exciter la libido des hommes.

talon

Les talons aiguilles modifient la posture et mettent en relief des parties sexualisées du corps, notamment les fesses et les seins. Adapté de Hyperbate

Entre assez montrer et ne pas trop montrer, l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver pour les femmes. Dans un texte intitulé Race, Caste et Genre en France35, Christine Delphy résume bien cette problématique :

vetementsComme le remarquait dans une interview Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nousvoiler n’a d’égale que l’obsession des autres de nous dénuder. Ces deux obsessions ne sont que deux formes symétriques  de la même négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l’autre leur interdit de le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser et agir leur corps reste le désir des hommes. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes, dans cette ère prétendument libérée,  n’est toujours pas un corps à soi — un corps pour soi.

Fredrickson et Roberts suggère que le port de vêtements amples puisse être une stratégie utilisée par les femmes pour dissimuler leur corps et échapper à l’objectivation sexuelle1. A l’inverse, les vêtements moulants et peu couvrants serviraient à placer les femmes sur la scène de l’objectivation. Les environnements où les femmes sont tenues de mettre en avant leur corps – souvent via un uniforme – sont clairement objectivant36. Par ailleurs, porter de tels vêtements peut favoriser l’auto-objectivation, comme on l’a vu précédemment avec l’expérience du maillot de bain20,21,37. Corroborant cela, une étude a démontré que dans les salles de fitness, les femmes qui portaient des vêtements moulants, accordaient plus d’importance à leur apparence et surveillaient plus leur poids, que les femmes qui portaient des vêtements amples38.

Un regard qui fragmente

Des chercheurs ont plus spécifiquement étudié comment se caractérisait ce male gaze, et ont pu démontrer que les femmes sont regardées littéralement comme des objets, c’est-à-dire de manière fragmentée. Cela est bien expliqué sur le blog d’Olivier Klein, chercheur en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles et à l’Université de Mons, qui a travaillé là-dessus.

Nous ne regardons pas de la même façon les personnes et les objets. Les visages39 et les corps humains40,41 sont regardés comme un tout, et non pas comme un ensemble de parties. Ils font l’objet d’un traitement visuel configural : nous prêtons attention aux relations spatiales entre les différents éléments qui le constituent. Par exemple, pour identifier un visage, nous n’allons pas simplement nous concentrer individuellement sur le nez et les yeux, mais nous allons également analyser comment les yeux sont placés par rapport au nez. A l’inverse, un objet est regardé analytiquement : seuls les éléments un à un permettent d’identifier l’objet, tandis que les relations spatiales entre ces éléments sont négligées. Pour identifier une maison, par exemple, nous allons remarquer les éléments qui la constituent (un toit, une porte, des fenêtres…), mais la façon dont ces éléments sont placés les uns par rapports aux autres ne vont pas aider à la reconnaissance de l’objet.

Obama

A l’envers, ces deux images du visage d’Obama, vont vous paraître relativement similaires… mais à l’endroit vous allez vous rendre compte que l’une est particulièrement étrange ! Normal : on distingue plus facilement les visages à l’endroit qu’à l’envers.

En inversant une image, il est possible de distinguer un traitement visuel configural d’un traitement analytique39 : normalement, un visage ou un corps humain sera plus difficilement reconnaissable à l’envers qu’à l’endroit (traitement visuel configural), ce qui ne sera pas le cas d’un objet (traitement visuel analytique). Or, une expérience de 201242 a démontré que l’image d’un corps de femme sexualisée sera aussi facilement reconnue à l’envers qu’à l’endroit. A l’inverse, la photo d’un homme sexualisé est plus difficilement reconnue à l’envers qu’à l’endroit. Cela signifie donc que les femmes sont perçues comme des objets tandis que les hommes – même sexualisés – sont perçus comme des personnes. Notons que dans cette étude, aucun effet du sexe des participant·e·s n’avait pu être détecté, ce qui signifie que les femmes adoptaient elles-mêmes ce regard objectivant sur le corps d’autres femmes sexualisées.

Une autre méthode pour distinguer un traitement analytique d’un traitement configural est de déterminer si un élément, d’un objet ou d’une personne, est plus facilement reconnu dans son contexte, ou hors contexte43. L’élément d’un objet sera reconnu de la même manière dans les deux cas. Par exemple, une porte sera tout aussi facilement reconnue si elle est présentée seule que dans son contexte (une maison). A l’inverse, l’élément d’un corps ou d’un visage sera plus difficilement reconnu hors contexte : un bras seul sera plus difficilement identifiable qu’un bras représenté avec le reste du corps. Cela confirme l’idée que l’on reconnait les objets en identifiants les différents éléments qui les composent, tandis que l’on identifie les personnes en examinant l’ensemble des éléments, et comment ils sont agencés entre eux.

Tête d'une femme lisant, de Picasso

Tête d’une femme lisant, de Picasso. 1906

Pourtant, selon une autre étude de 201244, les parties habituellement sexualisées  (la poitrine et la taille) d’un corps féminins (lui-même non sexualisé dans l’étude), sont plus facilement reconnues quand elles sont présentées seules, que quand elles sont représentées avec l’ensemble du corps. L’inverse est vrai quand il s’agit de parties d’un corps masculin. A nouveau ce résultat suggère que, contrairement au corps des hommes, le corps des femmes est perçu comme un objet – aussi bien par les hommes que par les femmes – puisqu’il est identifié via ses parties sexualisées. Le fait que les femmes elles-mêmes adopteraient un regard objectivant sur les corps féminins pourrait être dû à la représentation objectivante des femmes dans les médias : les femmes finiraient par intégrer ce male gaze. Au final, cela corrobore bien la théorie de l’objectivation, telle qu’elle fut énoncée par Fredrickson et Roberts37 : les femmes, à force d’être objectivées, finiraient par se considérer elles-mêmes comme des objets sexuels (auto-objectivation).

Une dernière étude45 a cherché à déterminer ce qui pouvait déclencher un regard objectivant. Des hommes et des femmes ont dû regarder des images de femmes habillées, en se concentrant soit sur leur personnalité, soit sur leur apparence. Par ailleurs, le physique des femmes représentées variait et entrait plus ou moins dans les idéaux de beauté. Dans une interaction avec autrui, le visage est visualisé en premier ; puis le regard va sur le reste du corps mais revient régulièrement vers le visage par la suite, si bien que le visage est plus souvent regardé que le reste du corps46. C’est la différence entre le temps passé à regarder le visage et les parties sexualisées qui a été examiné, ainsi que le temps qu’il a fallu aux participant·e·s pour commencer à regarder les parties sexualisées (taille et poitrine) du corps, après avoir visualisé le visage. Il a pu être ainsi montré que les participant·e·s regardaient plus longtemps la poitrine et la taille, quand iels devaient se concentrer sur leur apparence, que lorsqu’iels s’intéressaient à leur personnalité. Cela était particulièrement vrai quand le physique de la femme était attirant, selon les normes de beauté en vigueur. Cette étude – contrairement à celles citées précédemment – a pu détecter un effet du sexe des participants, puisque les hommes adoptaient un regard plus objectivant : en effet, ils regardaient plus rapidement la poitrine après la visualisation du visage. Enfin, les hommes jugeaient plus positivement les femmes considérées comme belles, même quand ils devaient prêter attention à leur personnalité, tandis que les femmes ne faisaient pas de différence. Cela signifie que les hommes distinguent toujours les femmes en fonction de leur apparence, même quand ils sont censés se concentrer sur leur personnalité.

Un regard omniprésent qui s’étend aux médias

Le male gaze  ne reste malheureusement pas confiné aux cerveaux des hommes. Publicités, clips, films…. les médias nous imposent partout d’adopter ce point de vue objectivant.

Quelques chiffres issus d’études quantitatives

Voici quelques chiffres issus d’études, permettant de donner une indication sur l’étendue du male gaze dans les médias.

killingus

Killing Us Softly 4: Advertising’s Image of Women, un film de Jean Kilbourne qui a été l’une des premières à analyser et dénoncer le sexisme de la publicité. Pour voir le film, cliquez sur l’image

Dans une étude de 200847, environ 2000 publicités, tirées de magazines et représentant des femmes, ont été analysées. Un peu plus de la moitié d’entre elles dépeignaient les femmes comme des objets sexuels. Un peu moins de 10% des femmes étaient présentées comme des victimes, et 73% de ces victimes  étaient également représentées en objet sexuel.  Les auteurs de l’étude suggèrent que ces représentations de femmes, à la fois sexualisées et victimes,  ont pour conséquence d’associer sexualité féminine et douleur, et donc de banaliser et érotiser les violences contre les femmes.  Dans une étude de 199848 portant sur 505 publicités télévisuelles, les femmes étaient représentées comme des objets sexuels dans 20,8% des cas (contre 9% pour les hommes) ; dans 12% des publicités, elles étaient au moins partiellement dénudées, et dans 8% elles adoptaient une attitude sexuelle. Enfin, il a aussi été montré que les femmes sont plus souvent représentées de manière fragmentée (seulement une ou plusieurs parties du corps sont représentés) que les hommes49.

Au cinéma ce n’est pas mieux : un rapport50 portant sur les 500 films les plus regardés entre 2007 et 2012 montre que les femmes ne représentent que 28,4% des rôles parlants. Par ailleurs, parmi les films de 2012, 31,6% des personnages féminins portaient une tenue à connotation sexuelle (contre 7% des hommes) et 31% étaient au moins partiellement dénudées (contre 9,4% des personnages masculins). Enfin, entre 2007 et 2012, il y a eu une augmentation de 22% et de 32,5% des scènes présentant une adolescente en tenue sexy ou dénudée, respectivement.

Les femmes à la télévision ont plus de chance, que les hommes, d’être habillées de manière provocante51. Il a été montré en 1995, que dans les séries télévisées pour enfants ou adolescents, 11,5% des dialogues en rapport avec la sexualité sont des évaluations de personnages masculins sur le physique de femmes52. Par ailleurs, une analyse datant de 199753, portant sur 81 épisodes de séries américaines a démontré que le corps des femmes y  était souvent objectivé et l’objet d’insultes ou d’allusions sexuelles. Environ 84% des épisodes contenaient du harcèlement sexuel, et un épisode contenait en moyennes 3,4 incidents de ce type. A peu près 13% des comportements d’harcèlement représentés impliquaient un male gaze : des hommes ou des adolescents examinaient de manière sexuelle le corps d’une femme. Un tiers des actes d’harcèlement étaient des commentaires de nature sexuelle se focalisant sur des parties du corps féminin, en particulier les seins. Ces incidents étaient représentés de manière humoristique, ce qui minimise la gravité du harcèlement sexuel.

Dans les clips musicaux, les femmes portent plus couramment des tenues provocantes que les hommes54–56. Par exemple, dans 182 vidéos analysées en 1992, 37% des femmes portaient des vêtements suggestifs, contre seulement 4,2% des hommes54. Les femmes des clips sont sexuellement objectivées57, servant d’objets décoratifs qui dansent et posent, mais qui ne jouent pas d’instruments58,59.

Le tumblr "Repair her armor" se propose de redessiner les armures ridicules des héroïnes de jeux vidéo et BD

Le tumblr « Repair her armor » se propose de redessiner les armures ridicules des héroïnes de jeux vidéo et BD…

... et le tumbler "Esher girls" de redessiner les héroïnes déformées par l'hypersexualisation

… et le tumbler « Esher girls » de redessiner les héroïnes déformées par l’hypersexualisation

Enfin, les jeux vidéo ne sont pas en reste. Une étude de 200760, analysant des images de personnages dejeux vidéo provenant des magazines de jeux les plus vendus aux USA, a montré que 60% des personnages féminins étaient représentés de manière sexualisée, contre 1% pour les personnages masculins. De plus, environ 39% des personnages féminins étaient légèrement vêtues contre 1% des personnages masculins. Une étude un peu plus récente61 (2010), portant sur 489 personnages issus de 60 jeux, trouve des résultats similaires : les personnages féminins sont sous-représentés et hypersexualisés. Seulement 14% des personnages sont de sexe féminin. Ces femmes sont 41% à être représentés en tenue légère (11% pour les hommes), 43% nues ou partiellement nues (4% pour les personnages masculins) et 25% avec des proportions irréalistes (2% pour les hommes). Environ 40% des personnages féminins sont représentés avec une taille fine, et 26% avec une forte poitrine. Enfin, 16% des personnages féminins portent une tenue inappropriée vue les tâches qu’ils devaient accomplir (par exemple une armure ridiculement peu couvrante), contre 2% des personnages masculins.

Un indice d’objectivation sexuelle : le face-isme

Il existe un autre moyen d’avoir une idée du degré d’objectivation d’une image : il s’agit de l’indice de « face-isme » qui correspond au rapport entre la longueur occupée par la tête et la longueur occupée par l’ensemble du corps.62

A gauche : indice de 0,30. A droite : indice de 0,57.

A gauche : indice de 0,30. A droite : indice de 0,57.

Dès les années 1980, il a été montré que cet indice est généralement plus fort lorsqu’il s’agit d’images d’homme que d’images de femme, que ce soit :

  • dans des magazines ou des journaux62–64
  • sur des portraits et autoportraits des 6 derniers siècles65
  • sur des dessins effectués des étudiants américains des deux sexes65
  • dans des programmes télévisés de première partie de soirée65
  • dans des publicités télévisuelles pour vendre des bières66
  • des photos de professeurs d’Université allemands ou des photos officielles de membres du parlement allemand67
  • des photos de profil sur des sites de réseaux sociaux68

Ainsi, les médias ont tendance à représenter les hommes en mettant l’accent sur leur visage ; à l’inverse, ils mettent en avant le corps des femmes ; ces dernières sont d’ailleurs souvent représentées sans tête62. Cela indique clairement que l’on considère que le corps des femmes les représente, davantage que pour les hommes. Notons néanmoins que dans certains cas (par exemple les photos de profil), ce sont les femmes qui choisissent de se représenter avec un faible indice de face-ism, ce qui indique qu’elles ont-elles-mêmes intégré l’idée qu’elles étaient des objets sexuels.

Par ailleurs, dès 1983, il a été démontré que les personnes représentées avec un fort indice de « face-ism » sont évaluées plus positivement en ce qui concerne l’intelligence, l’ambition et l’apparence physique, que les personnes avec un faible indice62. Ces effets positifs de la mise en avant du visage dans les photographies ont été confirmés ultérieurement69. En revanche, le « body-ism » des femmes (le corps qui occupe beaucoup de place dans les photographies) renforce l’idée que les femmes sont des trophées ou des objets sexuels sans personnalité66.

Effets de ces représentations objectivantes sur l’image corporelle

De nombreuses études montrent que ces représentations objectivantes ne sont pas sans conséquences sur l’image corporelle. Il a été montré que l’exposition à des médias objectivant sexuellement induisait une augmentation de l’auto-objectivation, une surveillance accrue de son corps, un sentiment de honte corporelle et un sentiment d‘anxiété par rapport à son apparence, dans des échantillons constitués de femmes mais aussi d’hommes70–73. Cela semblerait particulièrement vrai pour les personnes ayant une faible estime de soi71. Par ailleurs, les personnes ayant une forte estime d’elles-mêmes, n’ayant pas internalisé l’idéal de minceur, et qui auraient auparavant expérimenté l’auto-objectivation, éviteraient le contact avec de telles médias, afin de se protéger de leurs effets délétères70,71.

Extrait de La domination masculine (2009), par Patric Jean. Exemple de photoshopage à partir de 1min33.

Une étude semble suggérer que l’exposition médiatique dans l’enfance pourrait avoir un rôle particulièrement important74. Une méta-analyse regroupant 77 études75 a confirmé que l’exposition à des médias montrant un idéal de minceur induisait une insatisfaction généralisée des femmes vis-à-vis de leur corps, une internalisation de l’idéal de minceur et des troubles du comportement alimentaire (anorexie et boulimie) ; par ailleurs, les femmes qui ont été en contact avec de tels médias s’investissaient plus dans leur apparence physique.

Effets de ces représentations objectivantes sur l’image des femmes et la tolérance aux violences sexuelles

Une étude a démontré que lorsque quelqu’un – femme ou homme – est objectivé sur une image (via une réduction de l’indice de face-ism, voire en enlevant carrément la tête), il est n’est plus tout à fait considéré comme une personne, c’est-à-dire qu’on lui attribue moins de conscience et qu’on considère qu’il mérite moins un traitement moral76. Cependant une autre étude indique que seules les femmes objectivées (mais pas les hommes) sont déshumanisées par les personnes qui les regardent77 ; ces dernières avaient en effet plus tendance à les associer au domaine de l’animal que de l’humain. Par ailleurs, il a été aussi démontré qu’une personne objectivée est considérée comme étant moins compétente, moins intelligente, moins expérimentée, moins chaleureuse, plus immorale et plus passive76,78–80. Une étude81 utilisant la technologie de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a confirmé ces résultats : face à des images de femmes sexualisées, l’activité du cortex préfrontal médian, impliqué dans l’attribution d’états mentaux à autrui (c’est-à-dire dans le fait d’attribuer à autrui des idées, des désirs, des intentions, des croyances…), diminuait chez les hommes sexistes hostiles (pour en savoir plus sur la différence entre sexisme hostile et le sexisme bienveillant, lire cet article). Notons aussi, que dans cette même étude, les hommes sexistes hostiles associaient les images de femmes sexualisées avec des verbes à la première personne (et non pas à la 3ème), ce qui suggère qu’ils les considéraient comme étant plutôt l’objet de l’action que le sujet.

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Plus un étudiant posséde d’images sexuelles dégradantes de femmes dans sa chambre, plus celui-ci a de chances d’adhérer aux mythes sur le viol.

Il a également été montré que quand des participants avaient vu des publicités représentant des femmes sexuellement objectivées, leur adhésion aux mythes sur le viol augmentait82,83. De plus, une étude84 a indiqué que quand des hommes, même égalitaristes et progressistes, visualisaient des scènes de films où des femmes étaient objectivées (en l’occurrence, dans l’étude, des scènes de 9 semaines ½ et Showgirls), leur perception du viol s’en trouvait modifiée12 : en effet, ces hommes avaient plus tendance à considérer qu’une victime de viol avait du plaisir et qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, par rapport à ceux qui avaient regardé un dessin-animé. Une autre étude a montré que plus un étudiant possédait d’images sexuelles dégradantes de femmes dans sa chambre, plus celui-ci adhérerait à ces mythes sur le viol, et justifierait ce crime85. Notons par ailleurs que les hommes qui adhèrent aux mythes sur le viol ont plus forte propension au viol (voir cet article). Enfin, une étude86 a également montré que quand on exposait des hommes à des images de personnages de jeux vidéo stéréotypés (dont, pour la moitié, des personnages féminins hypersexualisés), leur tolérance au harcèlement sexuel augmentait. A l’inverse, de telles images réduisait la tolérance des femmes au harcèlement, peut-être parce que face à de telles représentations, elles se sont senties particulièrement révoltées contre le traitement qui leur est réservé dans notre société.

Une étude87 a démontré que les hommes qui ont tendance à animaliser les femmes (en les associant spontanément à des termes comme « instinct », « nature », pulsion ») ou à les objectiver (en les associant aux mots « outil », « chose »…) ont plus forte propension au viol.

Les hommes et les femmes déshumanisent et animalisent les femmes objectivées, mais il semblerait néanmoins que les raison qui les poussent à cela diffèrent. En effet, une étude77 suggère que la motivation des femmes est de se distinguer des images objectivées et sexualisées qui les représentent et qu’elles jugent vulgaires et superficielles. Notons que les femmes qui déshumanisent le plus les femmes objectivées sont celles qui ont le plus intégré les normes de beauté, qui ont le plus envie de plaire aux hommes, et qui ont le plus haut niveau d’auto-objectivation88. Il se pourrait que ce soit parce que ces femmes voient leurs paires objectivées comme des corps auxquels se comparer, et non plus comme des personnes humaines. Pour les hommes, il semblerait que ce soit l’attirance sexuelle qui les mènerait à une objectivation et à déshumanisation : au lieu de tenir compte de la personnalité et des qualités humaines des femmes qu’ils jugent sexy, ils ne se focaliseraient plus que sur leur corps. Notons que les hommes déshumanisent les femmes dont ils sont attirés sexuellement, même quand celles-ci ne sont pas représentées de manière objectivante : l’objectivation se produit alors mentalement du fait qu’ils ne se concentrent plus que sur le corps des femmes et en oublient leur personnalité.

Ces résultats indiquent que l’objectivation entraine une déshumanisation des femmes, qui ne sont plus perçues comme étant des personnes à part entière. Ce processus mental permettrait alors à certains hommes d’utiliser les femmes comme une chose dont les désirs et des besoins n’ont pas besoin d’être pris en compte, notamment dans le cadre sexuel.

Conclusion

Les hommes ont un droit socialement toléré, voire encouragé : celui d’inspecter et d’évaluer le corps des femmes. Les femmes sont transformées en objets sexuels par le biais de ce regard, qui les réduit à leur corps, voire à des parties de leur corps. Le male gaze se manifeste par le harcèlement sexuel : regards concupiscents accompagnés éventuellement de commentaires évaluateurs. Ce harcèlement sexuel a des effets négatifs sur le bien-être des femmes : sentiment de honte par rapport à son corps, mal-être et auto-objectivation.

Par ailleurs, les études portant sur le regard ont montré que les femmes sont littéralement vues comme des objets : leur corps n’est pas vu comme un ensemble, mais est démembré visuellement.

Enfin, ce regard objectivant ne se contente pas d’être dans l’œil de certains hommes, mais s’impose à tou·te·s. Il est en effet omniprésent dans les médias : publicités, films, séries, jeux vidéo… Or, être exposé·e à de telles représentations n’est pas sans conséquences. Cette exposition entraîne une insatisfaction des femmes vis-à-vis de leur corps, une augmentation de l’auto-objectivation, et des troubles du comportement alimentaire (anorexie et boulimie). Les représentations objectivées des femmes pourraient également donner une image négative de ces dernières aux hommes : déshumanisées, elles n’apparaissent plus comme des personnes à part entière mais comme des choses dont les besoins n’ont pas besoin d’être pris en compte. Être exposé à de telles représentations favorise donc l’adhésion aux mythes sur le viol et augmente la propension au viol.

Pour aller plus loin….

  • Le test de l’objet sexuel (The Sex Object Test). S’inspirant du travail de Martha Nussbaum89 et de Rae Langton90 (voir la partie 1 : définition et concept-clés), Caroline Heldman, chercheuse en sciences politiques, s’est proposé de donner une liste de critères pour déterminer si une image est sexuellement objectivante :
    • L’image ne montre qu’une ou des parties d’un corps sexualisé
    • L’image représente une personne sexualisée comme pouvant remplacer un objet
    • L’image représente des personnes sexualisées comme interchangeables
    • L’image affirme l’idée que l’on peut violer l’intégrité physique d’une personne sexualisée et qui n’est pas en état de donner son consentement
    • L’image suggère que la disponibilité sexuelle est la caractéristique déterminante de la personne représentée
    • L’image représente une personne sexualisée comme une marchandise
    • L’image représente le corps d’une personne sexualisée comme une toile ou un support sur laquelle on peut dessiner et/ou écrire
  • La femme démembrée sur le blog d’Olivier Klein. Un article qui détaille la différence de traitement visuel entre les objets et les visages ou corps humains, et qui revient sur l’indice de face-ism.
  • Le male gaze sur le blog Genre ! Un article qui revient sur le male gaze qu’on nous impose au cinéma, dans la bande-dessinée, dans les jeux vidéo ou encore la publicité

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