L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – figures de la laideur féminine

« Au meeting des suffragettes, on entend des choses simples – on les entend également », carte postale britannique, début du XXème siècle (source)

« Au meeting des suffragettes, vous pouvez entendre de vilaines choses – et les voir aussi ! », carte postale britannique, début du XXème siècle (source)

Partie 1 : Introduction
Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace
Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté
Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé
Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire
Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs
Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance physique
Partie 8 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance morale
Partie 9 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine
Partie 10 : Universalité des idéaux de faiblesse 1
Partie 11 : Universalité des idéaux de faiblesse 2
Partie 12 : Conclusion
Supplément : la coercition à la beauté
Supplément : L’impuissance comme idéal de beauté en vidéo

Encore une fois : merci à Pimprenelle pour les corrections.

Je n’ai pas encore terminé la rédaction des parties 7 et 8. Par ailleurs, à cause de diverses contraintes, je vais être obligée de ralentir, voire d’arrêter, mon activité sur ce blog pendant quelques semaines ou quelques mois. Je suis désolée de vous laisser dans l’attente. Pour vous faire patienter, je vous propose néanmoins cette partie 9 qui est écrite depuis longtemps.

SagaertCette neuvième partie est un peu différente des autres, car elle ne décrit pas un idéal de beauté particulier et son lien avec la subordination, mais propose une analyse de plusieurs figures historiques et fictives de la laideur féminine, comme la sorcière, l’intellectuelle, ou encore la féministe. Je ferai également un détour par les personnages féminins des contes de fées et des films Disney (qui sont en quelque sorte l’équivalent de ces contes à l’heure actuelle). Je m’appuierai essentiellement sur l’excellent ouvrage de Claudine Sagaert, Histoire de la laideur féminine1, que je recommande chaudement.

Si les hommes ont célébré un modèle féminin qui se conformait aux comportements de subordination attendus de la part des femmes, en chantant et en glorifiant leur beauté, ils ont également toujours stigmatisé celles qui menaçaient – inconsciemment ou consciemment – l’ordre patriarcal, décriant leur prétendue disgrâce physique.

1.   Quelques figures historiques de la laideur féminine

1.      La sorcière

L'examen d'une sorcière par Thompkins H. Matteson

L’examen d’une sorcière par Thompkins H. Matteson (1853)

Du XVe jusqu’à la fin du XVIIe siècle eut lieu l’un des gynécides les plus meurtriers du monde occidental : la chasse aux sorcières. Armelle Le Bras-Chopard, dans son livre Les Putains du Diable, estime qu’environ 80% des personnes condamnées pour sorcellerie étaient des femmes2. Pierre de Rosteguy de Lancre, un magistrat chargé d’enquêter sur le crime de sorcellerie au Pays Basque pendant le XVIIe siècle,  déclara : « Au nombre des prévenus de la sorcellerie, qu’on mène au Parlement, il y a dix fois plus de femmes que d’hommes »3. Jean Bodin, un magistrat démonologue du XVIe siècle, estimait lui, que la proportion de femmes jugées pour sorcellerie était 50 fois plus importante que celle des hommes4. On considère qu’il y aurait eu près de 100 000 procès et 60 000 condamnations en Europe durant cette période5. Mais qui étaient au juste ces sorcières ? Et que leur reprochait-on ?

Les sorcières étaient avant tout des femmes qui, dans leur manière de vivre, ne se soumettaient pas au modèle de vie féminin1. Il s’agissait souvent de femmes seules, isolées socialement, parfois sujettes à des maladies mentales ou physiques, et qui subvenaient occasionnellement à leurs besoins grâce à la mendicité ou la médecine1,5. Autonomes, elles étaient considérées comme des femmes déviantes. De Lancre décrivit ainsi une femme accusée de sorcellerie3 :

Cette femme […] avait renoncé en quelque sorte à son sexe pour prendre la nature d’un homme, ou plutôt d’un hermaphrodite. Elle avait en effet l’expression, le langage, le maintien d’un homme et encore d’un homme rude, d’un sauvage qui n’est jamais sorti de ses forêts.

Certaines sorcières étaient des guérisseuses, des « médéciennes » ou des sages-femmes, qui possédaient donc des connaissances médicales1,2. Au Moyen Âge, les savoirs médicaux, en particulier ceux liés au corps féminin et au contrôle de la fertilité, étaient principalement détenus par des femmes. Si cette médecine était essentiellement empirique et basée en grande partie sur les propriétés des plantes1, on peut noter cependant la contribution de quelques très grandes « savantes »2, par exemple Trotula de Salerne, qui au XIe siècle, écrivit plusieurs ouvrages sur la santé des femmes, ou encore Hildegarde de Bingen, qui au XIIe siècle, fut l’une des plus grandes « médéciennes » de son époque, et écrivit plusieurs livres sur la physiologie ou sur le traitement des maladies. C’est précisément à cause de ces connaissances que les sorcières furent la cible de l’Eglise, mais aussi des médecins. La chasse aux sorcières a en effet été menée au moment où les hommes cherchaient à reprendre en main la médecine et à l’établir en tant que science. On a d’ailleurs appelé « Renaissance médicale » ce renouveau de la médecine6,7.

J._Sprenger_and_H._Institutoris,_Malleus_maleficarum._Wellcome_L0000980Ce gynécide massif ne s’est pas produit à n’importe quel moment. Selon Armelle Le Bras-Chopard, les femmes ont acquis tout au long du Moyen Âge un pouvoir grandissant2. À la fin de celui-ci, elles disposaient d’une certaine autonomie et d’un pouvoir relatif. Les XVe et XVIe siècles sont marqués par l’accès au pouvoir politique de plusieurs femmes en Europe, comme Isabelle la Catholique, Marguerite d’Autriche, Marie Stuart ou encore Catherine de Médicis. Les écrits des hommes de cette époque traduisent une peur : celle d’une réelle libération des femmes. Visiblement inquiet, l’inquisiteur Henri Institoris (de son vrai nom Heinrich Kramer) écrivit en 1486  que « Ce temps-ci est le temps de la femme » dans son célèbre ouvrage, le Malleus Maleficarum8 (le Marteau des Sorcières). Le Malleus Maleficarum est un traité de démonologie, expliquant comment reconnaître les sorcières et les combattre. La chasse aux sorcières permit donc de reprendre aux femmes le peu de pouvoir qu’elles avaient pu acquérir durant le Moyen-Âge.

Persécutées à cause de leur comportement, de leur autonomie et de leur savoir qui menaçaient l’ordre patriarcal, les sorcières ont constamment été dépeintes comme laides1. Elles furent représentées comme des femmes âgées, bossues, avec le nez crochu, le menton en galoche, les cheveux longs et emmêlés, et la bouche édentée. On racontait aussi qu’elles sentaient affreusement mauvais1,9 Même si certaines sorcières ont pu être décrites comme « belles » par des témoins de l’époque, leur représentation commune est celle de femmes extrêmement hideuses. Au XVIe siècle, l’inventeur et médecin italien Jérôme Cardan déclara n’avoir jamais vu de sorcière qui ne fût laide10. La laideur physique semblait être l’avatar d’une laideur morale : une femme qui ne reste pas à sa place est une femme démoniaque et vicieuse, et par conséquent, forcément disgracieuse.

2.      La femme sans homme

Les femmes qui ne consacrent pas leur sexualité et leur vie aux hommes, les célibataires et les lesbiennes ont été, depuis l’époque moderne (XVIIe-XIXe siècle), décrites comme repoussantes1. En effet, à cette époque, on considère qu’un corps féminin beau, sain et épanoui est un corps rythmé par les coïts et les grossesses ; sans cela, c’est un corps malade et difforme. La maternité est conçue comme étant inhérente à la nature des femmes : les femmes sans enfants sont donc « contre-nature », presque des monstres ou des non-sens.

diderot_encyclopedieDiderot affirmera par exemple dans le Xème tome de sa fameuse encyclopédie que le mariage, notamment via le coït, embellit les femmes et peut les guérir de la maladie (à l’article « mariage »)11. Julien-Joseph Virey, anthropologue français du XIXème, dans son ouvrage intitulé De la femme, sous ses rapports physiologique, moral et littéraire12 expliquera que « la cohabitation avec l’homme et l’imprégnation du sperme masculin » rend les femmes plus solides, plus robustes, moins souffreteuses. Il dira d’ailleurs des « vieilles filles » et des religieuses qu’elles sont fréquemment malades et que leur espérance de vie est plus faible que celle des femmes mariées.

On dit de la « vieille fille » qu’elle n’est pas épanouie et que sa frustration la rend méchante et sournoise. Délaissée des hommes, elle devient aigrie, jalouse, fouineuse et autoritaire. Laides physiquement, les vieilles filles le sont donc également moralement.  « Y a-t-il rien de plus horrible à voir que la matinale apparition d’une vieille fille laide à sa fenêtre ? » demande Balzac dans son roman Pierrette13. Le feuilleton La Vieille fille écrit par Alexandre Dumas fils en 1848 est révélateur du  statut des femmes célibataires au XIXème siècle14. Cette œuvre décrit l’arrivée dans une petite ville d’Amélie, une « vieille fille », qui suscite bien des commentaires :

« À cette annonce d’une vieille fille, il eût fallu voir les hochements de tête, les grimaces, les sourires de commisération ou de raillerie ; il eût fallu entendre les murmures peu flatteurs, les réflexions peu charitables, les commentaires et les épigrammes qui assiégeaient d’avance l’inconnue. Celui-ci la déclarait laide à faire peur ; celui-là lui prêtait une taille contrefaite ou une démarche inégale. »

Un personnage masculin déclarera : « Toutes les vieilles filles, on le sait, sont des créatures insupportables. Comment en serait-il autrement ? Ce qui les empêche de trouver un mari, c’est toujours leur laideur ou leur mauvais caractère. »

Illustration de Rose Cormon, un personnage de vieille fille créé par Balzac (1874) (source) https://fr.wikisource.org/wiki/La_Vieille_Fille

Illustration de Rose Cormon, un personnage de vieille fille créé par Balzac (1874) (source)

Si les vieilles filles sont méchantes, ce n’est pas seulement à cause de leur détresse et de leur frustration. C’est également parce qu’elles ne consacrent pas leur vie aux autres, à l’inverse des épouses et des mères. N’ayant pas en charge le soin d’enfants ou d’un mari, elles ne parviennent pas à développer un tempérament assez dévoué et généreux, autrement dit, un comportement assez servile. Balzac, qui avait un intérêt tout particulier pour les personnages de vieilles filles (qu’il a constamment décrites de manière négative), a souvent livré dans ses romans son opinion personnelle sur ce « genre » de femmes, opinion qui correspondait à celle de la société de son époque15. Dans Le Curé de Tours16, il explique que, comme les femmes célibataires ne se consacrent pas à autrui (leur famille), elles deviennent despotiques et égoïstes. N’ayant pas une vie conforme à celle d’une femme, et n’accédant notamment pas à la maternité, elles sont carrément qualifiées dans ce roman de « non-sens » :

Or, il arrive pour les [vieilles] filles un âge où le monde, à tort ou à raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la nature ; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de rebut. Si leur célibat a été raisonné, s’il est un vœu d’indépendance, ni les hommes ni les mères ne leur pardonnent d’avoir menti au dévouement de la femme, en s’étant refusées aux passions qui rendent leur sexe si touchant : renoncer à ses douleurs, c’est en abdiquer la poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère a toujours d’incontestables droits. Puis les sentiments généreux, les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur constant exercice ; en restant fille, une créature du sexe féminin n’est plus qu’un non-sens : égoïste et froide, elle fait horreur.

A partir de cette même époque (l’époque moderne) les femmes lesbiennes et/ou masculines sont également stigmatisées. On les appelle péjorativement des « hommasses ». En 1825, Julien-Joseph Virey les décrit comme étant presque des monstres12 :

Voyez les femmes les plus hommasses, ces viragines audacieuses dont tous les organes sont très développés, tels que les parties sexuelles dilatées, les mamelons du sein ouverts, dont la parole est haute, criarde, arrogante, dont les gestes sont provoquants, dont la démarche est délibérée, l’air hardi, la trogne masculine, même le ton grenadier. En effet, les courtisanes, les vivandières se présentent avec ce maintien et ces qualités demi-viriles, comme si elles étaient déjà transformées à moitié en l’autre sexe à force de cohabiter avec les hommes, et il en est plusieurs auxquelles pousse un peu de barbe au menton, surtout en avançant en âge.

Caricature allemande, environ 1900 (source)

Caricature allemande, début du XXème siècle (source)

Ces femmes « hommasses » rechercheraient d’autres femmes « comme pour se compléter », « pour reprendre leur sexe ». Il ajoute également que « le cou [des hommasses] est plus gros, leur voix devient rauque et presque masculine ». Il précise que « les femmes d’une complexion sèche, fibreuse et d’un caractère viril restent ordinairement stériles […]. Une mollesse tendre, la rondeur et la grâce, cette fraîcheur, cette souplesse de toutes les parties constituent la beauté dans la femme ; […] une femme masculine révolte les sens ». Si les femmes aux « qualités viriles » sont si repoussantes, c’est parce que, selon lui, la beauté d’une femme réside dans son « impuissance ».

Mais comment les femmes « hommasses » en arrivent-elles là ? C’est que, si le coït et le contact avec les hommes permettent de rendre les femmes moins maladives et moins fragiles, trop est trop : une sexualité hors mariage, ainsi que l’onanisme, dénaturent les femmes et les enlaidissentUn bon équilibre, respectant « la nature » est nécessaire :

La fille et la femme vivent plus régulièrement et plus heureusement dans une douce sujétion, sous un modeste servage avec l’homme de leur choix, qu’en voulant obtenir une domination pour laquelle elles ne sont pas nées. […] La vraie médecine consiste donc pour elles à rappeler toujours l’ordre de la nature.

À l’heure actuelle, ces clichés sur les célibataires (des vieilles filles aigries et malheureuses) et les lesbiennes (des femmes masculines et affreuses) persistent.

3.      L’intellectuelle

Caricature d'une "Bas-bleus" par Daumier. Texte accompagnant l'image : "Ah! ma chère, quelle singulière éducation vous donnez à votre fille?. mais à douze ans, moi, j'avais déjà écrit un roman en deux volumes... et même une fois terminé, ma mère m'avait défendu de le lire, tellement elle le trouvé avancé pour mon âge."

Caricature d’un « bas-bleu » par Daumier. Texte accompagnant l’image : « Ah ! ma chère, quelle singulière éducation vous donnez à votre fille ? Mais à douze ans, moi, j’avais déjà écrit un roman en deux volumes… et même une fois terminé, ma mère m’avait défendu de le lire, tellement elle le trouvait avancé pour mon âge. »

À l’époque moderne (XVIIe-XIXe siècle), outre la « vieille fille », un autre type de femmes sert de repoussoir : c’est la figure de l’intellectuelle, décrite ou représentée comme forcément laide. Sont visées celles qui écrivent, celles qui président un salon littéraire, ou encore les femmes socialistes. L’intellectuelle est appelée « bas-bleu », un terme devenu péjoratif, alors qu’à l’origine il désignait les habitué·e·s d’un salon littéraire.

Des philosophes et des écrivains ont émis l’idée qu’une femme qui réfléchit trop est nécessairement affreuse. Kant pensait qu’une activité intellectuelle trop intense nuisait à la beauté des femmes. Il écrivit par exemple en 1764 dans Observations sur le sentiment du beau et du sublime que « [Des études ardues, de pénibles recherches] dénaturent […] les puissants appâts que le beau sexe tend au nôtre »17.

Mais parmi les plus virulents envers les intellectuelles, on trouve les caricaturistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui ont constamment représenté les bas-bleus comme des femmes très laides. Charles Léandre publie en 1902 dans le magazine satirique L’Assiette au Beurre une série de planches consacrée aux « Monstres de la société »18. Aux côtés de « la femme-torpille », de « l’homme-chien » et de « l’homme-tronc », on retrouve les bas-bleus. Dans la légende, on peut lire : « Simplement hideux, ces monstres sont inoffensifs… […] En avez-vous vu défiler de ces bas-bleus, sans sexe et sans âge, qui regardent croître leur barbe en silence ? ». Honoré Daumier a consacré en 1844 toute une série de planches sur le thème des bas-bleus (visible en ligne ici et ici). Ces femmes y sont évidemment dépeintes comme étant d’une grande laideur : gros nez, menton pointu, yeux globuleux, grosses ou au contraire maigrichonnes. Sur l’une de ces caricatures (« Ah ! ma chère, quelle singulière éducation vous donnez à votre fille ? »), deux femmes sont représentées. L’une est un bas-bleu qui se vante éhontément de ses exploits littéraires. Elle est dessinée avec un horrible visage : elle a notamment un nez crochu et les cheveux rares. L’autre, qui s’adonne à une activité typiquement féminine, la couture, possède un visage harmonieux. Cette jolie jeune femme est mère d’une petite fille (cousant elle aussi) : elle remplit donc parfaitement le principal rôle dévolu aux femmes du XIXe siècle.

Mais quel était le problème, au juste, avec les femmes intellectuelles ? Un reproche qui transparaît dans les écrits ou les caricatures est le suivant : alors qu’ils écrivent, lisent, réfléchissent, les bas-bleus délaissent leur famille. Une caricature de Daumier montre ainsi un bas-bleu attelé à l’écriture d’un texte, tellement concentré sur son activité, qu’il ne se rend même pas compte que son bébé est en train de se noyer. En somme, pendant qu’une femme se passionne pour une activité intellectuelle ou qu’elle développe des talents littéraires, elle ne s’occupe pas des autres. Elle ne remplit donc pas convenablement son rôle d’épouse ou de mère dévouée sachant reléguer ses centres d’intérêts au second plan.

Texte accompagnant l'image : "La mère est dans le feu de la composition, l'enfant est dans l'eau de la baignoire !'"

Caricature d’une « bas-bleu » par Daumier. Texte accompagnant l’image : « La mère est dans le feu de la composition, l’enfant est dans l’eau de la baignoire ! »

L’autre problème avec les intellectuelles, c’est que le savoir est évidemment une forme de pouvoir. Les femmes qui lisaient, réfléchissaient ou pensaient pouvaient acquérir une certaine légitimité, et peut-être mieux tenir tête aux hommes. Elles étaient alors en mesure de revendiquer une égalité relative, puisque leur prétendue moindre intelligence était un prétexte à leur subordination. Par exemple, Proudhon disait que les femmes ne pouvaient pas être considérées comme les égales des hommes car « la femme ne peut soutenir, pour la puissance des facultés, la comparaison avec l’homme »1.  Spinoza a également formulé le même type d’idées19. Par ailleurs, une bonne éducation développait l’esprit critique des femmes et donnait à celles-ci les outils nécessaires à l’analyse de leur condition. Il valait donc mieux les laisser dans leur ignorance. L’« éducation » des femmes devait avant tout consister à leur apprendre à bien remplir leur rôle de subordonnées. C’est en tout cas ce qu’écrit Rousseau dans son fameux livre d’éducation, Emile20 : « Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes.  Leur plaire, leur être utile, se faire aimer, honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes de tous les temps et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance ».

Vous voulez plaire aux hommes ? Évitez l'avoir l'air trop intelligente.

Vous voulez plaire aux hommes ? Évitez d’avoir l’air trop intelligente.

Aujourd’hui, ce stéréotype sur les intellectuelles semble éculé. Les femmes de lettres, les philosophes, les scientifiques, les intellectuelles, ne sont plus aussi violemment moquées. Les femmes ont accès à de longues études et peuvent exercer des métiers intellectuels sans rencontrer de résistances trop importantes. Pourtant, les choses n’ont peut-être pas tant changé que ça : l’intelligence « enlaidit » encore aujourd’hui les femmes. Une étude américaine récente21 montre que les hommes pensent être attirés, en théorie, par les femmes plus intelligentes qu’eux (en tout cas, davantage que par les femmes moins intelligentes qu’eux). Dans la réalité, il en va autrement. Dans l’étude, on demandait aux participants de discuter avec une femme, et on leur avait fait croire au préalable que cette femme avait soit mieux réussi, soit moins bien réussi, à un test d’intelligence. Il y avait également une troisième condition dans laquelle ils n’étaient pas informés de la performance de cette femme. Quand ils croyaient que la femme était plus intelligente qu’eux, ils se tenaient plus éloignés d’elle, la jugeaient moins attirante et voulaient moins souvent garder contact avec elle, par rapport aux deux autres situations (femme moins intelligente qu’eux ou absence d’information à ce sujet). En un mot : il suffit d’une « trop » grande intelligence pour que la beauté et le « pouvoir » de séduction d’une femme se trouvent amoindris. Une des expériences de l’étude met par ailleurs en évidence qu’en présence d’une femme perçue comme plus intelligente qu’eux, les hommes ont tendance à moins se reconnaître dans des adjectifs correspondant de manière stéréotypée à la masculinité (compétitif, analytique, musclé, agressif, etc.) qu’en présence d’une femme moins intelligente qu’eux. Autrement dit, les hommes se sentiraient menacés dans leur virilité face à une femme plus intelligente qu’eux, et cela réduirait l’intérêt romantique qu’ils lui portent. Sachant que la virilité correspond au statut social privilégié des hommes par rapport aux femmes, ce résultat suggère que (I) intelligence et pouvoir sont liés et que (II) le pouvoir, sous la forme de l’intelligence, rend en moyenne une femme significativement moins attirante pour les hommes.

4.      La féministe

Poster de la National League for Opposition to Women's Suffrage, 1912

Poster de la National League for Opposition to Women’s Suffrage, 1912 (source)

De toutes les révoltées, les féministes sont celles qui attaquent le plus directement la domination masculine. Or, c’est bien connu, elles sont laides. Ce cliché ne date pas d’hier. Il était déjà utilisé au XIXe siècle et au début du XXe siècle pour se moquer des suffragistes et suffragettes. À cette époque, on voit fleurir des caricatures de ces féministes, hideuses évidemment, dans plusieurs pays occidentaux où les femmes se battent pour l’accès au droit de vote.

Au début du XXe siècle, les cartes postales caricaturant les suffragettes se multiplient au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. De 1890 à 1918 environ, les cartes postales constituent un vecteur important d’informations et de propagation d’idées, similaire à Internet aujourd’hui22. Elles revêtent donc une importance cruciale, et les féministes elles-mêmes utilisent ce moyen pour militer en faveur du droit de vote des femmes. La chercheuse féministe Catherine H. Palczewski a publié sur son site web une collection de cartes postales représentant des suffragettes (ainsi que leurs opposant·e·s)23 que vous pouvez aller consulter. Kenneth Florey, un ancien professeur d’anglais à la Southern Connecticut State University collectionne tous les objets en rapport avec le suffragisme, et présente sur son site quelques cartes postales de sa collection24. On peut constater que les cartes postales britanniques sont particulièrement virulentes et incitent même à la violence envers les suffragettes.

D’autres supports servent à la caricature, représentant la supposée laideur des féministes. En 1909, l’Assiette au Beurre publie un numéro consacré à ces dernières, illustré par Bing et Sigl1. En 1913, le magazine américain Life publie un dessin représentant des suffragettes masculines et fort vilaines25. Au Royaume-Uni, la National League for Opposing Woman Suffrage – une organisation s’opposant au droit de vote des femmes  – publie plusieurs posters représentant les suffragettes comme des monstres.

(source)

L’Assiette au Beurre, 1909 (source)

Quand il s’agit de se moquer des féministes, les journalistes ne sont pas en reste. Le conservateur Albert Millaud écrit en 1878 dans Le Figaro un compte-rendu du premier Congrès International des Droits des femmes1. Son analyse ne se résume qu’à une chose : l’apparence physique des participantes : « Les femmes qui parlent d’émancipation […] auraient eu besoin d’être émancipées de deux choses gênantes, les unes de leur laideur, les autres de leur vieillesse ». L’historien Peter Gay26, cité par Naomi Wolf27, indique qu’en 1848, après que la Convention de Seneca Falls (première convention sur les droits des femmes aux Etats-Unis et acte fondateur du mouvement féministe américain) eut lieu, avec la signature de la Déclaration de sentiments (document qui affirmait le droit pour les femmes d’accéder à la citoyenneté), les éditorialistes multiplièrent les attaques sur l’apparence des militantes. Elles furent décrites comme des « femmes asexuées », une « espèce hybride, mi-hommes, mi-femmes ». Alors que le  sénateur du Kansas de l’époque, qui était en faveur de la Déclaration de sentiments, décrivit ces militantes comme belles, un éditorialiste écrivit qu’ « elles [avaient]  un nez crochu en forme de bec, des pattes d’oie sous leurs yeux enfoncés…. ». Enfin, un médecin parla de « femmes dégénérées » par « leur voix grave, leur corps hirsute et leur petite poitrine »27.

Caricature parue dans la revue Life en 1913 (source)

Caricature parue dans la revue Life en 1913 (source)

Carte postale britannique du début du XXème siècle (source)

Selon la théorie misogyne de l’époque, c’était la laideur, et surtout la frustration sexuelle qui en résultait, qui poussaient certaines femmes à militer pour leur droit de vote ; comme si le fait de s’intéresser à la politique ou de revendiquer des droits était tellement contre-nature pour les femmes qu’il fallait avancer une explication de l’ordre de la psychopathologie et/ou de l’anomalie pour expliquer ce comportement. Plusieurs éditorialistes américains cités par Peter Gay prétendirent que les participantes à la Convention de Seneca Falls étaient présentes uniquement parce qu’« elles étaient trop repoussantes pour trouver un mari ». L’une des cartes postales britanniques de la collection de Kenneth Florey explique pourquoi certaines femmes deviennent des suffragettes : elle montre une belle jeune femme de 20 ans, mais qui, à 40 ans, n’est toujours pas mariée. La frustration et le mal-être qui en résultent font, qu’à 50 ans, elle devient suffragette. On remarquera qu’elle a encore enlaidi lors de la dernière décennie, du fait certainement de son activité féministe. Enfin, le propagandiste franquiste Adolfo Prego disait qu’il voyait dans « le phénomène des suffragettes la compensation de frustration hormonale »28.

Caricature de féministes sur la couverture du numéro d’Octobre 2015 de l’hebdomadaire britannique conservateur The Spectactor. Une féministe du XXIème siècle, laide et vociférant, est figurée à côté d’une suffragette. De manière assez ironique, la suffragette représente la féministe « respectable » alors que justement le portrait de la féministe d’aujourd’hui ressemble aux anciennes caricatures de suffragettes.

Couverture du numéro d’octobre 2015 de l’hebdomadaire britannique conservateur The Spectactor. Une féministe du XXIème siècle, laide et vociférante, est figurée à côté d’une suffragiste. De manière assez ironique, la suffragiste représente la féministe « respectable » alors que le portrait de la féministe d’aujourd’hui est exactement dans le même esprit que les anciennes caricatures de suffragistes.

Ces clichés vous semblent encore d’actualité ? C’est parce que, comme l’indique Naomi Wolf, ils ont  été réactivés dans les années 1960 pour ridiculiser la seconde vague du féminisme qui devenait de plus en plus puissante. Elle cite notamment Betty Friedan qui, dès 1960 (alors que ces clichés ne commençaient qu’à réapparaître), écrivait dans The Feminine Mystique (La Femme Mystifiée)29 :

The unpleasant image of feminists today resembles less the feminist themselves than the image fostered by the interests who so bitterly opposed the vote for women in state after state.

L’image déplaisante des féministes d’aujourd’hui ressemble moins aux féministes elles-mêmes qu’à l’image entretenue par des communautés d’intérêts qui se sont opposées amèrement au vote des femmes, Etat après Etat. (traduction personnelle)

L’idée selon laquelle la frustration et la haine sont à l’origine du féminisme fut également réhabilitée. D’après Naomi Wolf27, en 1969, quand les féministes américaines manifestèrent contre l’élection de Miss America, les médias se focalisèrent essentiellement sur une pancarte accusant les féministes de jalousie : « Il n’y a qu’un problème avec Miss America. Elle est belle, et la jalousie ne vous mènera nulle part».

Ces attaques continuent de s’abattre sur les féministes. Il n’est pas rare d’entendre encore aujourd’hui qu’elles sont « moches », frustrées, enragées ou « mal-baisées ». Françoise Hardy a par exemple déclaré en 2015 : « Je trouve [les féministes] hargneuses, moches, c’est-à-dire pas féminines pour deux sous. Je n’ai jamais pu m’identifier en quoi que ce soit aux féministes. »30

Caricature réalisé à l'occasion du 8 mars 2016 par un certain "Marsault". Depuis 150 ans, les luttes féministes progressent (droit de vote, à la contraception et à l'avortement, à la gestion de son argent...). Les caricatures des misogynes, elles, n'évoluent pas.

Caricature réalisée à l’occasion du 8 mars 2016 par un certain « Marsault ». Depuis 150 ans, les luttes féministes progressent (droit de vote, à la contraception et à l’avortement, à la gestion de son argent…). Les caricatures des misogynes, elles, n’évoluent pas.

Cette manière de stigmatiser les féministes affaiblit considérablement le mouvement pour les droits des femmes. Il est normal de ne pas vouloir être identifiées à des êtres qu’on décrit comme hideux, frustrés, agressifs et hystériques. Par conséquent, peu de femmes souhaitent adhérer aux idées féministes, ou elles le feront en prenant bien garde de se distinguer des monstres effroyables qu’on leur a décrit, d’où les fameux « Je ne suis pas féministe, mais … » ou « Je suis féministe, mais pas de celles qui en font trop. »

2.   Quelques figures fictives de la laideur féminine

1.      Dans les contes

Je résume ici l’analyse faite par Claudine Sagaert de quelques figures de femmes laides dans les contes de fées1. Elle s’est référé à des contes écrits par des hommes tels que Charles Perrault (XVIIe siècle), les frères Grimm (XIXe siècle) et Hans Christian Andersen (XIXe siècle), mais aussi par des femmes comme Marie-Catherine d’Aulnoy (XVIIe siècle) et Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (XVIIIe siècle). Les figures négatives féminines de ces contes (souvent des sorcières ou des marâtres) sont non seulement la plupart du temps très repoussantes mais également méchantes (donc laides moralement). Ces personnages féminins se caractérisent par leur mode de vie et leur personnalité qui ne correspondent pas à ce que l’on attend d’une femme.

En effet, plusieurs de ces « méchantes » ont un certain pouvoir. Par exemple, les sorcières maîtrisent la magie, connaissent des enchantements ou savent préparer des potions. Certaines marâtres parviennent également à influencer les décisions d’un roi, et donc à acquérir du pouvoir politique. C’est ce qui se passe dans Les Six Cygnes des frères Grimm, dans L’Oiseau Bleu de Madame d’Aulnoy ou dans Les Cygnes Sauvages d’Andersen.

L’ogresse de la Belle au Bois Dormant dans la cuve, illustration de la deuxième moitié du XIXème siècle (source)

L’ogresse de la Belle au Bois Dormant, illustration de la deuxième moitié du XIXème siècle (source)

D’autres se caractérisent par leur appétit monstrueux, qui prend parfois même la forme de cannibalisme. C’est notamment le cas des ogresses. Dans La Belle au bois dormant de Perrault, la belle-mère de la princesse élabore un plan pour manger sa belle-fille et ses petits-enfants. Dans L’Oranger et l’Abeille de Marie-Catherine d’Aulnoy, l’ogresse possède de tels appétits qu’elle ne peut lutter contre ses pulsions, et mange même l’un de ses enfants. Dans Hansel et Gretel des frères Grimm, si la sorcière attire les enfants grâce à sa maison de pain d’épice, c’est pour pouvoir les engraisser, les tuer, les faire cuire, puis les dévorer. La jeune fille laide des Trois Nains dans la Forêt (Grimm) refuse de partager sa nourriture avec les nains, préférant tout garder pour elle.

Au-delà de l’appétit lié à la nourriture, il y a l’appétit sexuel. Les jeunes filles qui se permettent de choisir leur prince, plutôt que d’attendre d’être choisies par lui (qui sont donc des sujets sexuels plutôt que des objets sexuels), sont décrites comme laides et mauvaises. Dans L’Oiseau Bleu, l’hideuse Truitonne élabore de nombreux plans pour conquérir le cœur du prince, au détriment de la princesse. Le laideron des Trois Nains dans la Forêt (Grimm) défenestre la princesse pour pouvoir s’installer à sa place dans le lit du prince.

Claudine Sagaert note que ces « méchantes – laides » sont souvent indépendantes, célibataires et sans enfants. Par exemple, la sorcière de Hansel et Gretel vit seule dans une maison au fond des bois. La marâtre de Cendrillon (Perrault) est « fière et hautaine ». Souvent  jalouses de la beauté de l’héroïne, les méchantes persécutent cette dernière. La reine de Blanche-Neige (Grimm) tente à plusieurs reprises de tuer Blanche-Neige, uniquement parce que celle-ci est plus belle qu’elle. Quant à la marâtre des Cygnes sauvages, non seulement elle transforme ses beaux-fils en cygnes, mais elle essaie en sus d’enlaidir sa belle-fille, par pure jalousie.

Illustration du conte Hansel et Gretel par Arthur Rackham (1909) (source)

Illustration du conte Hansel et Gretel par Arthur Rackham (1909) (source)

Les méchantes refusent parfois de servir les hommes. Ainsi, la jeune fille laide des Trois Nains dans la Forêt réplique « Hé ! Balayez vous-même. Je ne suis pas votre servante » aux nains qui lui demandaient de nettoyer la neige. A l’inverse, l’héroïne avait obéi sans discuter (tout comme Blanche-Neige accepte de faire le ménage chez les nains).

Enfin, ces figures de hideur se caractérisent souvent par une certaine intelligence, même si leur ruse sert avant tout à nuire à autrui. Pour parvenir à leurs fins, elles élaborent des plans complexes, trouvent des astuces, inventent des pièges. C’est le cas de la sorcière de Hansel et Gretel (qui a une maison en pain d’épice pour attirer les enfants), de la reine de Blanche-Neige, ou encore de Truitonne dans l’Oiseau Bleu.

Cette personnalité des femmes laides et mauvaises des contes (indépendance, fierté, intelligence, pouvoir, égoïsme) est à comparer avec celle des héroïnes : belles, jeunes, humbles, dociles, naïves, sans pouvoirs, dévouées aux autres et fréquemment dépendantes d’un homme (leur père ou leur époux).

2.      Dans les dessins animés : l’exemple de Disney

On peut remarquer que ce schéma s’applique également aux méchantes des dessins animés de Disney, largement regardés par les enfants en Occident. Il faut dire que ces films sont eux-mêmes très souvent inspirés de contes.

Je vous invite à lire un très bon article à ce sujet sur le site Le Cinéma est politique.

Dans les dessins animés produits par Disney, la majorité des personnages féminins négatifs sont d’une grande laideur, à quelques exceptions près qui n’en sont pas vraiment : la méchante Reine dans Blanche-Neige (1937), qui finira par se transformer en horrible sorcière et mourra sous cette apparence ; Lady Trémaine dans Cendrillon (1950) qui est âgée et donc tout de même éloignée des canons de beauté malgré une belle apparence ; Maléfique dans la Belle au Bois Dormant (1959) qui possède également une certaine allure, mais dont le visage est émacié et la peau verte ; et enfin, la Mère Gothel dans Raiponce (2010), dont la beauté est artificielle (elle vieillira très rapidement à la fin du film).

La Reine de Cœur.... et son époux microscopique (Alice au Pays des Merveilles)

La Reine de Cœur… et son époux microscopique (Alice au Pays des Merveilles)

Comme pour toutes les figures féminines, historiques ou fictives, de la laideur, il s’agit de femmes qui n’adoptent pas le comportement subordonné attendu de leur part. En effet, ces méchantes disposent souvent d’un pouvoir avéré. Plusieurs sont reines et/ou possèdent un pouvoir politique (la méchante Reine de Blanche-Neige, la Reine de Cœur dans Alice au Pays des Merveilles (1951), Yzma dans Kuzco, l’empereur mégalo (2000)…), financier (Lady Trémaine) ou encore magique (toujours la Reine de Blanche-Neige, Maléfique, Madame Mim dans Merlin l’Enchanteur (1963), Ursula dans la Petite Sirène (1989) ou encore la Mère Gothel). Par ailleurs, l’immense majorité des méchantes de Disney sont souvent des femmes non engagées dans une relation hétérosexuelle, et qui ne dépendent donc pas d’un homme. On peut noter quelques exceptions : Mme Médusa dans Les Aventures de Bernard et Bianca (1977) ou encore la Reine de Cœur dans Alice au Pays des Merveilles. Néanmoins, ces femmes tyrannisent leur compagnon et par conséquent, leur hétérosexualité n’est pas vraiment l’hétérosexualité telle qu’elle se conçoit en général (un homme s’appropriant une femme ; voir à ce propos l’analyse de Colette Guillaumin31). En fait, leur couple hétérosexuel ne respecte pas l’ordre patriarcal ; il est donc perçu absolument contre-nature. Enfin, certaines méchantes sont particulièrement froides et hautaines, comme la méchante Reine, Lady Trémaine ou Maléfique. Elles ne s’impliquent pas dans le travail émotionnel et nourricier dont sont chargées les femmes, à savoir : sourire, être aimable et chaleureuse, apporter son soutien, consoler et être, de manière générale, attentive aux besoins des autres.

Cette situation de pouvoir des méchantes peut être comparée à celle des héroïnes, qui elles, sont belles et  dépourvues de pouvoirs. D’aucunes sont dans des situations véritablement misérables : Cendrillon est détenue en esclavage par sa marâtre et ses filles. Raiponce est enfermée par la Mère Gothel. Elles sont parfois soumises à l’autorité d’un homme. Par exemple, Ariel (la petite sirène) et Jasmine (Aladin – 1992) doivent obéir à leur père. La finalité de leurs aventures est l’établissement d’une relation (véritablement) hétérosexuelle, souvent avec un prince, donc un homme détenant un pouvoir immense, bien plus grand que le leur.

Ursula prend Arien au piège (Ariel la Petite Sirène)

Ursula prend Ariel au piège (Ariel la Petite Sirène)

À l’instar des personnages féminins négatifs des contes de fées, les méchantes de Disney peuvent faire preuve d’intelligence et d’astuce, alors que les héroïnes sont souvent d’une naïveté confondante. C’est ce dont témoignent par exemple la facilité avec laquelle Ursula manipule Ariel ou la façon dont la Reine piège Blanche-Neige. Notons néanmoins que depuis les années 1990, les héroïnes de Disney ont gagné en autonomie et en personnalité. L’un des exemples les plus flagrants est celui de Mulan (1998).

A priori, il peut y avoir quelque chose de paradoxal chez plusieurs méchantes de Disney : elles sont souvent représentées comme se livrant à des techniques de beauté, ou se préoccupant de leur beauté, ce qui est typiquement féminin et correspond donc aux activités de leur sexe. La motivation de certaines méchantes est même liée à cette recherche de beauté : la méchante Reine veut tuer Blanche-Neige parce qu’elle est plus belle qu’elle ; la Mère Gothel maintient Raiponce captive pour se ressourcer auprès de sa chevelure et rester artificiellement jeune ; Cruella dans les  101 Dalmatiens (1961) veut massacrer des chiots pour se faire un beau manteau de fourrure. Lady Trémaine est décrite comme étant « follement jalouse du charme et de la beauté de Cendrillon ». Quelques-unes se distinguent par leur hypersexualisation, se dandinant et se maquillant excessivement, comme Mme Médusa, Ursula ou les belles-sœurs de Cendrillon.

Outre l’aspect misogyne et l’inversion de culpabilité (« si les femmes se livrent à des pratiques de beauté, c’est parce qu’elles sont superficielles, et non pas soumises à des contraintes »), on peut aussi y voir là l’idée selon laquelle le bon et le beau coïncident. Les femmes sont « bonnes » et donc naturellement « belles » quand elles savent se tenir à leur place. Comme le dit Naomi Wolf, la beauté des femmes est d’abord une affaire de comportements, pas d’apparence27.  Si les méchantes des films Disney utilisent des artifices pour améliorer leur apparence, c’est qu’elles sont intrinsèquement laides, d’une laideur à la fois physique et morale. Les héroïnes, dont le comportement est beaucoup plus approprié à leur sexe, ont toujours une beauté naturelle, signe d’une bonne moralité. Remarquons enfin que chez la plupart des méchantes Disney, ces pratiques sont sans effets : Ursula, Mme Médusa, les belles-sœurs de Cendrillon ou encore Cruella restent d’une laideur sans nom malgré tous leurs artifices. Les méchantes de Disney sont immorales, coupables aussi bien de cruauté envers les héroïnes que de comportements trop « masculins ». Et tous les artifices du monde ne peuvent camoufler cela.

3.   Conclusion

Cet article montre, à travers des exemples historiques et fictifs, que toutes les femmes dont le comportement a mis historiquement en péril le patriarcat – notamment les sorcières, les intellectuelles, les lesbiennes et les féministes – ont été frappées du terrible stigmate de laideur. Elles ont été (et continuent d’être) lourdement punies : isolées socialement, ridiculisées, voire assassinées dans le cas des sorcières. De la même façon, dans les œuvres de fiction, la laideur morale des personnages féminins négatifs  se double fréquemment d’une laideur physique. Cette amoralité comprend souvent l’adoption de comportements jugés peu adaptés à une femme (célibat, froideur, indépendance, pouvoir…). Comme le dit Proudhon : « l’égalité [rend la femme] odieuse et laide »32.

Cette stigmatisation dissuade les femmes d’adopter des comportements « masculins » (des comportements de dominants) ou de s’identifier à ces figures disgracieuses que sont les féministes et autres révoltées. Le mythe de la beauté constitue donc un moyen efficace de contrôler les femmes, d’affaiblir leur mouvement politique et d’annihiler les quelques pouvoirs qu’elles peuvent éventuellement posséder.

Références

  1. Sagaert, C. Histoire de la laideur féminine. (IMAGO, 2015).
  2. Bras-Chopard, A. L. Les putains du Diable: Le procès en sorcellerie des femmes. (Plon, 2006).
  3. de Lancre, P. Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons , où il est amplement traicté des sorciers et de la sorcellerie (J. Berjon (Paris), 1612).
  4. Bodin, J. La Démonomanie des sorciers. (E. Prevosteau, 1598).
  5. Levack, B. P. La grande chasse aux sorcières. (Editions Champ Vallon, 1993).
  6. Wear, A., French, R. K. & Lonie, I. M. The Medical Renaissance of the Sixteenth Century. (Cambridge University Press, 1985).
  7. Siraisi, N. G. Medieval and Early Renaissance Medicine: An Introduction to Knowledge and Practice. (University of Chicago Press, 2009).
  8. Institoris, H. & Sprenger, J. Malleus Maleficarum. (1486).
  9. Rossignol, B. Le diable ne dort jamais: XVIe-XVIIe siècles. (TRICORNE, 1998).
  10. Cardano, G. De Subtilitate. (1580).
  11. Diderot, D. Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. X, (1765).
  12. Virey, J.-J. De la femme, sous ses rapports physiologique, moral et littéraire. (Crochard, 1825).
  13. Balzac, H. in Oeuvres complètes, tome I, livre II (A. Houssiaux, 1870).
  14. Dumas fils, A. La Vieille Fille. J. Demoiselles (1848).
  15. Nissim, L. & Benoît, C. Études sur le vieillir dans la littérature française: Flaubert, Balzac, Sand, Colette et quelques autres. (Presses Univ Blaise Pascal, 2008).
  16. Balzac, H. de. Le Curé de Tours. (Garnier, 2015).
  17. Kant, E. Observations sur le sentiment du beau et du sublime. (1764).
  18. Léandre, C. Les monstres de la Société. 79, (1902).
  19. Spinoza, B. de. Traité politique de B. de Spinoza. (1860).
  20. Rousseau, J.-J. Emile ou De l’éducation. V, (1762).
  21. Park, L. E., Young, A. F. & Eastwick, P. W. (Psychological) Distance Makes the Heart Grow Fonder Effects of Psychological Distance and Relative Intelligence on Men’s Attraction to Women. Pers. Soc. Psychol. Bull. 41, 1459–1473 (2015).
  22. Nicholson, S. B. The Encyclopedia of Antique Postcards. (Wallace-Homestead, 1994).
  23. Palczewski, C. H. Postcard Archive. University of Northern Iowa. Palczewski Suffrage Postcard Archive Available at: http://www.uni.edu/palczews/NEW%20postcard%20webpage/Postcard%20index.html. (Accessed: 19th October 2015)
  24. Florey, K. Suffrage Postcards. Woman Suffrage Memorabilia
  25. Barris, R. Women’s Suffrage and Art. Roann Barris’ website Available at: http://www.radford.edu/rbarris/Women%20and%20art/amerwom05/suffrageart.html. (Accessed: 19th October 2015)
  26. Gay, P. The Bourgeois Experience: Victoria to Freud. II, (Oxford University Press, 1986).
  27. Wolf, N. The Beauty Myth: How Images of Beauty Are Used Against Women. (Harper Perennial, 1991).
  28. Barrachina, M.-A. Propagande et culture dans l’Espagne franquiste: 1936-1945. (ELLUG, 1998).
  29. Friedan, B. The Feminine Mystique (50th Anniversary Edition). (1960).
  30. Hardy, F. Avis non autorisés… (Des équateurs, 2015).
  31. Guillaumin, C. Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes. Questions Féministes 5–30 (1978).
  32. Proudhon, P.-J. De la Justice Dans la Revolution et Dans L’Eglise. 3, (1858).
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32 réflexions sur “L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – figures de la laideur féminine

  1. Pingback: Femmes Entre Elles – Asso Lesbienne – Rennes Bretagne Essai sur le concept de la beauté des femmes dans l’histoire via osez le féminisme! Et antisexisme.net

  2. Passionant. Deux choses cependant:
    dans l’extrait de Balzac il décrit très efficacement le mécanisme de rejet de la vieille fille, je ne suis pas sûre qu’il partage l’opinion des personnages dont il parle, au contraire de Virey.
    La traduction de la légende de la carte postale qui figure au début de l’article pourrait être améliorée, « Plain » ayant à la fois le sens de « simple, pas compliqué » mais aussi de « laide ».
    Ce site est une mine, merci.

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  4. « […] toutes les femmes dont le comportement a mis historiquement en péril le patriarcat – notamment les sorcières, les intellectuelles, les lesbiennes et les féministes – ont été frappées du terrible stigmate de laideur. Elles ont été (et continuent d’être) lourdement punies : isolées socialement, ridiculisées, voire assassinées dans le cas des sorcières. »

    Si je puis me permettre une question, n’a-t-on pas de chiffres sur les féminicides actuels ? Les lesbiennes, par exemple, ne sont-elles pas pas plus victimes de violences ou meurtres ? (Il me semblait que oui, et du coup, je m’étonnais un peu de la conclusion un peu timorée sur la situation actuelle.)

    • Je pense que des chiffres sur les fémicides sont trouvables, en tout cas les fémicides conjugaux.
      Je ne suis pas certaine qu’à l’heure actuelle, en France, les lesbiennes soient plus souvent victimes de fémicides que les hétérosexuelles. Il me semble que les femmes sont souvent tuées par leur conjoint de sexe masculin, et que donc à niveau-là, le lesbianisme est plutôt une protection.
      Cela dit, j’ai entendu parler de meurtres de masse concernant les lesbiennes en Afrique du sud. Il y en a probablement ailleurs.
      Si vous avez des infos complémentaires, ou si vous pensez que je me trompe à propos de l’hétérosexualité comme facteur de risque d’être victime de fémicides, n’hésitez pas à me le dire.

      • « Il me semble que les femmes sont souvent tuées par leur conjoint de sexe masculin, et que donc à niveau-là, le lesbianisme est plutôt une protection. »

        Ceci est vrai lorsqu’on regarde les meurtres (la part de personnes homosexuelles dans la population rend difficile la comparaison), cependant les enquêtes de victimisation montrent que le risque d’être victime de violence conjugale est plus elevé au sein des couples homosexuels qu’heterosexuels ( au Canada).
        Il existe peu d’études sur les violences conjugales au sein des couples homosexuels, donc les chiffres sont sans doute à prendre avec précaution, mais ce sont les seuls que j’ai trouvé.

        http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2016001/article/14303/01-fra.htm#a7

        « Les résultats de l’ESG de 2014 montrent que les personnes qui se sont dites gaies, lesbiennes ou bisexuelles étaient deux fois plus susceptibles que les personnes hétérosexuelles de déclarer avoir été victimes de violence conjugale au cours des cinq années précédentes (8 %E par rapport à 4 %)Note 24. Cet écart était particulièrement marqué chez les femmes lesbiennes ou bisexuelles comparativement aux femmes hétérosexuelles (11 %E par rapport à 3 %)Note 25. »

        D’ailleurs, selon cette source les hommes sont autant victimes que les femmes de violence (en France c’est 30-70% selon l’ONDRP).
        Cependant, il est précisé:
        « En 2014, bon nombre de victimes de violence conjugale ont fait état des formes de violence les plus graves, les femmes affirmant plus souvent avoir été victimes de formes graves de violence conjugale que les hommes. « 

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  6. Concernant Blanche-Neige, il convient aussi de noter que dès lors qu’elle commence à regarder un peu trop son reflet dans le puits, et pourrait donc commencer à sombrer dans le même « travers » narcissique que sa belle-mère, le prince apparaît subitement à son côté, dans le reflet même, pour l’arracher à cette contemplation manifestement présentée comme néfaste… Il me semble assez évident que le fait d’être revendiquée et ensuite « gouvernée » par un homme l’empêche de tomber dans ce que le film montre comme le mauvais comportement de la femme dénuée de compagnon.

    • Merci pour cette info… Ca concerne le film ? (que j’ai vu il y a très longtemps)…
      En effet, ça laisse aussi à penser que la promesse et le fait d’être avec un homme lui permet de se détourner justement d’elle-même… et de ne pas tomber dans un prétendu « narcissisme ».

  7. Merci beaucoup pour ce très bon travail , c’est très clair , bien écrit et édifiant . Je trouve que les articles de ce blog devraient être utilisés comme supports pédagogiques.

  8. Pour revenir sur la partie Disney, pour laquelle je suis majoritairement d’accord, il s’avère que la méchante Maléfique n’a pas eu l’effet désiré par les studios (si tel était l’effet désiré).
    Il s’agit d’un des méchants les plus adulés car des plus charismatique, moi-même enfant si j’adorais la belle au bois dormant c’était uniquement pour elle, elle était intelligente, indépendante, pas spécialement extravagante mais surtout incroyablement badass, elle se transforme en dragon quand même.
    Impression partagée par de nombreuses personnes j’imagine puisqu’un film lui a été dédié (avec Angelina Jolie), en effet, dans le film disney on arrive pas à comprendre pourquoi elle s’en prend à Aurore, il y a bien des méchants qui sont méchants juste pour être méchant, mais ça ne marche pas avec Maléfique, on ne comprend pas son intérêt et on ne la voit pas maline, d’où le film j’imagine, où on explique pourquoi elle s’en prend à la princesse.
    D’ailleurs il y a une boîte de chocolat disney qui porte son image « qui a besoin de prince charmant quand on a du chocolat? ».

    Et pour revenir à Ursula, j’ai revu la petite sirène il y a quelques mois et quand elle chante à Ariel pour lui prendre sa voix, les paroles sous entendent que si elle a été virée du palais c’est parce qu’elle avait de l’ambition, de l’affirmation et qu’elle ne supportait pas la superficialité des autres gens. D’ailleurs c’est pour ça qu’elle établit des contrats avec les sirènes et tritons qui souvent viennent la voir pour être plus mince et plus beau, et ça l’énerve profondément.
    Peut-être que vous pourrez trouver la chanson avec les paroles sur youtube, mais pour le coup c’est du rabaissement de la femme ambitieuse et indépendante totalement non voilé par le studio.

  9. Encore un excellent travail enrichi de précision de grande envergure, merci beaucoup.

    Pour rejoindre la suggestion d’Adelver, je trouve en effet qu’il serait même d’utilité et santé publique que tous les articles de ce site puissent servir de supports pédagogiques car tout y est amené d’un manière inédite, approfondie, efficace et par conséquent non violente. Ttout le contraire de ce que le patriarcat « toujours violent » attend, à savoir une résistance violente qui puisse lui permettre de montrer sa prétendue force. Or, sur ce site il s’agit bien de faits et de conséquences observés à travers la lumière de la lucidité.

    Ce serait d’une aide inestimable et vigoureuse à l’avènement de ce nouveau paradigme auquel l’humanité fait face actuellement, afin de voir enfin s’épuiser ce vieux moule primitif du patriarcat génocidaire.

    Merci à toutes les socières et figures féminines de tout temps qui ont oeuvrées en ce sens, et vous pour le rappeler en le mettant au jour avec grâce.

    J’attends vivement la suite !

  10. A reblogué ceci sur Les lunes bleu du Varet a ajouté:

    LA SORCIERE )O(

    Du XVe jusqu’à la fin du XVIIe siècle eut lieu l’un des gynécides les plus meurtriers du monde occidental : la chasse aux sorcières. Armelle Le Bras-Chopard, dans son livre Les Putains du Diable, estime qu’environ 80% des personnes condamnées pour sorcellerie étaient des femmes2. Pierre de Rosteguy de Lancre, un magistrat chargé d’enquêter sur le crime de sorcellerie au Pays Basque pendant le XVIIe siècle, déclara : « Au nombre des prévenus de la sorcellerie, qu’on mène au Parlement, il y a dix fois plus de femmes que d’hommes »3. Jean Bodin, un magistrat démonologue du XVIe siècle, estimait lui, que la proportion de femmes jugées pour sorcellerie était 50 fois plus importante que celle des hommes4. On considère qu’il y aurait eu près de 100 000 procès et 600 000 condamnations en Europe durant cette période5. Mais qui étaient au juste ces sorcières ? Et que leur reprochait-on ?

    Les sorcières étaient avant tout des femmes qui, dans leur manière de vivre, ne se soumettaient pas au modèle de vie féminin1. Il s’agissait souvent de femmes seules, isolées socialement, parfois sujettes à des maladies mentales ou physiques, et qui subvenaient occasionnellement à leurs besoins grâce à la mendicité ou la médecine1,5. Autonomes, elles étaient considérées comme des femmes déviantes. De Lancre décrivit ainsi une femme accusée de sorcellerie3 :

    Cette femme […] avait renoncé en quelque sorte à son sexe pour prendre la nature d’un homme, ou plutôt d’un hermaphrodite. Elle avait en effet l’expression, le langage, le maintien d’un homme et encore d’un homme rude, d’un sauvage qui n’est jamais sorti de ses forêts.
    

    Certaines sorcières étaient des guérisseuses, des « médéciennes » ou des sages-femmes, qui possédaient donc des connaissances médicales1,2. Au Moyen Âge, les savoirs médicaux, en particulier ceux liés au corps féminin et au contrôle de la fertilité, étaient principalement détenus par des femmes. Si cette médecine était essentiellement empirique et basée en grande partie sur les propriétés des plantes1, on peut noter cependant la contribution de quelques très grandes « savantes »2, par exemple Trotula de Salerne, qui au XIe siècle, écrivit plusieurs ouvrages sur la santé des femmes, ou encore Hildegarde de Bingen, qui au XIIe siècle, fut l’une des plus grandes « médéciennes » de son époque, et écrivit plusieurs livres sur la physiologie ou sur le traitement des maladies. C’est précisément à cause de ces connaissances que les sorcières furent la cible de l’Eglise, mais aussi des médecins. La chasse aux sorcières a en effet été menée au moment où les hommes cherchaient à reprendre en main la médecine et à l’établir en tant que science. On a d’ailleurs appelé « Renaissance médicale » ce renouveau de la médecine6,7.

    J._Sprenger_and_H._Institutoris,_Malleus_maleficarum._Wellcome_L0000980Ce gynécide massif ne s’est pas produit à n’importe quel moment. Selon Armelle Le Bras-Chopard, les femmes ont acquis tout au long du Moyen Âge un pouvoir grandissant2. À la fin de celui-ci, elles disposaient d’une certaine autonomie et d’un pouvoir relatif. Les XVe et XVIe siècles sont marqués par l’accès au pouvoir politique de plusieurs femmes en Europe, comme Isabelle la Catholique, Marguerite d’Autriche, Marie Stuart ou encore Catherine de Médicis. Les écrits des hommes de cette époque traduisent une peur : celle d’une réelle libération des femmes. Visiblement inquiet, l’inquisiteur Henri Institoris (de son vrai nom Heinrich Kramer) écrivit en 1486 que « Ce temps-ci est le temps de la femme » dans son célèbre ouvrage, le Malleus Maleficarum8 (le Marteau des Sorcières). Le Malleus Maleficarum est un traité de démonologie, expliquant comment reconnaître les sorcières et les combattre. La chasse aux sorcières permit donc de reprendre aux femmes le peu de pouvoir qu’elles avaient pu acquérir durant le Moyen-Âge.

    Persécutées à cause de leur comportement, de leur autonomie et de leur savoir qui menaçaient l’ordre patriarcal, les sorcières ont constamment été dépeintes comme laides1. Elles furent représentées comme des femmes âgées, bossues, avec le nez crochu, le menton en galoche, les cheveux longs et emmêlés, et la bouche édentée. On racontait aussi qu’elles sentaient affreusement mauvais1,9 Même si certaines sorcières ont pu être décrites comme « belles » par des témoins de l’époque, leur représentation commune est celle de femmes extrêmement hideuses. Au XVIe siècle, l’inventeur et médecin italien Jérôme Cardan déclara n’avoir jamais vu de sorcière qui ne fût laide10. La laideur physique semblait être l’avatar d’une laideur morale : une femme qui ne reste pas à sa place est une femme démoniaque et vicieuse, et par conséquent, forcément disgracieuse.

  11. bonjour
    encore une fois bravo pour cet article. J’ai (pour une fois) la chance de pouvoir apporter ma pierre à votre édifice (qui est déjà très très solide, hein)
    pour ce qui est de la sorcière et des raisons de la chasse aux sorcières : Silvia Federici, dans son livre « Caliban et La Sorcière » apporte un éclairage particulier sur « qui étaient les sorcières » : elle souligne que la plupart d’entre elles étaient effectivement souvent des femmes âgées et vivant en marge. Elle insiste également sur le fait que la chasse aux sorcières a eu lieu à une époque charnière de fin du moyen-age et début de société capitaliste. Une période traversée de grands bouleversements économiques puisque, avec le phénomène des enclosures, énormément de paysans se sont retrouvés sans terre, donc sans moyens de subsistances, et donc dans l’obligation de vendre leur force de travail (rappelons qu’à l’époque, devenir salarié a été vécu comme une perte énorme de liberté par ceux qui étaient concernés). Dans cet écosystème, les vieilles femmes étaient celles qui avaient la mémoire des « anciens » us et coutumes, où les gens cultivaient les communaux ensemble, et où une forme de solidarité entre les gens existaient. Silvia Federici explique aussi que pendant toute la chasse aux sorcières, le type des personnes condamnées a évolué : au départ c’était plus des groupes de gens, qui incluaient des hommes puis plus le temps a passé plus ça a été des femmes seules (signe que la solidarité paysanne avait bien été brisée), et que seules restaient les vieilles femmes, qui ne voulaient pas se laisser faire.

    • Bonjour,
      Merci de votre commentaire. Vous n’êtes pas la première personne à me recommander ce livre. On dirait qu’il vaut vraiment le détour. Il est dans ma liste de livres à lire, et j’ai hâte 🙂

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  15. Très bon article, bien sourcé !
    Par contre la conclusion m’interpelle :
    « Le mythe de la beauté constitue donc un moyen efficace de contrôler les femmes, d’affaiblir leur mouvement politique et d’annihiler les quelques pouvoirs qu’elles peuvent éventuellement posséder. »
    Oublie quand même de préciser que dans toutes les classes sociales (dominantes ou pas) les femmes semblent souscrire à ce mythe de beauté elles-mêmes, en tout cas bien plus que les hommes si l’on compare les statistiques d’offre et de demande sur les produits cosmétiques par exemple.
    Certes je sais que vous allez me répondre que ces femmes sont manipulées dès l’enfance par le patriarcat qui s’exerce dans les strates décisionnaires de nos sociétés mais ça en reviens à nier totalement le libre arbitre même de ces femmes qui (et c’est le cas de bien d’entre nous) savent utiliser ces codes de beauté comme une arme dans une société de l’image.

    Petite question pour finir : les femmes qui se servent de leur beauté comme outils de pouvoir sur les hommes et la société en général doivent-elles être considérées comme antiféministe (puisque adhérentes de fait aux représentations codifiées par la société patriarcale) ?

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