La coercition à la beauté

Faut-il opposer les cultures occidentales aux autres cultures ?

pieds_bandés

Extrait de la couverture des Pieds bandés, bande-dessinée de Li Kunwu

J’ai décidé d’écrire ce petit complément car j’anticipe certaines réactions à mon article sur douleur des pratiques de beauté. En effet, dans celui-ci, je compare les pratiques de beauté occidentales à des pratiques étrangères, qui nous apparaissent comme horribles : excision, bandage des pieds, etc. Je pense que certain∙e∙s lecteurs/trices pourront rétorquer qu’en Occident, les femmes s’imposent d’elles-mêmes ces pratiques douloureuses, tandis que des pratiques comme le bandage des pieds et les mutilations génitales féminines sont/étaient effectuées généralement sur des fillettes qui n’ont/n’avaient pas leur mot à dire.

Je pense qu’opposer l’Occident (où les femmes seraient « libres » de se faire « belles ») et les autres cultures (où les femmes seraient sous contrainte) n’est pas pertinent. Il ne s’agit pas là de nier qu’il peut y avoir des différences énormes entre cultures et que chez certaines, les pratiques cherchant à modifier le corps des femmes sont bien plus violentes, et les contraintes bien plus fortes, que chez d’autres.

Je vais m’appuyer sur deux exemples de pratiques de beauté étrangères à l’Occident : le bandage des pieds, pratiqué en Chine jusqu’au début du XXème siècle, et les mutilations génitales féminines (MGF : « interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non médicales » selon l’Organisation Mondiale de la Santé1), que l’on retrouve (sous sa forme « traditionnelle ») essentiellement dans certaines régions d’Afrique, d’Asie du Sud et du Moyen-Orient2. J’insiste sur le terme « pratiques de beauté » : ce n’est pas forcément l’image que nous nous en faisons, notamment concernant les MGF. Même si ces les deux interventions citées ci-dessus (le bandage des pieds, aussi bien que les MGF) sont conçues comme des moyens de préserver la chasteté des femmes, elles ont néanmoins une connotation esthétique très forte.

J’ai beaucoup lu sur ces pratiques qui feront peut-être un jour l’objet d’articles. Ce qui est très marquant, c’est que ces manipulations du corps féminin sont souvent effectuées sur des enfants par la force, mais que les adolescentes et les femmes adultes peuvent également s’y adonner, de manière apparemment libre. En réalité, comme en Occident, ces adultes ne font pas de choix « libre » car il existe des normes de beauté extrêmement fortes en leur faveur.

Coercition sociale

En Chine, il était totalement honteux d’avoir des pieds non déformées quand on était une femme3. Ce témoignage est à ce propos très éclairant : il montre comment, pour une femme ou une fille, le fait ne pas avoir de petits pieds équivalait à se couvrir de ridicule et à réduire à néant toute chance de sa marier (tout comme arborer une pilosité naturelle sur ses jambes et ses aisselles est totalement stigmatisé à l’heure actuelle en Occident et réduit les chances de « se trouver un homme »). Si le bandage des pieds débutait par une coercition physique auquel il était impossible d’échapper (les mères bandaient de force les pieds de leur fillette quand elles avaient entre 3 et 5 ans4), les filles  commençaient à néanmoins avoir une petite marge de manœuvre quand elles étaient plus grandes4, puisque c’est elles-mêmes qui bandaient leurs pieds. En théorie, elles pouvaient « choisir » de les bander étroitement ou non. Or, comme le relève le témoignage cité précédemment, la coercition sociale faisait qu’une fille ou une femme chinoise ne pouvait « se laisser aller » au point de laisser ses bandages trop lâches : elle préférait bander étroitement ses pieds pour éviter d’être moquée. La coercition sociale fait donc suite, dans cet exemple, à une coercition physique.

Dans les sociétés où l’on pratique les mutilations génitales féminines (excision, infibulation, …), le sexe des femmes à l’état naturel est considéré comme sale, dégoûtant, laid, « odieux à la vue et au toucher »5,6,6–8. Les adjectifs « non infibulée » ou « non excisée » peuvent d’ailleurs constituer de terribles insultes5. Deux anthropologues, Sandra Lane et Robert Rubinstein, décrivent dans un article de 1996 comment leur travail de terrain en Egypte rurale leur a permis de constater les émotions violentes suscitées par l’idée d’un sexe féminin non excisée : quand des femmes égyptiennes apprirent que la chercheuse qui menait l’étude n’était pas excisée, elles répondirent par un mélange de dégoût et de rire moqueur, se demandant comment sa mère avait pu être si négligeante6.

Françoise Couchard dans son livre traitant de l’excision9 évoque les puissants effets de l’intériorisation de la norme de l’excision. Elle cite notamment une femme qui raconte que quand elle était fillette, elle attendait impatiemment d’être infibulée pour enfin être comme les autres. Elle avait conscience que si elle ne subissait pas cette mutilation, elle risquait d’être ostracisée et de ne pas trouver de mari.

infibulation-1-300x208

Infibulation. Illustration tirée du site de la fédération GAMS

On comprend alors aisément qu’une femme qui, pour une raison ou une autre, n’aurait pas été infibulée alors que c’est ce qui se fait dans sa culture, ne peut qu’en ressentir une forte honte. Il y a alors des chances qu’elle demande à subir une intervention une fois adulte pour être dans la norme. Un cas de figure fréquent concerne la re-infibulation après un accouchement10–12. L’infibulation consiste en un rétrécissement de l’orifice vaginal réalisé en sectionnant et en repositionnant les petites lèvres, ou les grandes lèvres, parfois par suture1. Avant l’accouchement, une dé-infibulation est effectuée et permet de rouvrir l’orifice vaginale12. La ré-infibulation consiste à de nouveau fermer l’ouverture vaginale. Dans plusieurs parties du Soudan, la ré-infibulation après l’accouchement est perçue comme une évidence12. Elle concerne également les veuves ou les femmes divorcées12. En Occident, des femmes d’origine somalienne ou soudanaise demandent parfois une ré-infibulation auprès d’un médecin. Bien qu’il soit difficile de chiffrer ce phénomènes, ces cas ne doivent pas être extrêmement marginaux car ils font par exemple l’objet de recommandation officielle de la British Medical Association13. Un étude réalisée au Soudan auprès de sages-femmes (également exciseuses) indique que la ré-infibulation est effectuée pour plaire au mari : cela lui rappellerait  l’étroitesse du vagin de son épouse au début de leur mariage et augmenterait son plaisir sexuel12. Il y aurait alors moins de risque qu’il prenne une deuxième femme ou qu’il demande le divorce… Néanmoins, selon les auteurs/autrices de l’étude, les époux n’ont pas nécessairement connaissance de l’existence de la procédure de ré-infibulation et parfois même, la désapprouvent12 ! Cela indique qu’il n’y a pas forcément une pression directe des époux ; les femmes peuvent chercher à devancer les désirs de ces derniers12. Cela rappelle beaucoup les femmes occidentales qui ont si bien intégré ce qui plaît aux hommes (épilation, minceur…) que ceux-ci n’ont généralement même pas besoin de leur dire. Dans ce cas-là, la coercition sociale paraît être d’une efficacité redoutable.

Ainsi, dans n’importe quelle société, les femmes intègrent les normes de beauté, les idéaux romantiques ou érotiques qui les accompagnent et les valeurs qu’elles représentent. Elles apprennent ce qui est censé être beau chez elles et ressentent de la honte si elles s’en éloignent, ou de la fierté si elles s’en rapprochent.

Coercition économique

Il est à noter que les modifications du corps des fillettes sont souvent accomplies, ou du moins décidées, par des femmes de la famille. C’était par exemple les mères qui commençaient à bander les pieds de leurs filles en Chine4,14 . Si ces femmes commettaient des actes aussi violents sur leurs propres filles, ce n’était pas par sadisme ou par bêtise, mais parce qu’elles savaient que cela était la condition nécessaire à une vie acceptable dans une société qui laissait peu de choix aux femmes. Avoir les pieds bandés était non seulement une nécessité pour être acceptée socialement, mais également pour être mariée. Or, dans de nombreuses sociétés patriarcales, actuelles ou passées, le mariage constituait ou constitue la seule perspective d’avenir pour les femmes. Pour de nombreuses femmes dans le monde, l’accès à des ressources matérielles ne peut ou ne pouvait se faire que par le mariage.

En Occident, avec l’accès au marché du travail et les lois permettant aux femmes de disposer de leur salaire et d’ouvrir un compte en banque, l’accès à des ressources matérielles ne passe plus essentiellement par le mariage. Néanmoins, une coercition économique demeure toujours. En effet, pour pouvoir trouver et conserver un travail, il faut présenter une apparence « acceptable ». Cela implique au minimum d’être épilée sur les jambes et les aisselles. Il y a des risques qu’une femme non épilée fasse une si mauvaise impression qu’elle ne soit pas recrutée, et cela, quelle que soit le domaine professionnel. Tous les métiers où il y a un contact avec des client∙e∙s, notamment les métiers d’accueil (hôtesse…) ou en lien avec le commerce, nécessitent, au-delà d’une apparence « acceptable », de « bien présenter » et donc de se livrer à des pratiques de beauté : maquillage (au moins léger), coiffure correcte, chaussures « féminines », souvent à talons, etc.

Plusieurs faits récents viennent illustrer cette coercition économique. Il y a quelques mois, au Royaume Uni, une jeune femme a été renvoyée de son travail dans une entreprise de finance pour avoir refusé de porter des talons d’au moins 5 cm. Elle a d’ailleurs lancé une pétition (signée par plus de 150 000 personnes au moment où j’écris ces lignes) pour demander à ce qu’il devienne illégal d’obliger des employées à porter des talons hauts. Une femme canadienne a également récemment posté sur Facebook  une photo des pieds ensanglantés de sa collègue (qui a même perdu un ongle) : dans le restaurant où elle travaille, les employées doivent obligatoirement porter des talons hauts. Malgré le sang et l’ongle tombé, elle a été réprimandée par son responsable quand elle a demandé à pouvoir changer de chaussures pour des plates.

En France, un employeur peut obliger une employée à porter des talons, comme l’explique un avocat spécialiste en droit du travail au Huffington Post :

Le port de l’uniforme peut être imposé pour des raisons commerciales ou de sécurité. « Un salarié qui ne respecte pas cette obligation, comme celle de porter des talons par exemple, peut s’exposer à une mesure disciplinaire comme un changement de poste ou à un licenciement », assure encore Eric Rocheblave [avocat spécialiste en droit du travail]. Seules des raisons médicales et non une convenance personnelle peuvent expliquer le non-respect de cette obligation.

La coercition économique s’ajoute donc à la coercition sociale et à la coercition physique pour obliger les femmes à se faire mal au nom de la beauté (et pour forcer également leurs filles à aller dans ce sens).

Conclusion

Dans tous les pays du monde, les filles et les femmes peuvent donc être soumises à différents types de coercition (coercition physique, sociale ou économique) afin de voir leur corps transformé de manière douloureuse, au nom de la beauté. Si en Occident, c’est essentiellement la coercition sociale qui s’applique, et moins la coercition physique ou économique, cela ne signifie pas pour autant que le phénomène sous-jacent soit de nature différente : la douleur subordonne les femmes, donc les pratiques douloureuse les rendent belles. Et les femmes sont contraintes à respecter les normes de beauté, d’une manière ou d’une autre.

Bibliographie

  1. OMS | Mutilations sexuelles féminines – Aide-mémoire N°241. Organisation Mondiale de La Santé. Available from: http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs241/fr/ [accessed June 27, 2016].
  2. Female genital mutilation/cutting: A global Concern., New-York: UNICEF; 2016.
  3. Mackie G. Ending Footbinding and Infibulation: A Convention Account. American Sociological Review 1996;61(6):999–1017. Doi: 10.2307/2096305.
  4. Ping W. Aching for Beauty: Footbinding in China, New York: Anchor; 2002.
  5. Shweder RA. What about “Female Genital Mutilation”? And Why Understanding Culture Matters in the First Place. Daedalus 2000;129(4):209–32.
  6. Lane SD., Rubinstein RA. Judging the Other: Responding to Traditional Female Genital Surgeries. Hastings Center Report 1996;26(3):31–40. Doi: 10.2307/3527930.
  7. Gruenbaum E. Ritual and Meaning. The Female Circumcision Controversy: An Anthropological Perspective. 1 edition, Philadelphia: University of Pennsylvania Press; 2000.
  8. Van Der Kwaak A. Special Issue Gender, Health and DevelopmentFemale circumcision and gender identity: A questionable alliance? Social Science & Medicine 1992;35(6):777–87. Doi: 10.1016/0277-9536(92)90077-4.
  9. Couchard F. L’Excision, Presses Universitaires de France – PUF; 2003.
  10. Cook RJ., Dickens BM., Fathalla MF. Female genital cutting (mutilation/circumcision): ethical and legal dimensions. International Journal of Gynecology & Obstetrics 2002;79(3):281–7. Doi: 10.1016/S0020-7292(02)00277-1.
  11. Cook RJ., Dickens BM. Special commentary on the issue of reinfibulation. International Journal of Gynecology & Obstetrics 2010;109(2):97–9. Doi: 10.1016/j.ijgo.2010.01.004.
  12. Berggren V., Abdel Salam G., Bergström S., Johansson E., Edberg A-K. An explorative study of Sudanese midwives’ motives, perceptions and experiences of re-infibulation after birth. Midwifery 2004;20(4):299–311. Doi: 10.1016/j.midw.2004.05.001.
  13. Krása K. Human rights for women: the ethical and legal discussion about Female Genital Mutilation in Germany in comparison with other Western European countries. Med Health Care and Philos 2010;13(3):269–78. Doi: 10.1007/s11019-010-9245-4.
  14. Blake CF. Foot-Binding in Neo-Confucian China and the Appropriation of Female Labor. Signs 1994;19(3):676–712.
Advertisements

Une réflexion sur “La coercition à la beauté

  1.  » la douleur subordonne les femmes, donc les pratiques douloureuse les rendent belles. Et les femmes sont contraintes à respecter les normes de beauté, d’une manière ou d’une autre. »
    Toutes les normes de beauté ne sont pas mutilantes, irréversibles ou même douloureuses (maquillage).
    Les « normes de beauté » sont des normes sociales. Les femmes et les hommes sont contraints de respecter dans toutes les sociétés, occidentale ou pas, des normes sociales vaguement dissimulées sous des motivations telles que la beauté, la religion ou la bienséance. Il existe d’ailleurs dans les sociétés anciennes comme dans les sociétés capitalistes des normes de beauté qui concernent les hommes. Les entreprises où les femmes doivent porter des talons aiguilles obligent généralement les hommes à porter des cravates. Les scarifications rendent un guerrier plus désirable etc.
    Il semble pourtant discutable de mettre sur le même plan l’obligation de porter un cravate et celle de porter des talons aiguilles et absurde de mettre sur le même plan le bandage des pieds des filles et le port de la cravate.
    Ce qui distingue ces normes, c’est leur fonction, et leurs conséquences sur l’individu.
    Les pieds bandés tout comme l’excision et l’infibulation visent à contrôler la circulation des femmes. Pour qu’une femme puisse travailler dans les champs, il faut qu’elle dispose de ses pieds. En lui bandant les pieds on la destinait à devenir une courtisane. Une société polygame est une société où les hommes les plus âgés contrôlent les hommes les plus jeunes en créant artificiellement une rareté des femmes. Les pères détiennent le pouvoir sur les hommes les plus jeunes en décidant qui pourra avoir accès aux femmes. Dans cette perspective, le plaisir féminin est terrifiant, il pourrait inciter les femmes à désobéir..
    Dans ces deux cas, on est en présence de nomes sociales aux conséquences irréversibles et mutilantes.
    Les talons hauts ont été porté au cours de l’histoire alternativement par les hommes et par les femmes. Après avoir été l’accessoire des mondaines et des demi-mondaines au XIXème, le talons aiguilles, aujourd’hui, est devenu un phénomène de mode au sein d’une société qui fétichise le corps pour des raisons commerciales. Mais comme c’est à priori plus facile de travailler avec des talons plats, les imposer au travail, c’est signifier aux femmes, au choix,
    que leur apparence compte plus que leur efficacité; ou qu’elles ne sont efficaces que parce qu’elles sont sexualisées. Mais peut-être que dans dix ans la mode ce sera les talons plats et les conséquences sont quand même moins lourdes sur le corps et sur la vie des femmes que l’excision ou les pieds bandés.
    Ce n’est pas pour autant une raison d’opposer la société occidentale aux autres cultures parce que toutes les autres cultures ne mutilent pas les femmes !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s