La représentation politique est‐elle toujours un monde d’hommes ?

Par Blandine Mollard

Assemblée Nationale

Il n’y a que 27 % de femmes à l’Assemblée et 25 % au Sénat (Source)

Cet article n’a pas été rédigé par moi-même (Antisexisme), mais par Blandine Mollard. Une petite présentation de l’autrice est à venir. Je la remercie chaleureusement pour cette contribution.

A la fin du 18e et durant le 19e siècle, la modernité politique s’est construite tout en excluant les femmes de la citoyenneté. Plus d’un siècle après les premiers mouvements de suffragettes, peut‐on affirmer aujourd’hui que l’égalité dans les fonctions politiques est en voie d’être atteinte? A-t-on à faire à  un retard historique appelé à être résorbé avec le temps, ou au contraire à des obstacles et des résistances à l’égalité ?

Introduction :

L’émergence de l’histoire des femmes en tant qu’objet d’étude et champ d’analyse permet une meilleure compréhension de la construction et de l’évolution des rapports sociaux de sexe au cours des siècles (Ripa, 2010) et comment ceux-ci interagissent avec d’autres rapports de pouvoir pour façonner la vie quotidienne. Cette compréhension est nécessaire à la fois pour sortir de l’impensé que constitue encore souvent l’inégal accès des hommes et des femmes aux fonctions clés de la société, et pour informer l’action présente vers plus d’égalité dans tous les domaines. Dans le domaine de la représentation politique, une approche historique, si elle requiert parfois de “faire de l’anachronisme un postulat méthodologique» (Verjus, 2002, p 13), est particulièrement pertinente pour déconstruire et passer au prisme du genre certains des grands principes sur lesquels se fondent le système politique actuel et faire apparaître certains biais à même de désavantager les femmes. Une perspective historique a également le mérite de faire apparaître les évolutions dans  les pratiques politiques et les représentations symboliques qui peuvent s’avérer plus favorables à la présence de femmes en politique.

Nous analyserons donc dans un premier temps de quelle manière, en France, les femmes se sont vues exclure de la citoyenneté au moment de la Révolution et au cours du XIXème siècle puis nous verrons dans quelle mesure la situation actuelle de la représentation des femmes en politique est héritée de cette exclusion.

1)  Exclusion des femmes de la modernité politique

Les femmes sous l’Ancien Régime : entre exclusion et dénigrement du rôle des femmes en politique

La représentation politique des femmes en France, ou du moins leur sous-représentation, ne peut s’aborder sans mentionner un des fondements de l’asymétrie qui caractérise l’accès des  hommes et des femmes au pouvoir qu’est la loi salique[1]. Par son article 62, la loi salique exclut les femmes des prétendants au trône, les limitent au rôle de régente et réserve la transmission des terres aux héritiers mâles.

De nombreux historiens et historiennes s’accordent à dire que dans la société d’Ancien Régime, malgré la loi salique tenant les femmes à l’écart du trône, il était difficile d’exclure tout à fait les femmes de toute tâche économique et politique, du moins dans l’aristocratie. Cette société était en effet fondée sur une structure sociale de privilèges dans laquelle l’appartenance à un ordre et une famille définissait l’individu et ses opportunités. Comme l’explique Eliane Viennot (1996), les femmes étaient amenées à assumer de nombreuses responsabilités publiques ou exercer une influence sur la conduite des affaires publiques, soit en l’absence de leur époux ou frère qui était à la guerre, soit comme conseillère, soit lorsqu’elles étaient veuves pour faire valoir les intérêts de leur famille.

Qu’il s’exerce de manière officielle, par le statut de régente, ou informelle, en tant que conseillère, dame de compagnie ou maitresse du roi, le rôle politique des femmes est considéré comme suspect et souvent jugé responsable des guerres qui agitent l’Europe. Même en Angleterre ou les femmes peuvent accéder au trône, les controverses sont nombreuses et s’appuient sur l’idée que la femme avait été subordonnée à l’homme par Dieu et ne devait pas exercer d’autorité sur un homme quel qu’il soit. Les tenants du pouvoir des femmes pensaient qu’elles pouvaient gouverner seulement si elles savaient adopter un comportement masculin. La reine était donc une exception à la règle divine de la subordination. La deuxième moitié du XVIème siècle se caractérise par plusieurs  femmes  à la tête des puissances européennes (Catherine de Médicis en France, Elisabeth Ière en Angleterre,…) (Helft-Malz et Levy, 2000, page 12). Pour de nombreux contemporains de ces femmes au pouvoir, de même que pour les générations futures, le rôle politique d’une femme représente un affront à la division sexuelle instituée par Dieu et ces transgressions dans ce domaine se révèlent très perturbantes. Le calviniste Écossais John Knox qui vécut sous le règne de Marie Tudor, Marie Stuart et Catherine de Médicis qualifie en 1558 leurs gouvernements de régime « monstrueux » au sens de contre nature (Zemon Davis, 1991, page 176).

De même le clergé apparait comme l’un des groupes les plus hostiles à l’exercice du pouvoir par les femmes au nom de la division sexuelle. Comme le montre Lorena Parini, les femmes aux postes de pouvoir étaient pour ce clergé un signe de faiblesse. En quelque sorte, les hommes « se ramollissent » au contact des femmes, se féminisent et ceci n’est pas bon pour le gouvernement.

Les idées des lumières et la condition des femmes

Avec l’avancée de la sécularisation de la société, l’idée de différenciation sexuelle est désormais attribuée non plus à Dieu mais à la Nature. Ce glissement ainsi que l’émergence de la parole des médecins et des philosophes ouvre la voie aux théories « scientifiques » qui cherchent à décrire cette Nature et est utilisée pour penser la différence des sexes et essentialiser l’infériorité des femmes. Dès le Moyen Âge, le paradigme médical développé par Hippocrate domine la pensée médical et avec lui l’idée que le corps des femmes est gouverné par le froid et l’humide et que leur tempérament est par conséquent « flegmatique », instaurant l’idée d’un corps constamment rendu malade par les cycles menstruels et les grossesses, “engorgé de fluides qui doivent s’évacuer périodiquement La maladie typique des femmes « l’hystérie ». La conceptualisation de la différence sexuelle passe ainsi par le sain et le malsain : catégories médicales et politiques. La hiérarchie entre les sexes correspond donc à un rapport d’inégalité naturelle qui s’exprime par la santé.

On pouvait penser que les philosophes des Lumières qui avaient théorisé l’égalité des êtres humains auraient considéré l’appartenance de sexe comme un attribut secondaire. Or nombre d’entre eux souscrivent absolument à la notion d’infériorité naturelle des femmes sur les hommes, notamment du fait des perturbations qui caractérisent le corps féminin. Rousseau, en particulier considère les rôles sociaux comme fixés de manière absolue par la nature et la maternité comme seule finalité de l’existence féminine (Ripa, 2010), il définit un clair partage des rôles dont les ramifications politiques sont nombreuses quand il affirme « l’homme crée, la femme procrée ».

Si d’autres philosophes tels que Diderot et d’Alembert reconnaissent la capacité des femmes d’user de raison, ils incarnent néanmoins une vision andro-centrée du monde. Ainsi, l’article de l’encyclopédie consacré au mot femme indique “femelle de l’homme” tandis que le mot homme, loin d’être défini comme le “mâle de la femme”, se confond avec l’espèce humaine. Montrant ainsi que l’individu-citoyen ne peut être pensé que comme masculin. De plus, ils soutiennent l’idée d’un être féminin dominé par son corps, soumis aux humeurs de l’utérus et donc inapte à user d’abstraction, de génie ou même de fixer son esprit sur la durée (Ripa, 2010).

Condorcet

Marquis de Condorcet, 1743-1793, mathématicien, économiste, philosophe et homme politique

Si Montesquieu rejette la notion d’inégalité entre les sexes comme il rejette celle d’inégalité entre les races (Ripa, 2010), seul Condorcet s’élèvera publiquement contre cette approche visant à exclure les femmes sur la base d’une physiologie jugée infériorisante. En 1788 il écrit “pourquoi des êtres exposés à des grossesses et des indispositions passagères ne pourraient-ils pas exercer les droits dont on a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, qui s’enrhument aisément ?” (Helft-Malz et Levy, 2000).

Ces théories du corps des femmes, malade, incontrôlable et constamment au bord de la folie, ont sans nul doute influencé les philosophes des Lumières dans leur manière d’imaginer l’espace politique nouveau.

2)  De la différenciation des sexes à l’établissement d’un universalisme masculin

Comme l’explique Michèle Riot-Sarcey “cette inégalité naturelle, devenue différence à la vertu des discours, est jugée nécessaire au maintien de l’ordre”. Dès lors, au vu de la participation active que prennent les femmes aux évènements révolutionnaires notamment lors de la Marche des Femmes vers Versailles, la rédaction des cahiers de doléances, la formation de club féminins, la constitution de corps armées et la participation des femmes aux séances des assemblées de la Convention (Helft-Malz et Levy, 2000, Riot-Sarcey, 2002, Ripa, 2010) la peur du désordre lié à la confusion des genres et la volonté de maintenir les femmes dans la position subordonnée où les a placé la nature font leur œuvre et l’adoption le 26 Aout 1789 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen voit l’aboutissement de cette logique andro-centrée. Comme le souligne Joan Scott (1998) l’universalisme de la différence sexuelle a prévalu sur celui des droits naturels et les pratiques discursives propres à la politique démocratique font appel à la différence sexuelle pour naturaliser l’exclusion des femmes.

Par la suite, l’hostilité des révolutionnaires à toute participation des femmes aux fonctions de représentation se manifeste par le maintien de la loi salique par décret du 1er octobre 1789 et son institutionnalisation dans la Constitution de Septembre 1793. Cet élément fait dire à  Geneviève Fraisse qu’au-delà d’incarner la survivance du régime monarchique dans le nouveau régime, “la loi salique soude l’histoire nationale dans la longue durée de l’histoire de la domination masculine”.

Olympe

Exécution d’Olympe de Gouges (1747-1793), le 3 Novembre 1793 à Paris

En pratique, la présence des femmes dans les assemblées et les clubs féminins sont prohibés en Octobre  1793, et leurs regroupements  sont  vite interdits  sous peine d’arrestation. L’arrestation et l’exécution de figures proéminentes comme Olympe de Gouges et l’internement de Theroigne de Méricourt la même année achèvent de consacrer l’idée que seul le désordre nait d’une participation des femmes aux affaires publiques, et de mettre en garde les femmes contre toute velléité de participation à l’avenir du pays.

Dans son ouvrage La Représentation politique, Michele Riot-Sarcey met en lumière la construction historique des liens entre citoyenneté et représentation politique. En particulier, elle insiste sur la façon dont le système politique français s’est construit à la fois sur le maintien et la négation de l’écart entre le principe de liberté pour chaque individu d’une part et la réalité sociale d’inégalités sociales, vécues notamment par les femmes, d’autre part. L’apparente incohérence entre l’idée d’individus nés libres et l’assujettissement des femmes est masquée par un phénomène d’essentialisation et une évolution de la notion d’inégalité sociale à inégalité naturelle des femmes. « Le principe d’égalité, inscrit dans la liberté de tous, devait être rendu compatible avec la réalité inégale». Cette institution de la différence rend nécessaire et permet d’établir une distinction entre citoyens « retenus dans la dépendance » et donc condamnés à être représentés et citoyens libres, donc à même de représenter.

Une autre distinction politique est faite sur la base de la différenciation des rôles sexués par Seyès entre citoyens actifs et passifs quand il explique : « tous ont droit à la protection de leur personne et de leur propriété et de leur liberté. Mais tous n’ont pas droit de prendre une part active à la formation des pouvoirs publics. Tous ne sont pas des citoyens actifs. » Il précise également que les femmes sont exclus de ce groupe « du moins dans l’état actuel » (Helft-Malz et Levy, 2000).

D’autres auteurs tels que Geneviève Fraisse considèrent le contexte socio-culturel de l’époque comme insuffisant pour expliquer que les femmes aient été écartées de la démocratie et de la représentation politique. Elle avance donc l’idée d’une exclusion des femmes mise en place de manière réfléchie, non dans le sens “de l’application d’une théorie politique” mais plutôt d’un “principe moteur” (Fraisse, 1989). Elle parle de démocratie “exclusive” dans laquelle les femmes font l’expérience “d’un refus de citoyenneté active dans le contexte général d’une citoyenneté passive” (Fraisse, 1997). Elle évoque le fait qu’en rupture avec la société stratifiée de l’Ancien Régime, la démocratie s’appuie sur « une image identitaire de ressemblance et de similitude des individus entre eux » (Fraisse, 1997, page 8) peu compatible avec la notion de population sexuée dans un contexte ou hommes et femmes sont définis en opposition l’un à l’autre. Face à la peur « existentielle » que l’égalité en droits pour hommes et femmes et la démocratie entre les sexes instituent de nouvelles relations entre hommes et femmes fondées non plus sur la domination d’un sexe sur l’autre mais sur l’amitié et la rivalité, les révolutionnaires, selon elle, reculent et reviennent sur la notion d’universalisme.

Pour Michele Riot Sarcey, l’établissement du suffrage censitaire montre comment les notions établies comme conditions de la représentation politiques reflètent les divisions sociales de l’époque, C’est le cas chez Alexis de Tocqueville, dont les idées ont façonné l’évolution de la représentation   politique : « il est impossible, quoiqu’on fasse, d’élever les lumières du peuple au-dessus d’un certain niveau. (…) on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps. Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Cette limite ; (…) pour qu’elle n’existât point,  il faudrait que le peuple n’eut point à s’occuper des soins matériels de la vie, c’est à dire qu’il ne fût plus le peuple ». Dès lors que l’idée que la représentation politique suppose un savoir, du temps et la fortune nécessaires pour s’affranchir des contraintes matérielles est admise, elle renforce la hiérarchisation de la société en fonction de la classe et du sexe.

En parallèle, Anne Verjus, au-delà de la logique purement sexiste propose la notion de familialisme pour souligner à quel point la notion de famille structure de manière implicite les institutions politiques du XIXème siècle et ceci malgré la prévalence des discours sur l’individu (Verjus, 1997, Verjus, 2002). A ce titre, le citoyen est défini sur la base du chef de famille (même pour les hommes célibataires) statut de pater familias qui les autorise à représenter tous les autres membres du groupe domestique considérés comme « faibles » (femmes, enfants et domestiques). Elle indique ainsi que cette conception familialiste basée sur la dualité et la hiérarchie sexuelle explique, selon elle, que l’exclusion des femmes de la représentation politique ait été un impensé, non vécu comme une exclusion jusqu’en 1848 et l’avènement du suffrage universel pour les hommes.

delphinedegirardin

Delphine de Girardin, 1804-1855, écrivain et poétesse

Dans cette perspective, la disparition du caractère censitaire du suffrage met fin à la famille comme unité politique. Si tous les hommes peuvent voter du fait de leur sexe plus que de leur statut de “pater familias” l’exclusion des femmes sur la base du sexe se fait visible et peut donc commencer à faire l’objet de discussion. Comme l’a écrit Delphine de Girardin, femme de lettres jouissant d’une grande influence, “les femmes, ne s’aperçoivent que l’on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l’on a octroyé ce même droit aux serviteurs qu’elles paient et à qui elles commandent”[2]  (Verjus,2002).

La compréhension historique de la mise en place d’un régime républicain est riche d’enseignement quant à l’exercice actuel de la citoyenneté des femmes françaises.

3)  Aujourd’hui : un retard historique ou des représentations qui font obstacle ?

 Une singularité française ?

Il aura fallu plus de 150 ans depuis la Révolution Française et la fin de la Monarchie absolue pour que les femmes françaises atteignent la citoyenneté « active » et la capacité de prendre part à l’élaboration des lois par le vote et l’éligibilité. Ce droit leur est octroyé par l’ordonnance prise par le Général de Gaulle le 21 avril 1944 et sera mis en œuvre pour la première fois lors des élections municipales d’avril 1945.

Le processus d’accession des femmes à la citoyenneté et d’entrée dans la vie politique en France est souvent présenté sous l’angle du « retard historique » et parfois souligné comme une singularité française (Zancarini-Fournel, 2005), mi-regrettée, mi-revendiquée (Helft-Malz, Levy, 2000). Ce retard est souvent invoqué en relation au fait que d’autres pays démocratiques ont accordé ce droit aux femmes plusieurs décennies plus tôt au début du XXème siècle[3] ou au lendemain de la Première Guerre Mondiale[4]. Pour autant la France, au moment où elle accorde ce droit, est loin d’être la dernière nation européenne à le faire (Belgique et Suisse la succèdent notamment).

En général, plus qu’une comparaison, trois éléments en particuliers sont évoqués pour décrire ce retard institutionnel : le suffrage tardif des femmes après plus d’un siècle de revendications, la durée de 100 ans qui sépare le suffrage des hommes de celui des femmes, et la faible représentation des femmes dans les institutions politiques de la Libération à aujourd’hui (malgré un progrès notable depuis la réforme constitutionnelle 1999 instituant la parité dans les scrutins où celle-ci s’applique) (Zancarini-Fournel, 2005).

Une progression entravée par des institutions hostiles aux femmes:

La première élection d’envergure nationale à laquelle les femmes prennent part en France concerne l’élection de la première Assemblée Constituante en octobre 1945, assemblée qui aura la lourde de tâche de refonder entièrement les institutions et de restaurer l’unité nationale après l’expérience de l’Occupation allemande et du gouvernement de Vichy. Les partis politiques ne présentent que 10% de candidatures féminines et 33 femmes sont élues sur 586 députés, soit une proportion de 5,6%.

La Ve République, instaurée en 1957 est caractérisée par un système présidentialiste et un exécutif fort, dimensions développées en opposition au régime parlementaire de la IVe République jugé responsable de l’instabilité gouvernementale qui marqua l’après-guerre. Plusieurs analyses de la participation des femmes sous la Ve république ont mis en avant comment les institutions établies sous l’initiative du Générale de Gaulle limitent considérablement l’accession des femmes aux fonctions électives et comment les carrières politiques des femmes restent encore étroitement liées à la volonté du Président de la République ou du chef de parti (Fraisse, 1997), jusqu’à être surnommée la « République des Mâles » (Sineau, 1997). Trois aspects en particulier expliquent que la féminisation des fonctions représentatives soit si lente. Tout d’abord l’élection du chef de l’État au suffrage universel sert la symbolique de l’homme fort, voire, sous de Gaulle, de l’homme providentiel. Cette importance du symbolisme du pouvoir limite la capacité des femmes à incarner le people français.

Un phénomène similaire s’exerce au niveau local, avec l’émergence d’une sorte de présidentialisme municipal, qui fait du maire « l’homme-orchestre de la ville et même de la région » (Sineau, 1997). Le poids de ce contexte institutionnel sur l’accession des femmes au pouvoir a été mis en lumière récemment lors des élections municipales. Les fonctions de maires et présidents d’intercommunalité restent largement masculines, les femmes maires ne représentent que 16% des cas, et cette proportion diminue à mesure que la taille de la ville augmente[5].

Comme l’explique Mariette Sineau, le deuxième aspect concerne la participation importante d’une élite administrative, principalement issue de l’Ecole Nationale d’Administration[6], dont les carrières suivent ce qu’elle appelle un « cursus descendant » par lequel la fonction ministérielle précède le mandat local puis le mandat parlementaire. Enfin, le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour les élections législatives personnalise grandement l’élection et favorise la notabilisation, deux phénomènes désavantageant grandement les femmes. Se mettent ainsi en place des fiefs politiques dans les départements, hermétiques à l’arrivée de nouveaux venus.

Si certaines femmes politiques ont néanmoins pu développer de brillantes carrières, il convient de noter qu’un certain nombre de femmes politiques actuelles sont les héritières d’hommes politiques n’ayant pas eu de fils. Celles-ci reprennent le flambeau, héritant des réseaux, des zones d’influence, de la notoriété, du capital social et financier accumulé par le père (voir par exemple les trajectoires de Martine Aubry, Roseline Bachelot, Michèle Alliot-Marie, Nathalie Kosciusko-Morizet, Marine Le Pen). S’il est positif de constater qu’au sein de ces familles politiques, naître de sexe féminin n’est plus forcément rédhibitoire à une carrière politique, pour autant, de nombreux analystes s’accordent pour dire que les femmes politiques françaises demeurent sur-sélectionnées.

Ces éléments institutionnels se combinent et renforcent des représentations qui maintiennent les femmes dans une moindre légitimité à incarner le pouvoir.

Des représentations qui font obstacles

L’analyse des représentations symboliques liées à l’exercice du pouvoir est suscitée par la constatation d’un paradoxe entre “une réelle implication des femmes comme électrices, citoyennes semblables à tout citoyen, et l’absence des femmes dans l’espace de la représentation, du pouvoir exercé par quelques-uns”. Autrement dit, “l’intérêt des femmes pour la chose publique n’entraînait donc nullement leur capacité à représenter le peuple et la nation, à exercer le pouvoir politique.” (Fraisse, 1997). Geneviève Fraisse en particulier distingue deux modes d’exercice du pouvoir dans lesquels les représentations défavorables aux femmes s’affirment différemment : représenter et être nommée pour gouverner. Elle explique que la “marque symbolique n’est pas la même entre le fait d’être délégué par une partie du peuple ou de la nation et celui d’être nommé pour une compétence ou par le fait du prince” (Fraisse, 1997).

lafrançaise

Journal féminin d’information « La Française », numéro du 13 juin 1936

Cet aspect est corroboré par le fait que des femmes ont gouverné avant même de pouvoir être éligibles ou de pouvoir voter. Dans l’histoire récente notamment, trois femmes ont pris part au gouvernement Blum du Front Populaire sans que cela n’ait soulevé d’hostilité particulière, notamment car ces nominations étaient le fait du prince (Helft-Malz, Levy, 2000).

Dans la même perspective, le premier gouvernement mathématiquement paritaire en mai 2012 peut également être attribué au fait du prince. Au-delà des nombres, la dimension qualitative de l’attribution du pouvoir reste très genrée, seul un ministère régalien est confié à une femme, celui de la justice et l’attribution des portefeuilles ministériels suit le découpage traditionnellement défini par Rousseau « les femmes créent les mœurs et les hommes créent les lois » : les domaines productifs (agriculture, économie, industrie, finance) sont confiés à des hommes et les domaines liés à la reproduction sociale (santé, affaires sociales, culture) le sont à des femmes.

La difficulté pour les femmes à se faire élire, à incarner le peuple souverain est souvent imputée à la symbolique d’unicité, d’indivisibilité du pouvoir, héritée du pouvoir absolutiste de droit divin (Pisier et Varikas, 1997). L’altérité que représente encore les femmes et l’idée qu’elles ne sont pas en position de se gouverner et de gouverner (à la fois de par la dimension incontrôlable de leur corps mais aussi de leur assujettissement à un homme) suscite la méfiance (ibid.).

Cette réticence symbolique se manifeste par le fait que certaines des représentations négatives traditionnelles exposées dès le XVIème siècle sont encore populaires de nos jours, à savoir « la présence des femmes dans les lieux de pouvoir affaiblissent les hommes et amollissent l’exercice de l’autorité » et son contrepied, tout aussi populaire « les femmes au pouvoir tendent à être plus autoritaires, plus brutales et plus inflexibles que les hommes », ou encore l’idée du caractère irrationnel, changeant et manipulable des femmes au pouvoir (Zemon Davis, 1991, page 176).

Comme l’explique Lorena Parini, le corps physique d’une femme politique pose problème “car il n’est pas d’emblée associé au corps politique”. Elle souligne la tendance des femmes politiques à masculiniser leur corps ou leur comportement pour mieux le conformer au code du pouvoir ou à faire appel au registre du féminin quitte à apparaître illégitime (voir Dorlin et Achin, 2007 et Garcin-Marrou, 2011 dans le cas de Ségolène Royal). Elle souligne que “le corps féminin est encore et toujours un corps physique d’abord et uniquement et à ce titre il peine à atteindre le symbolique qui est la base du politique.”

Conclusion :

La notion du retard historique est insuffisante  à expliquer le fait que les taux de représentation des femmes en politique évoluent peu dans les scrutins où la parité ne s’applique pas[7] ou au sein des partis choisissant de ne pas respecter la loi. Sans efforts délibérés et constants de la part des pouvoirs publics, des médias et des groupe sociaux pour faire évoluer les représentations symboliques mais aussi les conditions de vie dans lesquelles vivent hommes et femmes, les rapports sociaux de sexe inégaux ne cessent de se réinventer et de s’actualiser avec pour résultat un partage inégal du pouvoir entre hommes et femmes à tous les niveaux de la société.

Références :

Dorlin, E., Achin, C., 2007 : « « J’ai changé, toi non plus » : Ségolène Royal/Nicolas Sarkozy au prisme du genre », Mouvements, n° 50.

Fraisse, G., 1989 : « La muse de la raison » La démocratie exclusive et la différence des sexes, Aix-en- Provence: Alinéa.

Fraisse, G., 1997 : « La démocratie exclusive : un paradigme français », Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°82, 82 – Femmes en politique, p. 5-16.

Garcin-Marrou, I., 2011 : « Ségolène Royal ou le difficile accès au panthéon politique », Mots. Les langages du politique.

Gueraiche, W., 2000 : Les femmes et la République Esssai sur la répartition du pouvoir de 1943 à 1979, Editions de l’Atelier.

Helft-Malz, V., Levy, P.-H., 2000  : Les Femmes et la vie politique française, Presses Universitaires de France.

Pisier, E. et Varikas, E. 1997 : « Femmes, République et Démocratie L’autre dans la paire », in Ducrocq, F.-B., Pisier, E., Les Premières, Flammarion.

Riot-Sarcey, M., 1995 : « De la représentation et de ses multiples usages » in Démocratie et Représentation, Editions Kimé, Paris, p. 9-23.

Riot-Sarcey, M., 2002 : « Des femmes en révolution » in Histoire du féminisme, Edition la Découverte.

Ripa, Y., 2010 : Les femmes actrices de l’histoire.

Scott, J., 1998 : La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l’homme. Paris, Albin Michel, 286 p

Sineau, M., 1997 : « Les femmes politiques sous la Vème République A la recherche d’une légitimité électorale », Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°82, 82 – Femmes en politique, p. 5-16.

Thébaud, F., 2005 : « Joan W. SCOTT, La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, 1998, 286 pages (traduction française de Only Paradoxes to Offer. French Feminists and the Rights of Man, Harvard University Press, 1996, 229 pages). », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés

Verjus, A., 2002 : Le cens de la famille, Belin, Paris.

Verjus, A., 1997 : « Le suffrage, le chef de famille et l’exclusion des femmes », in Femmes dans la Cité- 1815-1871, Editions Créaphis

Viennot, E., 1996 : « Les femmes d’État de l’Ancien Régime, un enjeu capital pour le partage du pouvoir en démocratie », in Éliane Viennot, dir. La Démocratie « à la française» ou les Femmes indésirables, Cahiers du CEDREF, Paris-VII.

Zemon Davis, N., 1991 : « La femme au politique » in Histoire des Femmes en Occident  XVIème- XVIIIème siècles, sous la direction de Natalie Zemon Davis et Arlette Farge, Plon.

Zancarini-Fournel, M., 2005 : Histoire des femmes en France XIXème et XXème siècles, Presses Universitaire de Rennes.

[1] La loi salique est le code qui régit les Francs saliens. Il fut adopté en 420 et refondé à plusieurs reprises. C’est cependant vers la fin du 16ème siècle que celui-ci est mentionné à propos de la succession au trône et invoqué pour exclure les prétendants étrangers à la couronne de France. Ce n’est qu’en 1593 qu’on la mentionne à propos de la succession au trône. (cf. http://www.universalis.fr/encyclopedie/loi-salique/)

[2]Cité par Mona Oszaf dans la préface du livre d’Anne Verjus « Le cens de la famille »

[3] Nouvelle Zélande, Australie, Finlande, Norvège Islande, Danemark

[4] Irlande, Grande Bretagne, Pologne, Russie, Allemagne, Suède, Luxembourg, Pays Bas, Canada

[5] Dans les 260 villes de plus de 30 000 habitants la proportion de femmes maires est inférieure à la moyenne et reste stable, à 12,3 % en 2008 comme en 2014.

[6] Dont la promotion était jusqu’à 90% masculine jusque dans les années 1970. (Sineau, 1997)

[7] A ce titre, voir l’exemple des élections municipales 2014 : dans les communes de moins de 1000 habitant-es, où l’obligation de parité des candidatures ne s’impose pas, la proportion de femmes n’augmente que lentement, passant à 34,9% en 2014 (contre 32,2 en 2008 et 30 % en 2001). Cet effet du volontarisme politique, via l’application de la parité se manifeste aussi dans un sens positif en ce qui concerne le parlement européen où les femmes constituent 44,4 % des élus, faisant de la France le 6ème pays européen le plus représenté par des femmes (élections de 2009).

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