L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Introduction

Jeune fille à la boîte de poudre

Jeune fille à la boîte de poudre, tableau de Lotte Laserstein

Cet article était à l’origine censé être une simple introduction à un article très long, faisant partie de la série sur l’objectivation sexuelle. J’ai décidé de le fragmenter pour une lecture plus aisée, et d’en faire une série d’articles sur l’impuissance comme idéal de beauté des femmes

Partie 1 : Introduction
Partie 2 : Un beau corps féminin est un corps qui n’occupe pas trop d’espace
Partie 3 : Un beau corps féminin se déplace avec difficulté
Partie 4 : Un beau corps féminin est un corps à l’air jeune voire enfantin et qui est sexualisé
Partie 5 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – le sourire
Partie 6 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la répression des désirs
Partie 7 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance physique
Partie 8 : Un beau corps féminin est un corps qui exprime l’abnégation – la souffrance morale
Partie 9 : Sorcières et féministes, quelques figures de la laideur féminine
Partie 10 : Conclusion

 

L’importance de la beauté pour les femmes

Les femmes de droiteComme nous l’avons vu dans la partie 1 sur l’objectivation sexuelle, plusieurs théoriciennes féministes ont discuté du fait que les femmes, dans les sociétés patriarcales, sont assimilées et réduites à leur corps. C’est ce qu’on appelle l’objectivation sexuelle. Comme les femmes sont identifiées à leur corps, elles sont essentiellement évaluées en fonction de leur apparence physique, au détriment de leur personnalité ou de leurs compétences. Andrea Dworkin le dit crûment dans son ouvrage Les femmes de droites1 : « l’intelligence [d’une femme] a moins d’importance que la forme de son cul ». Pour les hommes hétérosexuels, l’apparence physique est un critère d’attirance plus important qu’il ne l’est pour les femmes hétérosexuelles2,3. Dès les années 1960-1970, des études de psychologie sociale ont montré que les femmes laides étaient jugées plus négativement que les hommes laids4. Un chercheur concluait en 1970 que « les hommes laids sont perçus comme parvenant à mieux compenser leur laideur que les femmes [laides], c’est-à-dire que si on est laid, il vaut mieux être un homme qu’une femme ». Etant conscientes du fait que la laideur féminine est considérée comme une faute impardonnable, les femmes se préoccupent plus de leur apparence que les hommes. Elles expriment plus d’inquiétude à ce sujet5 et elles considèrent plus que les hommes que leur aspect physique joue un rôle important dans leur bien-être6. Une étude7 montre par exemple que, par rapport aux hommes hétérosexuels, ce qui motive les femmes hétérosexuelles et les hommes homosexuels à faire du sport est de se modeler une belle apparence physique. Au contraire, les hommes hétérosexuels sont plus motivés par l’esprit de compétition.

Susan Bordo

Susan Bordo

La philosophe Susan Bordo, dans l’introduction de son livre Unbearable weight8 (Un poids insupportable), évoque le dualisme corps-esprit qui a imprégné toute la philosophie occidentale depuis l’Antiquité (ici, une traduction d’une partie de son introduction). Malgré des variations au cours de l’Histoire, certaines constantes demeure : le corps est conçu comme séparé de l’esprit, et comme lui étant inférieur, moins noble. Il est considéré comme passif, une sorte de matière brute et stupide, sans volonté, qui se contente de répondre bêtement à des stimulations. Par ailleurs, ce dualisme est sexué : les hommes sont associés à l’esprit et au spirituel, les femmes au corps et au matériel. Toute sorte de dualités en résulte : homme/esprit/spirituel/culture/actif/raison contre femme/corps/matériel/nature/passive/émotion-sensation. Par ailleurs, l’esprit doit dominer le corps, irrationnel et sujet à des « caprices » (comme la faim, le désir sexuel, …), tout comme l’homme doit dominer la femme.

Dans l’Antiquité grecque, on retrouve cette dichotomie homme/femme à travers celle de la beauté/laideur. Dans son livre Histoire de la Laideur Féminine9, Claudine Sagaert explique qu’à cette époque, les femmes ont été pensées comme des êtres inachevés, incomplets et en mauvaise santé. Sans véritable esprit, elles sont assimilées avant tout à de la matière et à leur corps, à leurs capacités sexuelles et procréatrices. Elles sont donc bien objectivées sexuellement, pour rapprocher cette idée de ce concept actuel. Aristote écrit par exemple dans De la génération des animaux : « le mâle est séparé de la femelle car le principe du mouvement, qui est le mâle dans tous les êtres qui naissent, est meilleur et plus divin ; la femelle n’est que le principe qui représente la matière »10. Les grecs associent la laideur à la matière, car elle ne présente aucune forme. Par ailleurs, la conception athénienne de la beauté inclut non seulement l’apparence du corps, mais aussi  les qualités spirituelles : il n’y a pas de vraie beauté sans vertu et sans courage. Les femmes étant dépourvues d’esprit, elles ne peuvent être que laides. Tout au plus, peuvent-elles avoir un beau physique, une apparence de beauté, mais elles n’accèdent jamais à la beauté véritable. Cette conception a perduré jusqu’au Moyen-Âge, qui a également fait coïncider le bien et le beau, même si certains textes ont glorifié la beauté féminine. La femme y est décrite comme un être laid moralement, même si elle a une belle apparence. Si certaines femmes idéalisées pour leur chasteté, comme la vierge Marie ou les dames des romans de courtoisie, sont considérées comme belles, les femmes réelles sont perçues comme laides parce que leur corps est envisagé comme source de péché. C’est bien Eve, la tentatrice, qui a incité Adam à manger la pomme, et qui a donc provoqué le péché originel.

A partir du XVIIème siècle, cette conception de la laideur féminine a changé. On concède à la femme la possibilité de la beauté et de la santé, à condition qu’elle gère correctement son corps. Un corps féminin réglé par les menstruations, par les coïts et par les grossesses est un corps sain et beau. Si elle obéit à sa nature, la femme peut-être belle. En revanche, en ayant un comportement « déréglé », elle se dénature et s’enlaidit. On considère ainsi, de manière plus explicite, que la beauté (ou la laideur) d’une femme est lié à son comportement. Il n’est donc pas étonnant que les femmes qui n’étaient pas mères ou épouses, qui avaient des activités jugées non adaptées à leur sexe ou qui revendiquaient des facultés intellectuelles, aient été dites « laides ». Toutes celles qui remettaient en cause, de manière consciente ou non, l’ordre patriarcal se sont vu frappées du terrible stigmate de la laideur.

A partir du XXème siècle, la conception de la beauté prend un nouveau tournant. Avec l’avènement de la photographie, les images de la beauté se multiplient et deviennent plus réelles. Les femmes deviennent responsables de leur beauté : elles ont le devoir de « s’améliorer » à l’aide de différentes pratiques comme le maquillage, l’épilation, les régimes ou encore la chirurgie esthétique. Comme le dit l’anthropologue David le Breton11 : « La beauté est le fruit d’un effort, d’une construction, d’une savante mise en scène, et non une nature donnée généreusement, elle se bâtit, se rehausse, s’oriente selon certaines tonalités. Elle se mérite, il faut l’entretenir, la perfectionner, se tenir chaque jour à son chevet pour que son éclat ne ternisse pas ». Il y a de nouveau une notion morale sous-jacente : celles qui, comme la majorité des hommes, se contentent des soins d’hygiène, « se négligent », « se laissent aller ». Elles sont montrées du doigt comme étant non seulement laides, mais aussi coupables et paresseuses. Leur laisser-aller dans l’apparence dénote un manque de contrôle et de discipline.

Naomi Wolf

Naomi Wolf

Cette obligation à la beauté est l’une des conséquences les plus concrètes pour les femmes de l’objectivation sexuelle. Les différentes méthodes pour encourager les femmes à se comparer à des idéaux de beauté (et par conséquent, à se livrer à des pratiques de beauté néfastes) font partie de ce que Naomi Wolf nomme dans son célèbre livre The Beauty Myth12 (traduit en français par Quand la beauté fait mal) « Le mythe de la beauté ». Ce mythe de la beauté inclut aussi la façon dont les hommes sont encouragés à posséder la beauté.

Comme le fait remarquer Claudine Sagaert9, si les femmes doivent tendre vers la beauté, c’est parce que justement elles sont laides au naturel. A vrai dire, le corps non artificialisé des femmes est non seulement jugé laid, mais carrément monstrueux. Ainsi, plusieurs travaux de psychologie ont montré que les émotions engendrées par la pilosité féminine naturelle sont de l’ordre du dégoût13–16. Les résultats d’une étude de 200414 signalent que les personnes (hommes ou femmes) qui sont les plus hostiles à la pilosité féminine (ainsi que les femmes qui donnent le plus de raisons de s’épiler) sont celles et ceux qui étaient le plus sensibles au dégoût de manière générale. Cela indique clairement qu’une partie du corps féminin absolument normal, les poils, provoquent un fort sentiment de répulsion. Comme le notent les autrices de l’étude : « On se retrouve avec ce résultat, presque absurde, que les émotions engendrées par la présence de poils sur les aisselles des femmes s’alignent avec celles provoquées à la vue d’asticots dans de la viande ». Un autre travail portant sur des étudiantes américaines qui ont accepté de ne pas s’épiler pendant 10 semaines révèle qu’au moins la moitié décrivait spontanément leur propre pilosité comme dégoûtante13.

Quand on y réfléchit attentivement, cette situation semble invraisemblable. On sourit volontiers en s’imaginant un Moyen-Âge, souvent fantasmé et caricaturé, où des hommes hurleraient à la nature diabolique du corps des femmes. On écarquille les yeux de surprise quand on lit qu’il n’y a pas si longtemps, les hommes chinois trouvaient les pieds des femmes proprement répugnants s’ils n’étaient pas déformés par des bandages. Mais le corps des femmes est encore haï dans notre société. La pilosité féminine, sur les jambes ou sous les aisselles, ne constitue pas une maladie ou une anomalie. L’immense majorité des femmes présentent des poils à ces endroits-là. Comment une partie absolument normale du corps féminin peut-elle provoquer une telle aversion ? Surtout que les hommes ont aussi des poils, et qu’ils peuvent les montrer sans que cela ne suscite de réactions particulières.

Sandra Bartky

Sandra Bartky

Au quotidien, le mythe de la beauté se traduit donc par des pratiques de transformation du corps, des pratiques longues et coûteuses pour les femmes. Les femmes s’y plient, car elles ont appris que l’importance et la valeur qu’on leur accorde en dépendent : une femme laide ne vaut rien. D’un point de vue psychologique, ces pratiques de beauté ont des conséquences dévastatrices : anxiété, mal-être, complexes divers et variés, qui peuvent aller jusqu’aux troubles du comportement alimentaire. Si ces pratiques, appelées pratiques disciplinaires par la philosophe Sandra Bartky17, sont essentiellement utilisées par les femmes dans l’objectif de se rapprocher des idéaux de beauté, elles peuvent aussi, dans certains cas, être envisagées comme une manière de sortir de la conception aristotélicienne de la femme-matière-laideur, et de faire enfin triompher l’esprit sur la matière, sur ce corps haï et ennemi, en le disciplinant par la volonté. Autrement dit, ce serait un moyen pour certaines femmes de se prouver qu’elles ne sont pas qu’un corps. L’exemple le plus évident est celui des régimes, qui constituent une véritable lutte de l’esprit et de la volonté contre la faim et le désir qui émanent de ce corps rebelle. Les régimes sont en effet perçus comme permettant de modeler, grâce à la force de la volonté, le corps féminin naturellement informe, –  une ignoble matière, si laide. Mais en même temps, en se livrant aux régimes et à d’autres pratiques de minceur, les femmes restent enfermées dans cette objectivation sexuelle, puisqu’elles en donnent une importance démesurée à l’apparence de leur corps, au détriment de leur personnalité ou de leurs compétences. Sans parler du fait que ces pratiques les affaiblissent et nuisent à leur santé, pouvant même parfois les conduire à la mort dans le cas des troubles alimentaires.

Le mythe de la beauté est un sujet très vaste. J’ai décidé de ne parler pour le moment que d’un seul aspect : l’idéal de beauté féminin comme idéal de faiblesse.

La beauté comme garantie d’obéissance aux hommes

Si du XVIIème siècle au XIXème siècle, les femmes pouvaient assez facilement prétendre à une certaine beauté en rentrant simplement dans le rang (épouse et mère)9aujourd’hui la beauté est plus exigeante. Quelques kilos en trop, quelques rides, et nous voilà laides.

Au XXème siècle, les femmes occidentales ont gagné de nombreux droits : elles ont pu enfin voter, disposer de leur propre salaire, travailler sans demander l’autorisation de leur mari, et gérer leur fécondité grâce à la légalisation de la contraception et de l’avortement. Parallèlement, le mythe de la beauté est devenu plus dictatorial et plus puissant que jamais. Plusieurs féministes ont analysé ce phénomène comme un retour de bâton patriarcal8,12,18, c’est à dire un moyen de contrer l’avancée des droits des femmes au XXème siècle. Selon ces théoriciennes féministes, si la beauté est plus exigeante maintenant qu’auparavant, c’est parce les femmes doivent donner davantage de garanties de leur obéissance aux hommes, en échange des quelques libertés qu’elles ont acquises.

D’emblée, plusieurs indices suggèrent que la beauté est oppressive pour les femmes. Il y a d’abord le fait que les hommes (et aussi les femmes…) les plus attachés au modèle de beauté soient également les plus misogynes, comme le montre plusieurs études de psychologie sociale. Une étude a par exemple établi des corrélations entre certains types de croyances sur la beauté, et certaines formes de misogynie. Les croyances sur la beauté étaient de plusieurs ordres :

  • La beauté est importante pour les femmes. Des croyances du type : « il est plus important pour une femme d’être belle qu’intelligente », « une belle femme mérite plus de respect qu’une femme laide », « être belle devrait être la préoccupation principale d’une femme », etc.
  • La minceur est importante pour les femmes: « une femme doit être mince pour être belle », « les femmes minces sont plus belles que les autres femmes », etc.
  • La beauté féminine nécessite des efforts: « les talons aiguille valent un peu de douleur et d’inconfort car ils rendent les femmes belles », « une femme ne peut être belle que si elle est disposée à y travailler », etc.
  • Les poils féminins sont disgracieux: « les femmes doivent enlever les poils de leurs aisselles et de leur jambes », « les femmes devraient retirer avec précaution toute trace de poils sur le menton ou au-dessus de la bouche », etc.
  • La beauté est plus importante que les compétences : « Dans la plupart des situations, les femmes vont mieux réussir grâce à leur apparence physique que grâce à leurs compétences ».
galanterie

La galanterie, une forme de sexisme bienveillant

Les différentes formes de misogynies mesurées étaient notamment : le sexisme bienveillant19 (une forme de sexisme qui affirme que les femmes sont des créatures fragiles et délicates qu’il faut protéger), le sexisme hostile19 (un sexisme plus traditionnel qui consiste à dénigrer les femmes) et une mesure de l’hostilité envers les femmes (« je suis souvent en colère contre les femmes », « les femmes sont responsables de la plupart de mes problèmes », etc.). Toutes ces formes de sexismes sont très fortement corrélés (ainsi, si on est hostile aux femmes, il est également probable qu’on adhère aux croyances du sexisme bienveillant).

Les résultats montrent, d’abord, que les hommes sont à la fois significativement plus sexistes (sur l’échelle du sexisme bienveillant et sur l’échelle du sexisme hostile) et à la fois significativement plus attachés aux idéaux de beauté (pour : l’importance de la beauté des femmes, l’importance de la minceur et la laideur des poils), que les femmes.

Ils montrent également que les personnes qui adhèrent à toutes les croyances sur la beauté listés ci-dessus, sont aussi celles qui sont les plus hostiles aux femmes, et qui manifestent le plus de sexisme hostile. Le sexisme bienveillant n’était, lui, que relié aux croyances sur l’importance de la beauté et sur l’aspect disgracieux des poils. D’autres études corroborent ces résultats. Une étude20 (re)démontre ainsi que sexisme et adhésion aux normes de minceur sont liés, et que les hommes les plus sexistes ne trouvent beaux que les corps féminins les plus minces et ne correspondant donc qu’à une norme étroite. De la même manière, le sexisme, et en particulier le sexisme bienveillant, est lié à l’idée selon laquelle, dans un couple hétérosexuel, l’homme doit être plus grand que la femme20. Plusieurs études montrent aussi que les femmes qui adhèrent le plus au sexisme bienveillant19 sont celles qui utilisent le plus de cosmétiques21–23. Enfin, une autre étude20 indiquent que les hommes et les femmes qui approuvent le plus l’usage de cosmétiques pour les femmes sont ceux et celles qui (3) ont le plus de croyances sexistes de type hostile, (2) sont les plus exposé·e·s aux médias et (3) qui objectivent le plus les femmes.

Par ailleurs, une étude de psychologie suggère que les hommes, en moyenne, jugent une femme plus belle si elle est en situation de faiblesse24. Les auteurices de l’étude se basent sur la métaphore haut/bas pour signifier puissant/faible. En effet, quand on dit, par exemple dans un contexte professionnel, que quelqu’un est « haut-dessus de untel·le», cela signifie que ce quelqu’un domine untel·le. La psychologie sociale a montré que cette métaphore est valide : quand on présente un mot ou une image en bas d’un écran d’ordinateur, ce mot ou cette image est instinctivement associée à l’idée de faiblesse. L’inverse est observé quand le mot ou l’image est situé en haut de l’écran. L’étude montre qu’en moyenne, les hommes trouvent une femme plus belle si son image est située en bas de l’écran (reflétant donc l’idée d’impuissance); au contraire, les femmes trouvent un homme plus beau quand son image est en placé haut de l’écran. Néanmoins, précisons que les résultats de cette étude n’étaient pas très significatifs…

pub mascara

Publicité des années 1920 pour du mascara (source)

Il y a également des indices d’ordre historique qui indiquent que la beauté est une forme d’oppression pour les femmes. Par exemple, en Occident, l’industrie du maquillage s’est développée dans les premières décennies du XXème siècle, en particulier dans les années 1920, au moment où les femmes commençaient à entrer dans l’espace public, d’abord pour aller faire du shopping dans les grands magasins, puis pour entrer sur le marché du travail25. Auparavant, les seules femmes publiques étaient les femmes prostituées, et elles étaient les seules à porter du maquillage. Ce développement de l’industrie cosmétique au moment où les femmes gagnaient un peu en indépendance a été interprété comme une façon de limiter leur liberté nouvellement acquise26. Ce type de retour de bâton ne serait pas le premier de ce genre. On peut par exemple se demander si c’est un hasard si l’idéal de la forme en « S », qui ne peut être acquise que par le port de corsets très étroits, émergea en même temps que la première vague féministe (deuxième partie du XIXème siècle)27.

En effet, la « beauté » qu’on requiert des femmes n’est pas quelque chose de neutre politiquement. Les pratiques de beauté ne sont pas seulement pénibles ou anxiogènes : elles peuvent être analysées comme des actes de subordination, comme une sorte de génuflexion collective face au pouvoir masculin. Celles qui ne participent pas à cette génuflexion collective, de manière consciente ou non, en ne se pliant pas aux pratiques de beauté et en laissant leur corps au naturel sont jugées « laides », comme toutes celles qui ont, de tout temps, mis à mal le pouvoir patriarcal (par exemple, les sorcières qui ont été massacrées de la Renaissance jusqu’au XVIIème siècle). Comme le dit Naomi Wolf dans The Beauty Myth12, « Le mythe de la beauté consiste toujours à imposer une conduite, pas une apparence ». On pourrait préciser : un comportement de subordonnée.

La philosophe Sandra Bartky a analysé très justement les pratiques de beauté en lien avec la domination masculine dans le cinquième chapitre de son livre Femininity and domination: studies in the phenomenology of oppression17. S’appuyant sur des travaux de Foucault, elle explique que les pratiques de beauté sont en réalité des pratiques disciplinaires, permettant de faire des corps féminins des corps dociles, faibles et impuissants. Bartky évoque les pratiques de beauté stricto sensu (comme les régimes ou les crèmes anti-âge) mais aussi les attitudes féminines (la façon de marcher, de s’asseoir, de sourire) qui sont également considérés comme faisant partie de la « beauté » des femmes. De la même façon, dans cette série d’article, je parlerai aussi de ces attitudes et de ces gestes « féminins ».

Andrea Dworkin

Andrea Dworkin

Andrea Dworkin voyait également dans les idéaux de beauté féminin un moyen de dresser les femmes à la subordination. Dans Woman Hating28, elle écrivait :

Les standards de beauté décrivent en des termes précis la relation qu’une personne aura avec son propre corps. Ils décrivent sa mobilité, sa spontanéité, sa posture, sa démarche, les usages qu’elle pourra faire de son corps. Ils définissent précisément les dimensions de sa liberté physique.

Les hommes souffrent également – même si cette souffrance est bien moindre que celle des femmes – des idéaux de beauté masculins, notamment celui de la musculature. Certains hommes angoissent et complexent réellement à cause de leur éloignement de ces canons de beauté. Une minorité dépense beaucoup d’argent, de temps et d’énergie pour tenter d’atteindre cet idéal. Ils peuvent même mettre leur santé en péril, via des pratiques nocives. Néanmoins, là où réside la principale différence avec les femmes, c’est que ces idéaux virils expriment la force. L’homme est beau quand il est puissant. La femme est belle quand elle est faible. La puissance qui peut s’exprimer dans un corps féminin ne provoque que du dégoût.

J’ai tenté d’identifier plusieurs catégories d’idéaux de la beauté féminine, chacune représentant une forme de faiblesse ou de vulnérabilité. Ces catégories serviront de fil conducteur pour cette série d’articles.

  • Le corps des femmes ne doit pas prendre trop de place et doit avoir une mobilité réduite
  • Le corps des femmes doit avoir l’air jeune
  • Le corps des femmes doit exprimer la disponibilité sexuelle
  • Le corps des femmes doit exprimer l’abnégation (serviabilité et le fait d’être tournée avant tout vers les besoins des autres)

Chacun de ces idéaux féminins – et en particulier leurs liens avec la subordination –  seront détaillés dans des prochains articles. Dans les faits, certains idéaux recouvrent plusieurs catégories. Par exemple, l’idéal de la minceur (qui a une signification très complexe) postule qu’un corps de femme ne doit pas prendre trop de place, qu’il doit avoir l’air jeune et qu’il doit renoncer à ses désirs de nourriture (abnégation).

A suivre, donc !

Mise à jour (03/01) : en relisant l’article, la phrase « la présence de poils sur les aisselles des femmes sont du même niveau que celles provoquées à la vue d’asticots dans la viande » m’a paru forte. J’ai donc voulu vérifier que je ne m’étais pas trompée. Effectivement, ce n’est pas exactement ce que disent les autrices, et j’ai donc corrigé.
Pour plus de précisions : les autrices ont constaté qu’il y a une variabilité dans la sensibilité au dégoût. Des personnes vont être très dégoûtées à la vue de choses écœurantes, comme des asticots dans de la viande, tandis d’autres vont y être plus ou moins indifférentes.  Or la pilosité féminine suit le même « motif » que les asticots dans la viande (et les autres éléments classiquement dégoûtants) : les personnes très dégoûtées par l’une vont également être très dégoûtées par les autres. Cela signifie que dans notre culture, les poils féminins sont bien rangés dans la catégorie des « choses dégoûtantes ». Les personnes les plus tolérantes aux poils féminins sont simplement celles qui sont peu sensibles au dégoût de manière générale.

Références

  1. Dworkin, A. Les femmes de droite. (Editions du Remue-Ménage, 1983).
  2. Feingold, A. Gender differences in effects of physical attractiveness on romantic attraction: A comparison across five research paradigms. J. Pers. Soc. Psychol. 59, 981–993 (1990).
  3. Feingold, A. Sex Differences in the Effects of Similarity and Physical Attractiveness on Opposite-Sex Attraction. Basic Appl. Soc. Psychol. 12, 357–367 (1991).
  4. Bar-Tal, D. & Saxe, L. Physical attractiveness and its relationship to sex-role stereotyping. Sex Roles 2, 123–133 (1976).
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  6. Pliner, P., Chaiken, S. & Flett, G. L. Gender Differences in Concern with Body Weight and Physical Appearance Over the Life Span. Pers. Soc. Psychol. Bull. 16, 263–273 (1990).
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  8. Bordo, S. Unbearable Weight: Feminism, Western Culture, and the Body. (University of California Press, 1993).
  9. Sagaert, C. Histoire de la laideur féminine. (IMAGO, 2015).
  10. Aristote. Traité de la génération des animaux, tome II, chapitre 1. (Hachette, 1887).
  11. Le Breton, D. Des Visages, Essai d’anthropologie. (Éditions Métailié, 2003).
  12. Wolf, N. The Beauty Myth: How Images of Beauty Are Used Against Women. (Harper Perennial, 1991).
  13. Fahs, B. Breaking body hair boundaries: Classroom exercises for challenging social constructions of the body and sexuality. Fem. Psychol. 22, 482–506 (2012).
  14. Tiggemann, M. & Lewis, C. Attitudes toward Women’s Body Hair: Relationship with Disgust Sensitivity. Psychol. Women Q. 28, 381–387 (2004).
  15. Fahs, B. Dreaded ‘Otherness’ Heteronormative Patrolling in Women’s Body Hair Rebellions. Gend. Soc. 25, 451–472 (2011).
  16. Toerien, M. & Wilkinson, S. Exploring the depilation norm: a qualitative questionnaire study of women’s body hair removal. Qual. Res. Psychol. 1, 69–92 (2004).
  17. Bartky, S. L. Femininity and Domination: Studies in the Phenomenology of Oppression. (Psychology Press, 1990).
  18. Faludi, S. Backlash: The Undeclared War Against Women. (Vintage, 1992).
  19. Glick, P. & Fiske, S. T. The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. J. Pers. Soc. Psychol. 70, 491–512 (1996).
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  21. Forbes, G. B., Doroszewicz, K., Card, K. & Adams-Curtis, L. Association of the Thin Body Ideal, Ambivalent Sexism, and Self-Esteem with Body Acceptance and the Preferred Body Size of College Women in Poland and the United States. Sex Roles 50, 331–345 (2004).
  22. Franzoi, S. L. Is Female Body Esteem Shaped by Benevolent Sexism? Sex Roles 44, 177–188 (2001).
  23. Forbes, G. B., Jung, J. & Haas, K. B. Benevolent Sexism and Cosmetic Use: A Replication With Three College Samples and One Adult Sample. J. Soc. Psychol. 146, 635–640 (2006).
  24. Meier, B. P. & Dionne, S. Downright Sexy: Verticality, Implicit Power, and Perceived Physical Attractiveness. Soc. Cogn. 27, 883–892 (2009).
  25. Peiss, K. Hope in a Jar: The Making of America’s Beauty Culture. (University of Pennsylvania Press, 1998).
  26. Jeffreys, S. Beauty and Misogyny: Harmful Cultural Practices in the West. (Routledge, 2005).
  27. Banner, L. W. American Beauty. (Alfred A. Knopf, 1983).
  28. Dworkin, A. Woman Hating. (Dutton, 1974).

49 réflexions sur “L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Introduction

  1. Franchement c’est toujours un vrai plaisir de te lire! J’en apprends toujours.
    ça fait en plus de ça un moment que j’attends cette série d’articles (depuis le jour où tu l’as annoncé en fait). Et je te remercie pour tout le travail que tu partages avec nous, j’admire ta patience.
    Sinon à propos de l’article, ça tombe à pic car ces jours-ci je pense beaucoup aux normes de beauté imposées aux femmes. Et j’ai été particulièrement frappé par le fait que même si les hommes ont un « modèle » à atteindre, il est cependant représenté par la force. Car j’ai toujours été mal à l’aise qu’on sort la carte de : les hommes aussi souffrent de ces normes, quand on parle justement de l’objectivation des corps des femmes, alors que ce n’est vraiment pas pareil et c’est bien illustré dans ce texte.

    Quand j’aurai plus de temps j’essaierai d’écrire un autre commentaire pour parler des normes de beauté de mon pays. Je suis Algérienne vivant en Algérie. Juste histoire d’exposer une réalité différente de celle de l’occident, mais qui s’en rapproche en terme d’exigences de plus en plus.

    Merci encore pour cet excellent partage ! Très bonne continuation

    • Merci Awres pour ton commentaire !

      Oui, moi aussi, ça m’énervait les propos du genre « les hommes souffrent aussi, etc ». Oui, il y a des normes de beauté aussi pour les hommes, mais 1) elles sont moins contraignantes, 2) elles valorisent la force.

      Les normes de beauté en Algérie m’intéressent beaucoup, donc si tu as le temps et l’envie, n’hésite pas !

      • Nop, les normes sont aussi chiante pour les hommes, seulement les hommes ont plus de faciliter a c’en détaché. La dynamique occidental est que l’homme propose et la dame  » trie » les candidats, donc plus de candidats, plus de choix pour un meilleur future. Fac sortée vos belle plume mesdames et vous monsieur, construisez un beau nid. Notre subconscient animal est moin loin que l’on croit…

        • Pour les normes comportementales : peut-être. Mais les normes sur le physique sont plus strictes pour les femmes, parce que la beauté est considérée comme plus importante pour une femme que pour un homme.

          • C’est rare qu’on reproche à un homme d’être laid. D’ailleurs, quand je regarde les couples hétérosexuels autour de moi, c’est assez courant que l’homme se permette de faire des remarques à sa compagne alors que ce qu’il lui reproche à elle est bien pire chez lui (exemple : un homme qui est quasi obèse et qui fait une remarque à sa compagne qu’elle doit faire attention et ne pas se laisser aller parce qu’elle a pris 2 kg – et qu’elle est toujours dans un poids de forme. Le pire étant que, souvent, la femme trouve que la remarque est valable.

            • Oui, perso je me souviens que nombre d’anciens « partenaires » me cherchaient vraiment des poux rapport à mon physique alors qu’objectivement (et rapport à nos normes certes pourries) j’aurais pu en dire beaucoup plus à leur égard. Enfin il est convenu (même si parfois ça flirte avec l’inconscient) qu’un homme on normé physiquement peut avoir d’autres qualités alors que pour une femme… Va falloir qu’elle s’accroche ou qu’elle compense, comme je le disais par ailleurs, par d’autres « qualités « roses » !

        • Je regrette mais dans le monde animal se sont les mâles qui sont tenus d’être « beaux » et d’avoir des ornements et des atours esthétiques. Les paons, les faisans, les oiseaux de paradis, les dos argentés des gorilles, les cornes sur les cerfs etc.
          C’est donc exactement l’inverse dans le monde animal.
          Le subconscient animal n’a rien à voir dans l’injonction humaine à la beauté féminine. On pourrait même affirmer, en plus de ce que dit Françoise Héritier : « les hommes sont la seule espèce animale dont les mâles tuent les femelles », ET aussi la seule espèce animale où les mâles ont réussi à inverser le rapport de séduction…

          • Pourquoi toujours tout ramener au « monde animal » ? C’est usant… Et tellement aléatoire qui plus est ! Ici on évoque les conséquences du patriarcat.

        • Je ne trouve pas la comparaison (pour ne pas dire le fantasme arrangeant) avec « les animaux » très pertinente en générale, et puis bon, tout le monde n’est pas hétéro non plus. Quant au nid franchement…

  2. Pingback: Femmes - clineviard | Pearltrees

  3. En parlant de « normes de beauté » de manière indifférenciée suivant le lieu (vous mêlez aussi bien des autrices étatsuniennes qu’européennes, etc.), le temps (de l’antiquité à nos jours…), suivant les positions dans la société mais aussi suivant les situations (est-ce la même chose d’être beau ou belle dans une cérémonie officielle, au travail, en famille ou en dansant ou pendant un rapport sexuel), il me semble que vous contribuer à essentialiser l’opposition homme/femme, c’est-à-dire à pratiquer une forme de sexisme. Ce qui conduit en outre à des erreurs : que faites-vous des « normes » valorisant les femmes que l’on jugeraient grosses aujourd’hui et qui ont eu cours fréquemment si l’on en juge l’histoire de l’art. Davantage, il me semble que ce genre de perspective fixiste et très macro ne permet pas vraiment de comprendre ce que c’est qu’une « norme de beauté », ni comment et pourquoi elles se forment, contrairement à ce que vous prétendez.

    • Bonjour,

      Cette série d’articles se concentre sur les normes occidentales d’aujourd’hui (je pars du principe qu’en Europe occidentale et aux Etats-Unis, elles sont sensiblement les mêmes). Je ne parle pas de celles d’autrefois ou d’ailleurs, ou juste de manière rapide (même si je fais un détour par l’Antiquité et d’autres époques, non pas pour expliciter leurs idéaux de beauté, mais pour expliquer comment la beauté féminine était conçue à ces époques).

      Néanmoins, ce que j’ai pu constater au cours de mes lectures, c’est que malgré une apparentes diversité d’idéaux (à différentes époques et dans différentes cultures), il y a en fait des constantes. La faible mobilité des femmes, par exemple, est très fréquemment valorisée. Ainsi, pendant une très longue période en Chine, il y a eu le bandage des pieds. Et quand on lit les témoignages de l’époque, c’est bien la démarche difficile des femmes qui est érotisée. En Mauritanie, l’obésité continue à être valorisée via le gavage (cet idéal, et la pratique qui l’accompagne, le gavage, sont en cours de disparition, néanmoins). Ce qui est valorisé dans ce cas ? Le fait que les femmes ne puissent pas bouger, qu’elles soient passives et nonchalantes (c’est ce à quoi est associé l’obésité dans ce pays). En Europe, à une certaine époque, la graisse avait aussi cette connotation de volupté, de nonchalance, mais aussi de fertilité : elle était valorisée pour cela. Ce n’était donc pas l’idée d’une femme forte, qui se déplace facilement, qui a une carrure importante lui permettant d’affronter le danger, qui était appréciée.

      Ainsi, même s’il y a une apparente variabilité, en réalité, c’est toujours un corps féminin faible qui est valorisé, soit via la maigreur, soit via la graisse. Une forte musculature n’est jamais la norme.

  4. Tout d’abord merci pour ce nouveau cycle d’articles très interessant et richement documenté comme à votre habitude Antisexisme.
    Je voudrais revenir sur cette partie  » l’industrie du maquillage s’est développée dans les premières décennies du XXème siècle, en particulier dans les années 1920, au moment où les femmes commençaient à entrer dans l’espace public, d’abord pour aller faire du shopping dans les grands magasins, puis pour entrer sur le marché du travail. Auparavant, les seules femmes publiques étaient les femmes prostituées, et elles étaient les seules à porter du maquillage. »
    Je pense qu’il manque un peu de précisions sur les classes sociales dans cette partie. J’ai l’impression que selon les classes sociales les femmes se maquillent différemment. C’est toujours le cas aujourd’hui ou le maquillage doit être utilisé selon un certain dosage sinon on passe pour « vulgaire » ce qui ressemble au stigmate de la prostituée. Je pense que les bourgeoises devaient se maquillés au XIX mais de manière différente des prostituées. Les nobles se maquillaient (femmes et hommes) et les bourgeois ont récupéré un certain nombres de leurs codes pour afficher leur pouvoir mais ils les ont collés aux femmes qui servaient de vitrine à leurs époux sobrement vêtus. Pour les femmes paysannes ou ouvrières ca m’étonnerait qu’elles aient le temps et l’argent pour se peinturer la figure. Par rapport au maquillage j’ai vu que le chic aujourd’hui est d’être maquillé « au naturel » c’est à dire de faire croire qu’on est pas maquillé. Belle injonction paradoxale. A ce sujet il y a un sketch amusant de Amy Schumer : https://www.youtube.com/watch?v=fyeTJVU4wVo

    Merci encore et vivement la suite !

    • Merci Meg !

      De mes lectures, je crois vraiment que les femmes bourgeoises ne se maquillaient pas au XIXème siècle, ou alors ne mettaient qu’un maquillage très discret. Même dans certains romans, on le voit clairement. Par exemple, j’ai lu récemment « Bruges-la-Morte » écrit au XIXème et sa passant à la même époque. Ce qui m’a marqué, c’est que l’amante du héro se maquille, et que c’est un véritable signe de dévergondage… (c’est de toute façon une actrice, et donc une « femme de mauvaise vie »). Par contre, elles se maquillaient au XVIIIème siècle.

      Après, je pense qu’effectivement, les pratiques de beauté en général, ne sont pas tout çà fait les mêmes, ou perçues de la même façon, selon les classes sociales.

      Le maquillage « naturel » est illustratif d’une belle hypocrisie : les femmes doivent être belles, mais il ne faut pas montrer le « travail » que cela demande. Elles doivent être belles, mais si elles usent de pratiques de beauté, elles sont superficielles. Encore une injonction contradictoire… Le maquillage « au naturel » permet d’être belles sans montrer qu’on use de pratiques pour cela.

    • Merci Meg !

      De mes lectures, je crois vraiment que les femmes bourgeoises ne se maquillaient pas au XIXème siècle. Même dans certains romans, on le voit clairement. Par exemple, j’ai lu récemment « Bruges-la-Morte » écrit au XIXème et sa passant à la même époque. Ce qui m’a marqué, c’est que l’amante du héro se maquille, et que c’est un véritable signe de dévergondage… (c’est de toute façon une actrice, et donc une « femme de mauvaise vie »). Par contre, elles se maquillaient probablement avant, mais je me suis pas assez renseignée à ce sujet

      • A propos de maquillage,
        Il me semble que cette pratique au delà de la classification Vierge folle/Vierge sage (prostituée versus femme rangée) dépend beaucoup du courant religieux suivit par certaines classes sociales.
        En effet, au XVIIIe le monde européen est essentiellement catholique, la monarchie suit les préceptes d’un clergé qui ne respecte pas énormément ses propres lois. Les nobles depuis plusieurs siècles sont très attachés aux couleurs, aux fanfreluches, et se maquillent effrontément. Cependant certains penseurs estimeront excessives et peu chrétiennes ces pratiques, ce qui donnera naissance au luthéranisme ou « protestantisme » (de « protester contre »). Or le protestantisme se déploie surtout dans le nord de l’Europe et dans le milieu bourgeois, chez les commerçants, les artisans des villes. Les protestants réfutent la jouissance charnelle bien plus intensément que les catholiques, ils s’habillent de noir, sans dentelles et… sans maquillage.
        Il se trouve qu’après la révolution de 1789 ce sont les milieux bourgeois qui accèdent aux positions de pouvoir. Le XIXe siècle sera donc un siècle de durcissement de la situation féminine et ouvrière (marchandisation, etc.). C’est particulièrement visible en Angleterre au moment de ce que l’on appelle « l’Ère victorienne ».

        • Joli blog,tres complet.

          @sylhouahe5
          Juste sur le maquillage, il y a de mémoire des traces de « Doloris » en occident avant le protestentisme avec par exemple le blanchimant de la peau et le brulure de l’avant du cuir chevelu à la préparation cosmetique à base de plomb au 12 ou 13ème siècle sur des critères de beauté dits « courtois » ou avec le corset.
          Mais meme si on trouve des exemples de maquillages edonistes et transgenres (queer, tantrique, amérindien…) ou doloris pour le masculin (scarifications pour la caste guerrière) je pense que la « valorisation de l’actif » corps féminin reste de mise dans le patriarcat mème s’il est cantonné à l’intime ou à la prostitution. C’est la crainte de ce pouvoir fantasmé comme caractérisant le corps féminin qui justifie généralement le puritanisme, Ca reste de la mème logique de domination, imposé une dimension symbolique puis une répression.

          Sur la société libérale capitaliste actuelle je trouve cette remarque très forte: »l’industrie du maquillage s’est développée dans les premières décennies du XXème siècle, en particulier dans les années 1920, au moment où les femmes commençaient à entrer dans l’espace public, »
          J’observe juste que si il y a encore une inégalité patente et évidente la marchandisation du corps et l’objectivation des critères de beauté se fait plus, transgenre et transclasse, tant la « financiarisation » du symbolique se globalise. Une sorte d’auto entreprise de l’intime et du corps dans l’espace public sur des critères extérieurs marchands.
          C’est lié aux dominations précédentes (ca ne disqualifie pas la lecture féministe) mais ca prend des tournures qui s’autonomisent (etre belle pour moi, pour des raisons de santé, d’accomplissement personnel…) du genre voir de tout regard incarné, subjectif et extérieur. « Avoir des poils » devient moins un problème pour les autres qu’une négligence de son potentiel (voir la représentation du héro d’action qui reste sexy avec une barbe mais se rase et retourne casser des bouches une fois son arc narratif « doute et fuite de son destin » refermé par exemple).

    • Oui, il y a des « valeurs » différences selon la classe sociale, aussi le contexte par exemple.

      Aussi je regrette toujours de lire ce genre de chose : se « peinturer la figure » me semble méprisant et me (re)met la puce à l’oreille quant à la nécessité d’étudier davantage « ce qui dérange » avec « le maquillage »…

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  6. A propos des sorcières,
    Dans ton article tu abordes, et tu aborderas dans une autre partie, le cas des laideurs supposées des sorcières, tu donnes aussi comme vraie la transformation de la société moyen-âgeuse « obscure » en une société « lumineuse », la Renaissance, qui aurait ramené sur le devant de la scène les valeurs « humanistes » d’une culture ancienne. Or, il se trouve que c’est justement le contraire qui s’est passé.
    Le Moyen-âge n’était pas du tout cette espèce de trou noir dans notre histoire culturelle que l’on se représente trop souvent, il fut en réalité un très long moment (près de mille ans quand même !) de bouillonnement intellectuel et philosophique, un temps au cours duquel les femmes expérimentèrent diverses formes de libertés. Le Moyen-âge reposant sur des cultures pour la plupart préchrétiennes et surtout préclassiques (c’est-à-dire d’influences romaines et grecques) permit aux femmes de retrouver une certaine autonomie matérielle et spirituelle et de renouer avec de vieilles connaissances et traditions spécifiquement féminines (connaissance des plantes, des remèdes, des soins à prodiguer, etc.).
    Bien sûr, même en ces temps quelques bûchers firent leur apparition, mais c’est surtout à la fin de cette période et tout au long de la période suivante, la Renaissance, qu’eut lieu ce que l’on appela par la suite la « chasse aux sorcières ». Cette chasse fut non seulement une manière de « dompter » la Femme profondément en ancrant dans son psychisme un traumatisme intense et violent, mais il fut surtout une méthode de transformation d’une société féodale en société capitaliste et matérialiste. Celle dans laquelle nous vivons encore actuellement et qui provoque tant de désordre.
    Je ne sais pas si tu connais ces ouvrages, mais au cas où, je te renvoie à ces deux articles de mon propre site :
    http://www.esprit-de-femmes.com/caliban-et-la-sorciere-femmes-corps-et-accumulation-primitive/
    http://www.esprit-de-femmes.com/femmes-magie-et-politique/
    Je sais bien que ton article parle de la beauté de la femme en tant que moyen de soumission, mais je crois que ce moyen est apparu au fur et à mesure de cette transformation volontaire vers une société marchande patriarcale, un moyen plus sournois et d’apparence « gentille » qui lui a permis d’être accepté, voire revendiqué, par celles-là même qu’il fait le plus souffrir.

    • Merci beaucoup pour ton commentaire !

      Je partage ta vision. A une époque j’étais assez fan de Moyen-Âge, et la façon dont cette période est caricaturée et méprisée m’a toujours énervée. Et effectivement, la chasse aux sorcières a commencé à la Renaissance et n’a fini qu’au XVIIème siècle. Cela aurait été un moyen de contrer les pouvoirs que les femmes ont acquis progressivement au cours du Moyen-Âge, un moyen de les remettre à leur place.

      J’en parlerai un peu dans l’un des articles:)

      Je n’ai lu aucun de ces ouvrages… Mais ils ont l’air intéressants.

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  8. Salut, auteur de cette article passionnant! Je suis tombée sur ton blog par hasard (quelqu’un avait envoyé ce lien a Solange te parle, qui est d’ailleurs une poetubeuse-videaste, comme elle se décrit, très intéressante) et c’est super enrichissant! J’ai 15 ans, je m’intéresse pas mal a la condition des femmes dans la societe, leur place, la manière dont est perçue leur evolution, et je trouves qu’on en parle peu, au lycée, dans les medias… dès que je voudrais aborder le sujet, des personnes peu aptes au debat réduisent simplement leur argument à « t’facon t’es féministe toi! » Le mot a pris une telle connotation négative que l’on ose se proclamer feministe. Mais je pense que ça reste une revendication, un droit, et je me revendiquerai toujours pour l’amélioration des conditions de vie des femmes! En tout merci pour tout ça, ça me fait beaucoup reflechir!

  9. Très bien cet article, j’ai hâte de pouvoir lire la suite ! Juste quelques petites choses :

    Il y a tout de même quelques auteurices vers le XVème ou le XVIème qui placent lafâme sur un piédestal, affirmant alors qu’elle est supérieure à l’homme en beauté et en noblesse d’esprit.

    Ceci dit nous sommes encore loin de tout féminisme car il s’agit une fois de plus d’un fantasme quand ça n’est pas tout simplement un goût pour la polémique ou la contradiction en partie héritée du Moyen-Age encore tout proche (en gros et selon moi, majoritairement des hommes qui ont plutôt l’air de s’amuser à se contredire). D’ailleurs aujourd’hui encore ces fantasmes sont terriblement vivaces, il me semble toujours que nous n’avons pas d’existence propre ancrée dans le réel.

    Toujours est-il que des privilégiés comme Erasme n’ont pas manqué d’écrire des choses comme : « La femme est un animal inapte et ridicule. Platon avait raison de se demander dans quelle catégorie la placer, celle des êtres raisonnables ou des brutes (…). La femme est toujours femme, c’est à dire stupide ». Voilà de quoi compléter le panel de reproches qu’on pouvait alors faire à la moitié de la population.

    Enfin la moitié… C’est déjà beaucoup dire. A propos les sorcières n’ont pas nécessairement cherché à mettre à mal le pouvoir patriarcal, pas directement du moins. Etre femme et susciter un ersatz de ragot pouvait alors suffire (même si quelques hommes ont été sacrifiés aussi).

    Je ne saisissais en effet pas bien cette phrase : « Les résultats d’une étude de 2004 signalent que les personnes (hommes ou femmes) qui sont les plus hostiles à la pilosité féminine (ainsi que les femmes qui donnent le plus de raisons de s’épiler) sont celles et ceux qui étaient le plus sensibles au dégoût de manière générale », tu as apporté quelques précisions sur la fin mais cela me questionne toujours. Il y a une sensibilité qui parfois flirte avec la phobie et cela ne m’est pas clair mais je vais y réfléchir davantage.

    Petit extrait de Virginie Despentes, qui évoquait alors notre épique époque dans je ne sais plus quel ouvrage : «Jamais aucune société n’a exigé [des femmes] autant de preuves de soumissions aux diktats esthétiques, autant de modifications corporelles pour féminiser un corps».

    Les talons aiguille selon certaines études sont considérées comme marqueur d’un mari qui a les moyens d’entretenir sa femme (qui n’a donc pas à cavaler pour gagner sa vie j’imagine). Selon d’autres le pied ainsi tendu / esthétisé connote l’orgasme (?!). Pour la silhouette en S ou corsetée j’ai parfois trouvé qu’à l’instar d’autres accessoires (qui n’en sont d’ailleurs pas toujours) glamour ou sexy son apparition était conforme aux phases les plus réactionnaires de l’Histoire, du moins récente. Mais ça n’est là qu’un vague ressenti.

    Sinon je trouve que pas mal d’hommes sont formatés par les « idéaux » féminins décrits, même les moins sexistes, c’en est même parfois surprenant. Tout cela m’a rendu un peu triste car je constate bien que parfois les seules personnes qui semblent m’aborder avec bienveillance sont celles qui ont de l’espoir envers moi, et à qui je plais avant tout (voire uniquement) physiquement.

    Même pas forcément par désir personnel, juste pour pouvoir s’afficher, se valoriser en « bonne compagnie » (même si certains m’auront rapidement trouvée cas voire insupportable car pas assez docile au final).

    En gros si je ressemblais davantage à un phacochère ou je ne sais qui ou quoi je n’imagine même pas le taux d’indifférence voire d’hostilité dont je bénéficierais (même si l’hostilité jalouse, je connais déjà un peu).

    Aussi je suis dépitée de constater le nombre de références sexy voire inatteignables qu’on impose sans cesse aux femmes, ces séries de claques qui… enfin j’espère que toutes ne sont pas aussi sensibles que moi mais à mon avis une partie d’entre elles refoulent ou compensent le fait qu’on leur renvoie des complexes ô combien absurdes par d’autres attitudes valorisantes socialement (écoute, générosité, services, empathie, soin…)

    Une dernière chose mais qui a son importance et qui mériterait un bel article à lui tout seul, c’est cette ambivalence assez curieuse, cette façon qu’ont pas mal de gens à prôner la beauté natureeeelle de lafâme et à fustiger l’abus de fards, de chirurgie ou que sais-je. En réalité il me semble qu’il y a quelque chose de moraliste (entre autres) dans ce diktat, qu’il faut toujours autant s’affairer à « bien présenter » et laisser une image de femme saine, dévouée, correcte, etc… mais tout en la travaillant finement.

    Il me semble d’ailleurs que la mode est à ce « naturel » qui n’est en fait que… construction culturelle en vigueur !
    Laquelle peut éventuellement être empreinte de classisme aussi (la classe étant alors synonyme de discrétion (qui d’autre qu’une fâme vulgaire et de mauvais aloi va aller se foutre des talons aiguille, de trop de rouge à lèvres et se « tartiner la gueule » sans mesure ?). Mais là je vais dévier un peu alors je cesse là pour le moment !:)

    Merci encore et vivement la suite oui.

    • Merci Cha pour ce long commentaire !

      Pour ce qui est des poils féminins, ce que je veux dire c’est que les gens qui les tolèrent sont aussi ceux qui de manière générale sont peu dégoûtés. Les résultats confirment ce que l’on sait déjà intuitivement : ils sont classés dans les choses dégoûtantes. Une partie saine du corps féminin provoque un sentiment de dégoût…

      Sinon, en effet, les femmes qui effectuent des pratiques de beauté sont aussi mal jugées. Une double injonction typique du patriarcat : il faut être « belle », mais au naturel (ce qui est quasi impossible). Je dirais aussi que c’est un mécanisme pour camoufler le travail et les efforts effectués par les femmes pour tendre vers le beauté.

      Désolée, je suis un fatiguée, je ne vais pas répondre à tout, mais merci encore de tes réflexions !

      • Oui, j’ai mieux saisi après coup je crois. Ça m’avait fait penser au sang des règles aussi (entre autres fluides corporels sans doute bien plus mal perçus que le sperme !). Sinon oui, le « belle sans tricher » alors que les critères actuels sont limites irréels c’est vraiment culpabilisant au possible (en plus d’être comme tu le dis un moyen de faire passer une fois de plus les efforts fournis par les femmes comme quelque chose d’assez normal au final (« naturel  » ? ;o)).

        Pas grave sinon, et de rien !

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  12. Votre analyse me rappelle beaucoup  » beauté fatale » de mona chollet. Bien qu écrit sur un ton à la fois plus personnel et plus  » magazine » il regarde la beauté et obligation de beauté à travers le prisme de la domination, et reprend également les thèmes de l occupation de l espace et de la négation du corps, de l allégeance au patriarcat et à l ordre social blanc masculin, de la haine et du dégoût du corps féminin qui serait une matière inerte à modeler et améliorer

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